Cher(e) ami(e) du Tao,
Il y a une fatigue dont on parle peu.
Ce n’est pas seulement la fatigue du travail, des enfants, des courses, des messages auxquels il faut répondre.
C’est une fatigue plus intime.
La fatigue de devoir toujours devenir quelqu’un d’autre.
Mieux organisé.
Plus calme.
Plus productif.
Plus patient.
Plus fort.
Autour de nous, une voix répète doucement :
Vous pouvez changer, vous pouvez vous réinventer, vous pouvez tout optimiser.
Et si quelque chose résiste, c’est sans doute qu’il existe une méthode que vous n’avez pas encore trouvée.
Cette voix semble bienveillante.
C’est ce qui la rend si difficile à remettre en question.
Alors vous essayez.
Vous corrigez.
Vous recommencez.
Et parfois, un soir, sans raison particulière, vous sentez autre chose.
Non pas l’envie de progresser.
Mais l’épuisement d’avoir toujours l’impression de ne pas être assez.
Comme si votre vie était un chantier permanent.
Cette voix oublie quelque chose.
Deux mots, posés là
La pensée classique chinoise a deux mots pour ce qu’on n’a pas choisi.
命 (mìng).
性 (xìng).
Deux mots.
Deux réalités.
Et entre elles, une phrase du Zhongyong (中庸), l’un des textes les plus commentés de la littérature chinoise, qui tient en dix caractères.
On ne demande pas à un pommier de faire des oranges
天命之謂性. tiān mìng zhī wèi xìng.
Ce que le Ciel assigne, c’est la nature.
La phrase ne dit pas : « acceptez votre destin ».
Elle dit autre chose, de plus précis.
天 (tiān), le Ciel, n’est pas ici un dieu personnel qui distribuerait les rôles.
C’est l’ordre dans lequel une existence apparaît.
Avant vous, quelque chose était déjà là.
命 (mìng), c’est ce qui vous a été assigné avant même que vous puissiez choisir.
Votre époque.
Votre corps.
La famille où vos premières peurs et vos premières fidélités ont pris forme.
La langue dans laquelle vous avez appris à nommer le monde.
Le pays, le moment, les habitudes autour desquels votre vie a commencé.
Ce n’est pas un scénario écrit d’avance.
C’est ce qui était déjà là quand vous êtes né.
性 (xìng), désigne votre nature propre.
Ce qui vous anime vraiment.
Ce qui vous fatigue profondément.
Ce qui vous met en paix.
Ce que vous faites avec naturel.
Le Zhongyong ne sépare pas d’un côté les circonstances, de l’autre votre vraie identité.
Il dit que les deux sont la même chose, vue sous deux angles.
Votre forme propre ne surgit pas de nulle part.
Elle vient de ce corps-là, de cette histoire-là, de cette langue-là, de ces premières attaches-là.
Le potier n’a pas choisi son argile

Beaucoup lisent ce passage du Zhongyong comme un appel à la soumission.
Vous êtes ce que vous êtes.
Il n’y aurait plus qu’à accepter, baisser la tête, entrer dans le rôle assigné.
Ce n’est pas du tout ça.
Le piège est dans le mot 命 (mìng).
Nous l’entendons vite comme un destin fermé, une phrase déjà écrite quelque part, à laquelle il faudrait se conformer.
Mais ici, mìng n’est pas ce qui décide à votre place.
C’est le point de départ.
Pensez à un potier devant son argile.
Il ne l’a pas choisie.
Elle est là, devant lui.
Elle a sa couleur, son poids, son humidité, son grain.
Elle résiste à certains gestes, répond à d’autres.
Si on la force trop, elle se fend.
Si on l’écoute, elle révèle parfois une forme qu’on n’avait pas prévue.
Le mauvais potier ne serait pas celui qui accepte son argile.
Ce serait celui qui passe sa vie à rêver d’une autre matière.
Une argile plus pure.
Plus souple.
Plus docile.
Plus conforme à l’idée qu’il se fait d’un bon départ.
Pendant ce temps, rien ne prend forme.
Ce n’est pas parce qu’il se résigne à cette argile-là qu’il peut travailler.
C’est parce qu’il cesse de la nier.
Ming, c’est votre argile.
La matière réelle à partir de laquelle quelque chose peut commencer.
Pas un moule.
C’est ce que la voix bienveillante oublie quand elle répète que vous pouvez tout changer.
Elle ne voit pas ceci : il faut toujours quelque chose à transformer.
On ne sculpte pas dans le vide.
Le potier ne maudit pas son argile.
Il l’écoute.
Personne ne l’applaudit
Mencius, quelques siècles plus tard, prend une image simple : l’eau.
L’eau descend naturellement, dit-il.
Pas parce qu’on la force.
Parce que c’est sa nature.
On peut la retenir.
On peut la détourner.
On peut la faire monter par contrainte.
Pendant un temps, on peut lui imposer un mouvement qui n’est pas le sien.
Mais dès que la pression cesse, elle reprend sa pente.
Mencius parle ainsi de la nature humaine.
Il ne dit pas qu’elle est molle, passive, abandonnée à elle-même.
Il dit qu’elle a une orientation.
Quelque chose vers quoi elle tend.
Suivre sa pente ne veut pas dire se laisser aller.
Ce n’est pas dire : je suis ainsi, donc je n’ai rien à changer.
C’est distinguer deux formes d’effort.
Il y a l’effort qui travaille avec ce qui est là.
Il demande de la patience, parfois de la discipline, mais il ne vous arrache pas à vous-même.
Et il y a l’effort qui consiste à devenir quelqu’un que vous n’êtes pas, pour ressembler à un modèle.
Celui-là peut impressionner.
Mais il épuise, parce qu’il travaille contre la pente.
Et il faut le refaire chaque jour.
Le Zhongyong appelle la première option 率性 (shuài xìng) : suivre sa nature, s’aligner sur elle.
Pensez au fleuve qui suit son lit.
Le fleuve n’est pas immobile.
Il creuse, polit, transporte, transforme.
Mais il ne passe pas son temps à lutter contre sa propre direction.
C’est l’effort le moins spectaculaire.
Personne ne l’applaudit.
Et c’est pourtant le plus exigeant : il demande d’abord de reconnaître sa pente.
Ce qui suppose, le plus souvent, de cesser de lutter contre.
Reste Ming.
Si ce qui vous a été donné est l’argile, votre nature est la pente que cette argile a reçue.
Le potier ne choisit pas la texture de son argile.
Mais c’est en l’écoutant qu’il trouve ce qu’elle peut devenir.
On vous dit souvent : « Vous pouvez être n’importe quoi, partez de zéro. »
La pensée chinoise classique dit l’inverse.
Vous ne partez pas de zéro.
Vous partez de ceci.
Cette époque.
Ce corps.
Cette langue.
Cette mémoire.
Ce n’est pas un plafond.
C’est le sol qui peut porter ce que vous allez construire.
Un architecte qui ignore la nature du terrain ne bâtit pas quelque chose de durable.
Celui qui connaît son sol sait où il peut pousser et où il doit s’arrêter.
Ce n’est pas une restriction.
C’est une intelligence.
Ailleurs n’existe pas
Le Zhongyong ne s’arrête pas là.
Il enchaîne :
率性之謂道. shuài xìng zhī wèi dào.
Suivre sa nature, c’est la Voie.
Le texte ne dit pas d’inventer la Voie, ni de la construire à force de volonté.
Il ne dit pas non plus : devenir enfin quelqu’un d’autre.
Il dit : suivre.
率 (shuài), c’est le cours naturel du fleuve.
Pas la contrainte.
L’alignement sur ce qui est déjà là.
Cela heurte notre manière moderne de penser.
Nous aimons l’idée de nous construire, de nous refaire, de repartir plus loin, plus haut, plus neuf.
Comme si une vie juste devait forcément commencer par une rupture avec ce qui l’a précédée.
Le Zhongyong dit autre chose.
La Voie ne commence pas quand vous effacez ce qui vous a été donné.
Elle commence quand vous cessez de chercher un autre point de départ.
Suivre ne veut pas dire rester immobile.
Cela veut dire avancer.
Mais depuis ici.
La voix bienveillante répète : « Vous n’êtes pas encore assez. Allez plus loin. »
Le Zhongyong répond plus sobrement : « Vous êtes déjà situé. Partez de là. »
Une question reste
Il y a peut-être, dans votre vie, quelque chose que vous n’avez pas choisi et que vous continuez de traiter comme un obstacle.
Un corps qui ne répond pas toujours comme vous voudriez.
Une enfance dont certaines traces demeurent.
Un trait de caractère que vous n’arrivez pas à corriger.
Une part d’histoire que vous voudriez réécrire.
Vous la connaissez.
Vous luttez avec elle, contre elle, autour d’elle.
Vous attendez peut-être le moment où elle aura disparu, ou du moins suffisamment reculé, pour que la vie commence enfin correctement.
Quand vous traitez cela comme un obstacle, vous dépensez votre énergie à le contourner, à le réduire, à le combattre.
Ce combat vous use.
Ce que vous cherchez à dépasser n’est peut-être pas un mur.
C’est peut-être le sol.
Pas parce que cette terre serait pure, belle ou juste.
Pas parce qu’il faudrait l’aimer.
Mais parce qu’une vie ne pousse pas dans la matière imaginaire que l’on aurait préférée.
Elle pousse ici.
Dans cette terre-là.
Le sol
Il y a un sol sous vos pieds.
Vous ne l’avez pas posé là.
Vous ne l’avez pas choisi.
Il était là avant.
命. 性.
C’est assez pour commencer.
Charles Zhang
P.S. : Ce message vous apporte-t-il de la clarté, ou plutôt de nouvelles questions ?
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Sources
Zhongyong (中庸), « L’Invariable Milieu », chapitre 1. Texte du confucianisme classique compilé dans le Liji (禮記, « Recueil des Rites ») et isolé comme texte autonome par Zhu Xi au XIIe siècle, qui en a fait l’un des Quatre Livres (四書, Sì Shū). L’attribution traditionnelle au philosophe Zisi (子思), petit-fils de Confucius, est débattue dans la sinologie moderne.
Mengzi (孟子), livre 6A. Recueil des paroles et dialogues de Mencius (孟子, env. 372–289 av. J.-C.), philosophe confucéen. Le livre 6A contient le grand débat avec Gaozi sur la nature humaine (性, xìng) et l’image de l’eau qui descend naturellement, utilisée dans la lettre.
Séraphin Couvreur, Les Quatre Livres, Ho Kien Fou / Paris : Cathasia, 1895. Traduction française classique du Zhongyong et du Mengzi. Première référence francophone pour le passage 天命之謂性. [À VÉRIFIER : date et éditeur de la réédition Les Belles Lettres.]
James Legge, The Chinese Classics, vol. 1 : Confucian Analects, The Great Learning, The Doctrine of the Mean, Oxford, 1893 [rééd. Dover, 1971]. Traduction anglaise canonique du XIXe siècle. Le Zhongyong y est traduit par « The Doctrine of the Mean ».
Andrew Plaks, Ta Hsüeh and Chung Yung (The Highest Order of Cultivation and On the Practice of the Mean), Penguin Classics, 2003. Traduction anglaise moderne, accessible et commentée. Plaks traduit Ming par « Heaven’s Mandate » et Xing par « inborn nature ».
D.C. Lau, Mencius, Penguin Classics, 1970 [rééd. 2003]. Référence pour le Mengzi 6A sur la thèse de la nature orientée vers le bien (性善, xìng shàn).
Bryan Van Norden, Mengzi: With Selections from Traditional Commentaries, Hackett, 2008. Traduction du Mengzi avec commentaires traditionnels, utile pour les nuances philosophiques sur Xing et le débat avec Gaozi.

ouahou, quel vérité, ça me mets à terre, tant de combat contre nous même, pour être parfait, on nous a forger , on nous a appris, ou tout simplement oui on a copié une forme d’être, un modèle, l’enfant que nous étions à entendu , observé et a appliquer ce que l’on croyait, un objectif à atteindre, l’argile était déjà formé pour vivre notre vie , sans avoir a penser par nous même, il arrivait de temps en temps , tient pourquoi je m’oblige à faire ça de cette façon , et on revient dans ce moule que l’on nous a forger , déjà dans le ventre de notre créatrice, on est formaté , effectivement ce n’ est pas possible de vivre dans cette contrainte, je ressens tellement cette état d’esprit, j’étais dans le refus , la contradiction, mais on revient souvent dans la matrice et sa conception de départ, j’ai pu adapter quelque fois selon mon Moi intérieur, il faut de la maturité pour confondre cette réalité et ce que l’on est vraiment, maintenant je suis en paix et pleine conscience, mais je dois encore accompagner avec l’idée qu’il faut être le meilleur de soi pour exister , mon compagnon de vie est encore dans cette pensée , mais je peux enfin souffler avec mon moi intérieur, plus apaiser enfin, merci a vous pour cette remise en question, ce chemin de vie , si j’avais su que l’on pouvait agir autrement et poser cette sérénité qui m’a tellement manqué, je l’a retrouve aujourd’hui enfin, mes chats me le montre tout les jrs, cette simplicité, sincérité de coeur , les anciens nous demandés l’exigence et a leur fin de vie nous montre l’inverse, alors avons nous vécu vraiment notre vie ou celle imposée, j’espère ne pas avoir été trop confus , mais vos textes sont tellement rempli de réalité, merci beaucoup à vous , Merci de tout coeur
ouahou, quel vérité, ça me mets à terre, tant de combat contre nous même, pour être parfait, on nous a forger , on nous a appris, ou tout simplement oui on a copié une forme d’être, un modèle, l’enfant que nous étions à entendu , observé et a appliquer ce que l’on croyait, un objectif à atteindre, l’argile était déjà formé pour vivre notre vie , sans avoir a penser par nous même, il arrivait de temps en temps , tient pourquoi je m’oblige à faire ça de cette façon , et on revient dans ce moule que l’on nous a forger , déjà dans le ventre de notre créatrice, on est formaté , effectivement ce n’ est pas possible de vivre dans cette contrainte, je ressens tellement cette état d’esprit, j’étais dans le refus , la contradiction, mais on revient souvent dans la matrice et sa conception de départ, j’ai pu adapter quelque fois selon mon Moi intérieur, il faut de la maturité pour confondre cette réalité et ce que l’on est vraiment, maintenant je suis en paix et pleine conscience, mais je dois encore accompagner avec l’idée qu’il faut être le meilleur de soi pour exister , mon compagnon de vie est encore dans cette pensée , mais je peux enfin souffler avec mon moi intérieur, plus apaiser enfin, merci a vous pour cette remise en question, ce chemin de vie , si j’avais su que l’on pouvait agir autrement et poser cette sérénité qui m’a tellement manqué, je l’a retrouve aujourd’hui enfin, mes chats me le montre tout les jrs, cette simplicité, sincérité de coeur , les anciens nous demandés l’exigence et a leur fin de vie nous montre l’inverse, alors avons nous vécu vraiment notre vie ou celle imposée, j’espère ne pas avoir été trop confus , mais vos textes sont tellement rempli de réalité, merci beaucoup à vous , Merci de tout coeur , quand vous regarde je vois un hêtre sans apparat , clair , dévoiler, sans crainte, avec sagesse, y a il de la faiblesse que l’on veut cacher au risque de trop montrer qui on est vraiment
Quel apaisement de savoir qu’on ne doit pas lutter pour être autrement, différent, mais que, tout en faisant l effort de vivre sa vie, on est dans le « vrai » qui nous correspond et que c est « juste ». Merci pour cet éclairage constructif, positif et source de sérénité!
Michèle