D’après le Lao-tseu – Traduction: Julien Stanislas
Par Charles Zhang
Cher(e) ami(e) du Tao,
Comment décririez-vous l’amour ?
Quels mots choisiriez-vous pour transmettre la joie, la peur ou encore la paix ?
Personnellement, je trouve le réel parfois si difficile à décrire.
Comme si les mots perdaient de leur substance lorsqu’on les applique à un concept.
À une émotion, un tiraillement dans le ventre, un vide dans la poitrine.
Comme si nos mots, nos opinions et nos concepts contemporains ne parvenaient qu’à en effleurer la surface…
Sans jamais saisir la vérité vivante qui nous entoure et vibre en nous.
Nous avons pourtant appris, très tôt dans notre vie, à poser des étiquettes sur ce que nous expérimentons.
Infini.
Vent.
Amitié.
Commencement.
Même le mot « mystère » possède son propre concept, comme pour l’humaniser, le rendre accessible, presque le vider de sa substance.
Sous chacun de ces mots demeure pourtant une essence intacte, qu’aucune parole ne peut réellement posséder, décrire ou capturer.
C’est à cet endroit que commence le Tao, ou plutôt là où il se trouve, sans bord, sans seuil ni origine.
Le Tao ne se pense pas, il se laisse traverser.
Il ne se cherche pas, il se ressent.
Tout comme les émotions, la vérité et l’infini.
Julien Stanislas traduit ainsi ce passage du Lao-tseu :
« Le Tao que l’on peut dire n’est pas le Tao constant.
Le nom que l’on peut nommer n’est pas le nom constant. »
Plongeons ensemble dans cette idée fondatrice,
et découvrons comment elle peut, aujourd’hui encore, résonner dans notre vie moderne.
Le langage qui piège et qui enferme
Certaines choses, bien sûr, peuvent être décrites avec des mots.
Une fourmi.
Un glacier.
Un stylo.
Des ongles.
Un chat.
Nous pouvons les décrire à l’aide de couleurs, de formes, de tailles et de textures.
Nous pouvons dire qu’un glacier est grand.
Qu’un chat est doux.
Que les ongles sont cassants.
Ce sont des descriptions qualitatives, qui nous permettent de comprendre, situer et contextualiser des éléments.
Des informations pratiques pour appréhender ce qui nous entoure et le rendre tangible.
Cela ne peut être le cas pour le Tao.
Le Tao est à la source de toutes les descriptions.
Il englobe toutes les tentatives de dire ce que nous vivons.
Il n’existe aucun point de vue depuis lequel observer le Tao,
car le Tao est le point de vue, l’observateur, et la vue elle-même.
Il est le tout.
Selon Jean Levi (Propos intempestifs sur le Tchouang-Tseu),
« Le Tao est partout parce qu’il n’est nulle part. »
Pour lui, « dire le Tao » signifie déjà le réduire.
Le Tao n’est donc pas un objet ; il n’a ni limites ni commencement.Jean Levi précise encore :
« Ce qui donne forme aux choses n’est pas compris dans les limites des choses. Car tous les êtres ont des limites, ce sont même elles qui les déterminent comme êtres. »
Le Tao est au-delà de la limite.
Mais aussi à l’intérieur de la limite.
Et dans ce qui les traverse.
Nommer, c’est séparer et figer.
Basculer dans le concret et le visible.
Alors que le Tao est mouvement, indifférenciation.
Il est insaisissable.
Ainsi, nommer le réel, nommer le Tao, c’est se couper de ce qu’il a d’innommable et de fluide, de vivant et d’invisible.
Nommer l’averse, ce n’est pas sentir la pluie.
Décrire le vent, ce n’est pas expérimenter sa fraîcheur ni sa violence.
Nommer l’amour équivaut à l’enfermer dans une boîte bien trop petite pour lui.
La richesse du silence et la plénitude du vide
Le langage, alors, est une main qui tente de saisir l’eau,
d’enfermer l’air dans ses poings, sans jamais y parvenir.
Plus la main cherche à retenir, plus le vivant s’en échappe.
Le langage, ainsi, ne permet de décrire que ce qui a pris forme.
Le Tao, lui, se tient en amont du manifesté.
Et pourtant, nous ne cessons de nommer, commenter, décrire, analyser, débattre et interpréter.
Les réseaux sociaux ont transformé le monde en un capharnaüm de paroles.
Chaque expérience, chaque sensation et chaque instant de vie semblent devoir faire l’objet d’une publication, d’un jugement ou d’une validation pour avoir le droit d’exister pleinement.
On ne regarde plus, on décrit.
On ne contemple pas, on commente.
On étiquette, on range, on classe, on juge et on modifie le réel.
Comme s’il ne se suffisait pas à lui-même.
Alors, nous répétons des phrases toutes faites, lançons des idées recyclées et pré-mâchées, et donnons notre avis avant même d’avoir laissé une impression s’imprimer en nous.
À force de commenter le monde, nous prenons un risque immense : celui de ne plus vraiment le voir.
Nous avons oublié que l’on peut exister sans témoigner, ressentir sans commenter, comprendre sans formuler.
Pourtant, dans le chapitre III de Zhuangzi (Tchouang-Tseu), nous retrouvons cette phrase si pleine de sens aujourd’hui encore :
« Les bœufs et les chevaux ont quatre pattes : voilà le céleste.
Mettre une bride au cheval, un anneau dans le nez du taureau : voilà l’humain.
Il ne faut pas que l’humain étouffe le céleste ; que la contrainte étouffe la vie. »
Zhuangzi nous explique alors que nos concepts humains détruisent ce qui est, à l’origine, simple, vivant et mouvant.
Que les mots enferment la vie.
À force de tout décrire et de vouloir tout contrôler, nous créons des contraintes qui étouffent le vivant et l’empêchent d’exister pleinement.
Il est devenu si rare de s’asseoir avec un ami sans parler,
juste en appréciant une présence amicale mutuelle.
D’accueillir une émotion surprenante, sans chercher à la suranalyser, à la justifier ou à l’archiver.
D’explorer ce vide, cet entre-deux, ce rien et cet espace de possibilité offerts par le Tao.
De nous libérer des mots pour mieux atteindre l’essence de ce qui vit.
Il y a dans l’absence de réponse une forme d’intelligence que nos concepts ne savent plus accueillir.
J’aime comparer les mots à un doigt pointé vers la Lune, incapable de la toucher.
Il montre, mais il ne permet pas d’expérimenter.
Il nomme le mot « Lune », mais il ne transmet pas le souffle coupé juste avant d’avoir parlé.
Les yeux qui s’écarquillent devant une pleine lune éblouissante,
L’immensité de l’univers qui se déploie autour de l’astre
ni les milliers d’étoiles qui l’accompagnent.
Il ne transmet pas le cœur qui bat plus vite,
ni l’esprit, transit, qui fait un vœu,
ni la chaleur dans la poitrine face à cette présence rassurante et universelle.
Le mot « lune » ne transmet pas ce que ressentent deux amoureux qui la contemplent,
Chacun à l’autre bout de la terre,
Liés par cette lumière céleste.
Non.
L’humain pointe du doigt et nomme : « La Lune ».
C’est tout.
Comme si ce mot contenait tout ce que la Lune implique.
Et tout ce qu’elle nous fait ressentir.

Si elle est utile, la parole n’est pas rejetée par le taoïsme ;
il est simplement bon de se rappeler d’où elle provient.
Du silence.
D’une émotion.
D’une urgence ressentie.
D’une harmonie.
D’un entre-deux.
Du Tao.
Alors, peut-être que nous manquons simplement d’espaces entre les mots,
pour mieux ressentir, être, ne pas être, écouter et respirer.
Et ressentir la Lune, en silence.
Accueillir l’absence de mots au quotidien
Les mots, bien sûr, sont extrêmement utiles au quotidien.
Cesser de parler n’est sûrement pas la meilleure solution pour se rapprocher de l’essence du Tao.
L’idée serait plutôt de lui laisser davantage de place pour se présenter à nous.
Retourner au silence intérieur, à la connexion avec l’invisible, avec ce qui précède les mots.
Écouter, avant de parler.
Essayer de retrouver la sensation de mains fraîches et mouillées lorsque l’on entend le mot « rivière ».
Ouvrir nos sens à ce qui se passe de mots.
Le souffle juste avant la phrase.
Le regard avant le premier baiser.
L’enfant qui observe sans commenter.
Reprenons, nous aussi, confiance en ce qui échappe aux concepts, aux mots, aux jugements.
Effaçons nos grandes certitudes et laissons en nous la place pour que le vivant, le mouvement et l’harmonie puissent s’y installer.
Et profitons, enfin, d’un soulagement bienvenu :
celui de ne plus devoir saisir, comprendre, analyser et décortiquer.
Le soulagement de l’être qui revient à son essence première.
Être.
Avec tout ce que ce mot implique.
Peut-être que le mystère ne demande pas à être compris, mais reconnu.
Comme on reconnaît une présence aimante, rien qu’à son énergie, sans la nommer.
Je vous souhaite, cher(e) ami(e) du Tao, de vous ouvrir à cette présence.
En la laissant s’installer dans vos silences, dans votre regard et dans votre non-être.
Pour vivre au-delà des concepts, et ressentir, à nouveau, par-delà les mots.
Avec toute mon amitié,
Charles Zhang
P.S. : Ces lignes ont-elles mis des mots sur quelque chose que vous ressentiez déjà ?
Dites-moi quoi.
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Le silence est précieux, c’est en lui que se manifeste la voie du cœur.