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Cher(e) ami(e) du Tao,

Vous entrez dans une pièce.

Avant qu’un mot soit dit, quelque chose vous atteint.

Quelqu’un est en colère.

Quelqu’un est en paix.

Quelqu’un est ailleurs, malgré sa présence.

Le visage souriait peut-être.

La voix était posée.

Les mots étaient les bons. 

Cela n’a rien changé : vous l’avez senti avant les mots, et parfois contre eux.

Vous ne l’avez pas analysé.

Vous ne l’avez pas déduit. 

Cela s’est imposé d’un coup, avant même que vous puissiez dire ce que vous veniez de ressentir.

Rien n’a été expliqué.

Rien n’a été décidé.

Et pourtant, quelque chose en vous avait déjà répondu.

Une corde qui vibre dans une pièce fermée

Les anciens Chinois avaient une image pour ça.

Dans une pièce, deux luths.

Vous pincez la corde gong (宮) du premier.

À l’autre bout, sans qu’on la touche, la corde gong du second se met à vibrer. 


Pincez la corde jiao (角) ; c’est la corde jiao de l’autre instrument qui répond.

Pas parce qu’un musicien le décide.

Parce que c’est leur nature.

Gong appelle gong.

Jiao appelle jiao.

Cela porte un nom : 感應 (gǎnyìng), la résonance.

Pas toutes les cordes

Gong appelle gong.

Jiao appelle jiao.

La corde ne répond pas à toutes les notes qui traversent la pièce.

Elle répond à celle qui partage son accord. 

C’est ce que les textes chinois résument par cette formule : les choses de même nature se répondent, 同類相感 (tóng lèi xiāng gǎn).

Regardez autour de vous, vous verrez le même mouvement. 

Quelqu’un bâille à côté de vous, et vous voilà en train de bâiller, sans l’avoir décidé. 

Un fou rire en gagne un autre, puis toute la table. 

Une personne entre dans une pièce, tendue, et en quelques minutes c’est tout le monde qui s’est crispé, sans qu’un mot ait expliqué pourquoi. 

Mais la résonance ne joue pas qu’entre choses identiques.

Le Ciel et la Terre ne se ressemblent pas, et pourtant ils se répondent. 

De cette rencontre, naît tout ce qui vit.

Le monde ne tient pas par une main qui commande d’en haut, mais par des choses qui se répondent. 

Alors, qu’est-ce qui, chez nous, laisse cette résonance arriver ? 

Une chose, et elle est simple : être disponible. 

Les Chinois ont un mot pour cet état, vide (虛, xū). 

Un verre déjà plein ne reçoit plus rien.

Une pièce encombrée jusqu’au plafond n’accueille personne. 

Un cœur déjà plein de lui-même n’entend pas l’autre ; il est trop occupé à se redire ses propres affaires. 

Le vide, ici, n’est pas un manque. 

C’est de la place laissée libre, et c’est elle qui permet à quelque chose d’entrer.

Ce n’est pas un don

Deux pensées viennent souvent, presque automatiquement.

La première : « Moi, je ne suis pas comme ça, je ne ressens pas les gens. »

Mais une corde n’est ni douée ni maladroite.

Elle est accordée, ou elle ne l’est pas.

Et un accord, ça se règle. 

Vous n’avez pas un défaut de fabrication.

Peut-être seulement une corde que personne n’a pris le temps d’accorder.

La seconde : « Alors je dois travailler ma résonance, m’entraîner à vibrer. »

Sauf que la corde n’essaie pas de vibrer.

Elle ne tend pas vers l’autre corde, elle ne fait aucun effort. 

Elle vibre quand l’autre joue, parce qu’elle est juste.

Ce qui se travaille, ce n’est pas la vibration.

C’est ce qui l’empêche.

On ne s’efforce pas de résonner avec les autres.

On cesse d’être tendu, crispé, sur ses gardes. 

Alors, parfois, quelque chose répond.

Ce n’est donc pas une compétence à acquérir.

C’est un état à reconnaître. 

La nuance a l’air mince ; elle change tout.

Et si vous résonniez déjà, sans le vouloir ?

Vous vous souvenez peut-être du médecin dont nous avons parlé il y a quelques lettres. 

Sun Simiao (孫思邈), celui qu’on surnommait le Roi de la Médecine, pouvait s’asseoir au bord du lit d’un malade sans rien faire. 

Pas de question pressante, pas de geste, pas même un regard appuyé. 

Et autour de lui, peu à peu, ce qui était tendu se relâchait.

À l’époque, nous avions décrit ce qui se passait sans encore lui donner ce nom. 

Nous pouvons le faire maintenant : c’était une résonance.

Reste à comprendre ce qui la rendait possible.

Imaginez deux soignants.

Le premier entre dans la chambre avec ses hypothèses déjà faites. 

Il cherche, dans ce qu’il voit, la confirmation de ce qu’il pense déjà. 

Le second entre le cœur vide, 虛 (xū), sans diagnostic d’avance, prêt à recevoir ce que le malade lui montre. 

Le premier cherche, le second reçoit.

Il n’a rien retiré de ses connaissances ; il a seulement cessé de les plaquer sur l’autre avant de l’avoir rencontré.

Et ce second soignant ne guérit pas par un pouvoir mystérieux. 

Il a simplement cessé d’ajouter son agitation à celle du malade. 

Une interférence en moins dans la pièce : la sienne.

Le Zhuangzi en donne une autre image. 

L’eau parfaitement immobile est si plane que le charpentier s’en sert comme niveau. 

Et une eau calme reflète le monde tel qu’il est ; une eau agitée le brise en mille morceaux. 

Un cœur encombré de ses propres pensées ne vous montre pas l’autre : il vous montre ses propres remous. 

Le calme dont parle le Zhuangzi n’est pas l’absence d’émotion. 

C’est une surface assez tranquille pour qu’un autre visage puisse s’y poser sans être déformé.

C’était déjà le mouvement de la lettre précédente : quand la part de nous qui surveille et commente se tait, quelque chose devient disponible.

Vous connaissez ces personnes. 

Elles vous écoutent sans préparer leur réplique pendant que vous parlez. 

Elles n’attendent pas de vous une phrase précise, elles n’essaient pas d’obtenir quelque chose.

Elles sont là.

Ce n’est pas qu’elles font mieux.

C’est qu’elles résistent moins.

Tout en haut, là où on attendrait la pierre

Le Yi Jing range tout cela dans une seule image, son trente-et-unième hexagramme.

山上有澤,咸.


Sur la montagne, il y a un lac.

Là où l’on attendait de la roche nue, de l’eau. 

Rien n’oblige ces deux-là à aller ensemble ; l’eau devrait dévaler, la pierre devrait rester sèche. 

Et pourtant les voilà qui tiennent ensemble. 

La montagne porte le lac et l’élève vers le ciel ; le lac recueille la pluie et la confie à la montagne. 

Aucun des deux ne force l’autre.

C’est leur nature qui s’accorde.

Le Yi Jing résume cela d’une phrase : le sage accueille les hommes avec un cœur vide.

Vide comme la montagne est ferme.

Disponible comme le lac est ouvert.

Vous avez déjà été ce lac

Cherchez un moment précis, pas une idée générale.

Une conversation, un soir.

Un silence partagé qui ne pesait pas. 

Une présence à côté de la vôtre, sans que personne n’attende quoi que ce soit de l’autre. 

Peut-être quelqu’un que vous connaissiez à peine, et avec qui pourtant les choses se sont dites sans effort ; peut-être un proche, un jour où, pour une fois, vous n’aviez rien à régler avec lui.

Vous n’aviez pas de méthode, ce soir-là.

Vous n’étiez pas en train de bien faire. 

Vous étiez seulement là, sans résistance, et quelque chose s’est dit (ou ne s’est pas dit) qui a quand même été entendu.

Ce n’était pas un talent, pas une technique.

C’était une manière d’être là, et elle n’avait rien d’extraordinaire.

Elle ne s’est pas produite parce que vous l’avez voulue ; elle s’est produite parce que, ce jour-là, rien en vous ne lui faisait obstacle.

Vous n’avez donc rien à devenir. 

Juste à vous souvenir que cela existe, et que vous l’avez déjà connu.

Rien à ajouter

Vous entrez dans une pièce.

Avant qu’un mot soit dit, vous savez.

Maintenant, vous savez que vous savez.

Gong appelle gong.

感應

Charles Zhang

P.S. : Ces histoires vous laissent-elles une idée à garder en tête ?

Dites-moi laquelle.

Partagez-la avec notre communauté en commentant ci-dessous — je serais enchanté de découvrir vos réflexions.


Sources

Yi Jing (易經), hexagramme 31, « l’Influence » (咸, Xián). Grande Image : 山上有澤,咸;君子以虛受人 (« Sur la montagne, il y a un lac ; le sage accueille les hommes avec un cœur vide »). Premier hexagramme de la seconde partie du Yi Jing ; le caractère 咸 (xián) y partage le registre de 感 (gǎn), être touché, résonner.

Cyrille J.-D. Javary et Pierre Faure, Yi Jing, le Livre des changements, Albin Michel, 2002. Édition française de référence, au commentaire étendu sur l’hexagramme 31.

Richard Wilhelm et Cary F. Baynes, The I Ching or Book of Changes, Princeton University Press, 1967 (1re éd. 1950). Référence anglaise canonique ; elle rend 咸 par « Influence (Wooing) ».

Xici Zhuan (繫辭傳), le Grand Commentaire du Yi Jing. Passage cosmologique 天地感而萬物化生 (« le Ciel et la Terre se répondent, et les dix mille êtres naissent »). Traditionnellement attribué à Confucius, attribution écartée par la sinologie moderne.

Sun Simiao (孫思邈, 581–682), De la grande sincérité du grand médecin (大醫精誠), dans les Prescriptions essentielles valant mille pièces d’or (備急千金要方), chapitre 1. Le médecin qui pacifie son esprit avant d’examiner le malade : l’application concrète de ganying.

Catherine Despeux, Prescriptions d’or (Beiji qianjin yaofang), Éditions de la Tisserande, 1987. Traduction française de référence pour le passage de Sun Simiao.

Liezi (列子) ou Lüshi Chunqiu (呂氏春秋, IIIe siècle av. J.-C.). L’histoire des cordes accordées (Bo Ya, 伯牙) circule dans ces deux textes ; sa source primaire exacte reste débattue.

A. C. Graham, The Book of Lieh-tzu, John Murray, 1960 (rééd. Hackett, 1990). Traduction de référence du Liezi.

John Knoblock et Jeffrey Riegel, The Annals of Lü Buwei, Stanford University Press, 2000. Traduction intégrale du Lüshi Chunqiu.

Zhuangzi (莊子), chapitre 13, « La Voie du Ciel » (天道, Tiāndào). Image de l’eau immobile et du cœur du sage comme miroir (水靜則平中準). Chapitre extérieur (外篇), attribué à l’école du Zhuangzi.

Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction anglaise classique, pour le passage du miroir au chapitre 13.

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