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Cher(e) ami(e) du Tao,

Il vous est sûrement arrivé d’évoquer un moment avec quelqu’un qui l’a vécu à vos côtés : même instant, même lieu, même lumière. 

Et pourtant, vos souvenirs ne coïncident pas.

L’un est certain d’avoir entendu une phrase ; l’autre jurerait qu’elle n’a jamais été dite. 

On croit d’abord que l’un exagère, ou que l’autre a mal écouté. 

Puis quelque chose résiste.

Chacun peut raconter sa version avec la même assurance.

Chacun se souvient très précisément de ce qu’il a perçu.

Ce n’est pas une divergence sur le sens de ce qui est arrivé.

C’est une divergence sur ce qui est arrivé.

Ni l’un ni l’autre ne ment.

Ni l’un ni l’autre n’était distrait pendant que l’autre faisait attention.

Vous ne regardiez simplement pas depuis le même sens.

Deux voix d’enfants, un matin clair

Il existe une scène, dans le Liezi (列子, Lièzǐ), un recueil taoïste de la même époque que le Zhuangzi. 

Confucius voyage vers l’Est. 

En chemin, il rencontre deux enfants absorbés par une dispute. 

Aucun ne veut céder. 

Ils argumentent avec ce sérieux entier que les enfants mettent parfois dans leurs querelles.

Confucius s’arrête. 

L’homme que l’on vient chercher pour ses réponses écoute les deux voix, puis leur demande simplement ce qui les oppose.

Alors, lequel des deux se trompe 

Le premier enfant dit :

à l’aube, le soleil est proche.

Regardez-le.

Il est large comme le dais d’un char (車蓋, chēgài), posé au ras de l’horizon.

À midi, il s’est réduit à la taille d’un plat (盤盂, pányú), tout là-haut, perdu dans le ciel.

Or ce qui est proche paraît grand, ce qui est loin paraît petit. 

Donc à l’aube, le soleil est proche.

Le second enfant dit :

à midi, le soleil est proche.

Sentez-le.

Au lever, l’air est frais et léger (滄滄涼涼, cāngcāng liángliáng), une fraîcheur douce sur la peau.

À midi, la chaleur brûle, comme si l’on plongeait la main dans l’eau bouillante (探湯, tàn tāng).

Or ce qui est proche chauffe davantage, ce qui est loin reste frais. 

Donc à midi, le soleil est proche.

Prenez la mesure de la scène. 

Ce ne sont pas deux savants ; ce sont deux enfants. 

Et pourtant chacun construit, avec ce qu’il perçoit, un raisonnement qui se tient. 

Fiez-vous à ce que montre le ciel : le premier a raison.

Fiez-vous à ce que dit la chaleur : le second aussi.

Les deux partent d’une observation réelle, suivent une logique simple et arrivent à des conclusions incompatibles. 

Même soleil, même ciel, même question ; mais pas le même chemin pour y répondre.

Confucius écoute l’un, puis l’autre.

Il pourrait choisir.

Et le texte dit simplement :

孔子不能決也。

Confucius ne put trancher.

Les deux enfants se retournent et rient :

孰為汝多知乎?

Qui a dit que tu savais tant de choses ?

Personne ne s’est trompé

Les deux enfants regardent le même soleil.

Mais l’un le regarde avec les yeux, l’autre avec la peau.

Le premier constate une chose réelle : à l’aube, le soleil paraît plus grand.

Le second en constate une autre : à midi, la chaleur est plus forte. 

Aucun n’invente ce qu’il perçoit. 

Chacun construit un raisonnement cohérent à partir de ce que son propre sens lui donne.

Ce qui les sépare n’est donc pas le fait observé, mais l’instrument choisi pour en tirer une conclusion. 

L’un prend la vue pour mesurer la distance ; l’autre, la chaleur.

Deux instruments justes, braqués sur le même objet, qui rendent deux verdicts incompatibles.

Et le soleil, lui, n’a pas changé entre l’aube et midi. 

Ce qui a changé, c’est le sens par lequel on s’en est approché.

 Changez d’instrument, et vous changez de vérité, sans avoir touché à l’objet.

Un silence sous le grand soleil

Les enfants rient de Confucius.

Mais qu’aurait-il dû faire ?

Trancher pour le premier, c’était écarter ce que le second venait de sentir.

Trancher pour le second, c’était faire l’inverse.

Avec les seuls instruments dont disposent les deux enfants, rien ne permet de départager leurs conclusions.

Confucius ne cherche donc pas à sauver son autorité par une réponse forcée.

Il s’arrête là où ses outils cessent de lui permettre de trancher.

Son silence est le constat honnête d’une limite.

Et c’est précisément ce qui rend ces quelques mots si frappants.

Dans une tradition qui place si souvent Confucius du côté de celui qui répond, ici, aucune réponse ne vient.

Une idée du Zhuangzi résonne avec cette scène.

Dans son deuxième chapitre apparaît le couple 是非 (shì fēi) : ce qui est tenu pour oui, et ce qui est tenu pour non. 

Le oui de l’un est le non de l’autre ; et ce oui et ce non naissent ensemble, chacun appelant son contraire.

Une lettre précédente montrait la petite cigale incapable de concevoir l’horizon du grand oiseau. 

Là, deux horizons ne se rejoignaient pas. 

Ici, ils se rejoignent entièrement : même soleil, même instant.

Ce sont les moyens de l’approcher qui divergent

Le texte est avare de mots

Revenez au texte.

Il ne commente pas, il ne cherche pas d’excuse à Confucius.

Il pose six caractères :

孔子不能決也.

Confucius ne put trancher.

Puis six autres :

孰為汝多知乎.

Qui a dit que toi, tu savais tant de choses ?

Le détail compte. 

汝 (rǔ), c’est un « toi » familier, presque désinvolte.

多知 (duō zhī), c’est « savoir beaucoup ». 

Les enfants ne traitent pas Confucius d’ignorant.

Ils ne s’en prennent pas à son intelligence. 

Leur question vise autre chose : ce que son nom était censé garantir. 

Qui a décidé que cet homme devait toujours savoir ?

Et l’autre, que regarde-t-il ?

La prochaine fois que vous serez certain de ce que vous voyez, la question ne sera peut-être pas seulement : ai-je raison ? 

Mais : avec quoi suis-je en train de regarder ?

Avec les yeux ?

Avec la peau ?

Avec le corps ? 

Chaque sens saisit quelque chose, mais aucun ne saisit tout.

Et lorsqu’un autre regardera exactement la même chose que vous pour en tirer la conclusion inverse, peut-être vaudra-t-il mieux attendre un instant avant de décider qu’il se trompe.

Depuis quel sens regarde-t-il ?

Peut-être son soleil brûle-t-il là où le vôtre paraît plus grand.

Peut-être avez-vous tous les deux observé quelque chose de réel, puis tiré de cette observation une conclusion qui ne dit pas tout.

Les yeux levés, la peau au soleil

Les deux enfants, eux, n’attendent pas de réponse. 

Ils regardent encore le soleil ; l’un avec les yeux, l’autre avec la peau.

孰為汝多知乎

Charles Zhang

P.S. : Ces mots ont-ils donné du relief à un moment que vous viviez ?


J’adorerais découvrir lequel et comprendre comment ces récits ont souligné ce passage de votre vie.


Partagez ce moment avec nous en commentant ci-dessous – je le lirai avec beaucoup d’attention !

Sources

Liezi (列子), textes traduits, présentés et annotés par Rémi Mathieu, dans Philosophes taoïstes I : Lao zi, Zhuang zi, Lie zi, nouvelle édition, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade n° 283, 2022. Le débat des deux enfants sur le soleil (兩小兒辯日) figure au chapitre 湯問 (Tangwen, « Questions de Tang »).
On peut aussi se reporter à la traduction française plus ancienne de Benedykt Grynpas, Le Vrai classique du vide parfait (Gallimard, 1961), et, en anglais, à celle d’A. C. Graham, The Book of Lieh-tzu: A Classic of Tao (Columbia University Press, 1960).
Zhuangzi, The Complete Works of Chuang Tzu, traduit par Burton Watson, Columbia University Press, 1968. La réflexion sur le 是非 (shì fēi, l’affirmé et le nié) qui résonne avec la scène se trouve au chapitre 2, 齊物論 (Qiwulun).

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