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D’après le chapitre 8 du Tao Te King – Traduction : Julien Stanislas

Par Charles Zhang


Cher(e) ami(e) du Tao,

Imaginez-vous un soir d’été, sec et brûlant.

La chaleur implacable et le souffle lourd.

Soudain soulagés par une pluie torrentielle.

Qui lave la poussière, abreuve la terre, rafraîchit et apaise.

Qui fait rire les passants, à présent joyeusement trempés.

Soulage les plantes du potager.

Et redonne vie à ce qui mourrait à petit feu.

La pluie redonne au monde sa clarté, nettoie nos villes, fait vivre nos campagnes.

Arrose sans demander reconnaissance.

Puis disparaît, aspirée par la terre et les caniveaux.

Sans gloire, distinctions et flatteries pour son ego.

Devant cette pluie, je songe souvent à la sagesse du Tao.

Julien Stanislas rappelle très justement cette phrase, traduite du Lao Tseu :

« La bonté suprême est comme l’eau : elle profite à tous sans lutter. »

L’eau ne cherche jamais à être autre chose qu’elle-même.

Elle ne renie jamais sa nature, ne se déguise pas.

Mais elle évolue avec les saisons.

Souple, neutre et douce.

Comme la bonté, la gentillesse et l’altruisme.

Des qualités, cher(e) ami(e) du Tao, qui résident dans cette part Yin que notre monde oublie souvent.

La douceur active, la patience, la force tranquille du vivant.

Voyons ensemble comment chaque goutte d’eau recèle l’essence même du Tao :

agir sans agir, nourrir sans posséder, exister sans se montrer.

Et découvrons quels enseignements elle nous offre, pour nous rapprocher, nous aussi, de cet état paisible.

Celui d’une bonté qui ne se dit pas, mais qui profite à tous.

Sans jamais lutter.

L’eau comme vertu du Tao

Qu’elle soit torrent, rivière, brume, océan ou lac, l’eau est depuis toujours l’image parfaite du Tao.

Pure, sans déterminisme ni volonté particulière.

Elle vit sans chercher à exister ni à obtenir reconnaissance.

Et pour Élisabeth de la Vallée, l’eau est l’image du De ; cette vertu du Tao qui agit sans nommer.

Qui est, tout simplement, et qui ne cherche jamais à faire.

Et, pourtant, qui se révèle indispensable au monde.

Elle œuvre sans vouloir, accomplit sans revendiquer.

Elle prend mille formes différentes, conserve son essence et s’adapte aux saisons.

Rien ne la contraint, et elle épouse tout.

C’est en cela que l’eau incarne la bonté suprême, le De ;

Elle ne distingue pas, mais relie.

Elle est égale à elle-même, qu’elle touche la boue, la fleur ou la pierre.

Elle donne sans choisir et ne connaît pas le regret.

Dans le Zhuangzi, l’eau est aussi le symbole de la lucidité parfaite : elle reflète tout sans retenir.

Elle accueille le reflet du ciel et des montagnes.

Nos visages dans le calme d’un lac.

Les nuages qui dansent à sa surface.

Sans jamais posséder.

Elle ne s’attache à rien, reflète le monde sans l’altérer.

C’est peut-être là sa plus grande sagesse :

Savoir refléter la vie sans jamais chercher à la contrôler.

Elle est mouvement, sans volonté.

Vivante, sans chercher à plaire.

Bienfaisante, sans désirer.

Jean Lévi traduit ici : « homme de bien » plutôt que « plus haut bien » – une nuance essentielle, car le Lao Tseu pense en mouvement, non en morale.

Être « homme de bien » ne veut pas dire chercher à être bon.

Ce n’est pas la volonté d’agir, ni une intention louable.

Mais plutôt une conséquence naturelle de l’harmonie.

Ainsi, celui qui se fond dans le Tao ne se demande pas s’il fait le bien.

Tout comme l’eau, il suit son cours, naturellement.

Sa bonté s’exprime, sans même qu’il ne le sache vraiment.

Telle la source qui coule sans être guidée.

Retrouver le Yin dans notre source intérieure

Dans notre monde pressé, stressé et saturé.

L’énergie Yang domine.

Masculine, compétitive, rapide et brute.

Elle nous pousse toujours plus vite, plus loin, plus fort.

Vers des objectifs et des défis sans fin.

Elle est le barrage qui retient les flots.

Et qui engendre leur colère.

Elle maîtrise, domine et tient en respect.

Canalisatrice du vivant, elle ne sert que ses intérêts, son ego et son confort.

L’énergie du Yin, elle, douce, fluide, naturelle et féminine.

S’écoule lentement, suit un cours qui n’appartient qu’à elle.

S’éloigne des quêtes, des « il faut ».

Des injonctions d’être, de faire et de paraître.

Elle vit, sans questionner ni donner de réponses.

Donne la vie, favorise l’harmonie et nous rassemble.

Elle est l’eau qui coule, nourrit et soulage.

L’eau est source de vie.

Sans elle, nous ne pouvons être.

Elle abreuve nos récoltes, protège nos écosystèmes, abrite le vivant.

Elle nous constitue, en tant qu’êtres de chair.

Je me demande alors si la bonté suprême, ou le De, ne serait pas également cette source de vie.

Ce Yin, qui, tout comme l’eau, maintient la vie, évolue parmi elle, et rend tout possible.

Sans quête particulière ni volonté propre.

Combien de héros modernes, sauvant un enfant, prêtant secours à une âme en détresse, protégeant un animal, parfois au péril de leur vie.

Ont dit, après coup, avoir agi sans réfléchir ?

La bonté a jailli d’eux-mêmes, comme un geyser qui se libère de la roche.

Libre et puissante, naturelle et merveilleuse.

Parce que la bonté n’est pas la réflexion, qui distingue ce qui est juste de ce qui est nuisible.

Elle est la source de la vie, une énergie dévorante qui gît en nous.

Et qui nous permet de soutenir l’harmonie du vivant.

Sans revendiquer, chercher à briller ou à être reconnus.

Nous aussi, combien de fois avons-nous instinctivement pris dans nos bras un proche souffrant, retenu de justesse un enfant qui trébuche, ou aidé un inconnu ?

Nous faisons, nous aussi, preuve de cette bonté, non pas pour la gloire.

Mais parce qu’elle nous est naturelle.

Elle dépasse le cadre de notre réflxion, surgit hors de notre mental.

Elle exprime ce que nous sommes vraiment.

Vivants et en harmonie.

Reconnaissons, nous aussi, cette bonté fluide qui vit en nous.

Qui, comme l’eau, donne sans calculer, sauve sans lutter.

Dans un monde où l’ego prend toute la place.

L’eau nous rappelle la puissance douce du Yin.

De la douceur, de l’empathie, de la coopération.

De la patience du vivant.

Car, ne dit-on pas que la vie trouve toujours un chemin ?

Peut-être que dans ce retour à une plus grande fluidité.

Nous trouverons, nous aussi, ce chemin vers la Vie.

Vers l’harmonie sincère et le non-agir paisible.

En nous laissant guider par ce qui ne porte pas de nom.

Mais qui coule en nous, doucement et silencieusement.

Ne rejetons pas d’emblée l’énergie du Yang.

Qui nous permet d’évoluer en société, d’être intégrés et de vivre ensemble.

Cher(e) ami(e) du Tao, je ne suis pas en train de vous inviter à vous retirer du monde moderne.

Mais peut-être pourrions-nous cultiver en nous ce Yin qui lui fait cruellement défaut.

Comme une petite source intérieure qui guide spontanément nos actes et nos regards.

Qui réfléchit la grandeur du ciel et des étoiles.

Qui luit dans la nuit, et nous guide comme un phare au loin.

Vers une meilleure harmonie.

Entre ce que le monde nous demande de faire.

Et ce que nous sommes.

L’eau qui invite, soulage et s’écoule en nous

Cher(e) ami(e) du Tao.

Je vous invite à fermer les yeux un instant.

À imaginer le bruit de l’eau.

Celui d’une rivière, quelque part dans une montagne éloignée.

À imaginer l’eau, qui serpente entre les arbres, les berges et les rochers.

Qui glisse et emporte, coulant sur les obstacles.

Sans aucune difficulté.

Elle ne cherche pas son chemin.

Elle incarne ce chemin.

Nul besoin de quête, d’objectif ou d’itinéraire.

L’eau va où elle trouve sa place.

Libre et discrète.

Elle offre à tout ce qu’elle touche sa fraîcheur et sa vie.

Un peu de sa lumière, qu’elle dissémine au fil de son passage.

Être comme l’eau, c’est revenir à cette nature première.

De l’Être qui glisse, avance et se fond dans l’Univers.

Qui ne résiste jamais au mouvement de la vie.

Mais qui s’y fond, s’y confie et s’y abandonne.

Être comme l’eau, c’est revenir à cette simplicité première.

Comprendre qu’il n’y a rien à atteindre.

Rien à prouver.

Mais simplement Être.

Présent, entier et fluide.

Là où est notre véritable place.

L’Eau est une source infinie de patience, de connaissance et de sagesse taoïste.

Elle ne lutte pas contre les obstacles.

Mais les contourne, les polit et les traverse.

Comme le bateau traverse la tempête.

Elle nous enseigne la patience, la force tranquille du temps qui s’écoule.

L’importance de la souplesse et de la fluidité.

L’Eau nous enseigne que la douceur n’est pas faiblesse.

Mais une sagesse infinie.

Alors, peut-être pourrions nous aussi devenir un peu plus transparents.

Laisser la lumière nous traverser, et briller à travers nous.

Sans vouloir la retenir.

Car, pourquoi essayer de retenir quelque chose qui est à sa véritable place ?

Peut-être pourrions-nous apprendre, nous aussi.

À nous écouler à notre propre rythme.

Accepter les détours, les embûches et les gouffres.

À les traverser sans lutter.

Réjouissons-nous des saisons, du passage du temps, des méandres de la vie.

Accueillons-les comme la pluie, les crues et la rosée du matin.

Cher(e) ami(e) du Tao,

Je ressens aujourd’hui une gratitude infinie.

Pour cette eau qui coule en nous,

Pour sa bonté sans nom,

Pour la vie invisible qu’elle porte.

Car la bonté suprême, tout comme l’eau.

Profite à tous, sans distinction.

Peut-être devrions-nous simplement nous rappeler de sa présence.

Pour la laisser s’écouler à nouveau.

Avec toute mon amitié,

Charles Zhang

P.S. : Quelle phrase, quelle idée, quelle image emportez-vous avec vous après cette lecture ?

Partagez-la avec notre communauté dans l’espace commentaire ci-dessous — je serais ravi de la découvrir.

9 commentaires

  • Monique dit :

    Merci pour cette méditation de l’eau
    qu’elle puisse nous aider à lâcher pour un retour à notre propre nature

  • Christiane Delannoy dit :

    Je suis yin, je me vis yin, je suis cette eau qui coule , j’aime le chant de l’eau qui coule et qui apaise et ne trouve pas ma place dans le monde du yang et me sens hors du monde dans lequel je vis. Heureusement il y a la mer où je vais me baigner….mais je suis un petit poisson ( astrologique) et je me sens tjrs en harmonie avec l’eau.
    J’adore torrents et cascade de montagne !!!
    Si resourçant!
    🌸🌸🌸

  • Christine dit :

    Quel magnifique chemin celui de votre ecriture ! Je retiendrai l image de l eau qui crée son propre chemin par une
    caresse qui englobe les obstacles .

  • Deschamps-Gauthier dit :

    Magnifiques textes tant le chapitre 8 du Tao Te King que l’analyse proposée mettant en lumière le Yin!
    Shui! Source tendre qui s’écoule en ruisselet léger et intrépide.
    Merci infiniment!!!

  • Champeimont Pascale dit :

    pourquoi essayer de retenir quelque chose qui est à sa véritable place ?

  • Johanna dit :

    Merci pour ce très beau texte, Charles. Comme à chaque fois, il nourrit l’âme et l’harmonise subtilement. Tout comme l’eau…
    L’eau est la base de ma « pratique » et je lui suis profondément reconnaissante. Elle nettoie nos scories, au sens propre et au figuré, mais je n’avais jamais pensé à faire le parallèle avec la bonté sans jugement et sans ostentation. Souple, fluide, discrète et douce, lumineuse.
    C’est l’image de votre texte qui s’est imprimée le plus fortement à la première lecture. Et c’est une invitation à « être », tout simplement.
    Merci infiniment pour ça.

  • Chantal dit :

    L’eau c’est de la vie liquide ! J’aime le bruit de l’eau qui chante, j’aime son parfum. Souvent, elle est discrète mais elle nous parle et ses mots jaillissent en nous car c’est une part de nous.
    Alors je lui dis merci avec ma gratitude infinie. Je suis l’eau !

  • irenee dit :

    Charles Zhang, si vous avez intégré ce que vous nous faites partager, vous ÊTES UN SURHOMME. MERCI INFINIMENT POUR TOUT CE QUI ÉMANE DE VOS MESSAGES

  • Caroline dit :

    un renouveau …
    une renaissance …
    un chemin à suivre …

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