D’après le chapitre 37 du Tao Te King – Traduction : Julien Stanislas
Par Charles Zhang
Cher(e) ami(e) du Tao,
Avez-vous, vous aussi, cette impression de devoir toujours faire ?
De courir après les tâches, les objectifs, les obligations,
De réparer, d’optimiser, de prouver sans relâche ?
Dans un monde tel que le nôtre, l’action est au cœur de nos vies.
Elle est devenue une valeur morale :
Celui qui n’agit pas est jugé, repoussé, dévalorisé
Et celui qui s’épuise est applaudi.
Pourtant, si nous levons les yeux un instant,
Ne voyons-nous pas que tout, autour de nous, agit sans effort ?
Le temps passe, les feuilles rougissent, les fleurs s’ouvrent,
L’eau s’écoule du ruisseau, les saisons se succèdent.
Tout cela nous montre qu’il est possible de ne pas forcer,
De délaisser la volonté et la détermination.
Dans la nature, rien ne lutte,
Et pourtant, tout avance.
Julien Stanislas traduit très justement ces mots du Tao :
« Le Tao agit sans agir, et pourtant, rien n’est laissé inaccompli. »
Et si cette phrase, d’apparence paradoxale, était la clé ?
La porte d’entrée vers cette paix intérieure que nous désirons tant,
Et qui se dérobe à nous
Dès lors que nous commençons à la chercher.
L’essence naturelle du non-agir, qui souffle en nous
Le non-agir (wu-wei), est bien plus qu’une invitation,
C’est une force naturelle qui luit en chacun,
Un élan spontané et inné,
Qui nous fait entrer en fluidité avec la nature des choses,
Au lieu de la combattre.
C’est un mouvement qui ne connaît ni contrainte ni force,
Qui, comme le roseau, plie, mais ne rompt jamais,
Et nous propose de laisser notre main cueillir une fleur,
Au lieu de raser la prairie.

Zhuangzi disait :
« Le petit oiseau qui fait son nid au fond des forêts n’a besoin que d’une branche. Quand la taupe boit dans le fleuve, elle ne prend que ce qu’il lui faut. »
Ainsi, le non-agir ne prône ni le désœuvrement, ni l’inaction,
Il nous suggère plutôt d’écouter ce que chuchote notre essence,
Cette voix douce, équilibrée, souple,
Qui se meut en nous et guide nos pas,
Sans que nos yeux n’aient à chercher le chemin.
Elle nous invite à nous ouvrir à l’Univers,
À tendre les bras au destin, et à fermer les yeux,
À accueillir ce qui vient, à libérer ce qui nous quitte,
À accepter et d’écouter,
Sans chercher à tout maîtriser.
Car, n’est-ce pas la maîtrise qui punit, réprime et contraint ?
Lao Tseu (chapitre 9 du Tao Te King) écrivait ;
« Emplis ton bol à ras bord
et il débordera.
Aiguise ton couteau sans relâche
et il s’émoussera.
Cours après l’argent et la sécurité
et ton cœur ne s’apaisera jamais.
Soucie-toi de l’approbation des gens
et tu seras leur prisonnier. »
Nos désirs, nos espoirs, nos attentes,
Ne sont-ils pas, justement, la source de nos souffrances ?
Ne sont-ils pas ces piliers sur lesquels repose notre quête d’action,
Notre besoin maladif d’en faire toujours plus,
Pour des résultats rarement à la hauteur de nos rêves ?
Ces actions volontaires et déterminées,
Créent alors un gouffre béant,
Engloutissant notre flux naturel et libre,
Qui nous éloigne de la Nature des choses,
Qui nous sépare des autres, des saisons, du chant des oiseaux.
Le non-agir, alors, comble ce vide,
Sans volonté, attentes ou espoirs,
Il nous propose d’accepter le monde tel qu’il est,
De nous accepter tels que nous sommes,
Et tels que sont les autres.
Comme les oiseaux migrants vers le Sud,
Poussés par leur instinct, et non par leurs rêves de grandeur,
La cigogne qui migre vers les sables chauds du Maghreb,
Ne connaît autre chose qu’un éternel printemps,
Elle laisse aux autres les flocons de l’hiver, la douceur de la neige et la caresse du froid,
Pour se diriger vers ce qui lui correspond vraiment,
Sans lutter contre sa nature.
Elle ne se contente pas d’observer les saisons,
Elle laisse son flux naturel la guider,
Pour qu’elle puisse les incarner.
Le wu-wei est une invitation silencieuse,
À déposer les armes et à refuser la lutte,
À observer nos egos, plutôt que de s’en détacher,
À regarder nos ambitions, plutôt que de les effacer,
À comprendre que l’espoir et la peur sont vains,
Et à interroger nos désirs,
Pour accepter une vie plus simple, alignée et fluide,
En harmonie avec notre essence et celle du tout qui nous entoure.
Ainsi, le non-agir n’est pas une fuite du monde,
Mais une voie pour y demeurer en paix,
Dans l’agitation, il nous apprend à respirer,
Dans l’action, il nous apprend à nous retirer.
Une rébellion contre les injonctions
Dans notre monde pressé, qui court après le temps,
Comme s’il pouvait l’empoigner,
Cette sagesse naturelle semble oubliée,
Tout comme la patience, la douceur et la confiance.
Là où le Tao nous invite, en chuchotant, à laisser venir les choses,
Nous planifions, forçons, produisons,
Sans répit, sans silence, sans vide.
Nous croyons avancer, mais souvent, nous ne faisons que fuir.
Nous confondons le mouvement avec la vie,
L’action avec le sens,
Et le progrès avec la paix.
Le non-agir semble alors si difficile à concevoir,
Tant il s’oppose à notre vision du monde,
Qui glorifie le travail, la persévérance, la volonté.
Des vertus nobles, certes,
Mais qui, poussées à l’excès, deviennent des chaînes.
Elles nous promettent grandeur, épanouissement et croissance,
Et pourtant, elles nous épuisent,
S’abreuvent de notre énergie vitale,
Pour ne nous laisser qu’un vide,
Celui d’avoir tant fait, sans prendre le temps d’être.
Le non-agir, dans ce contexte, semble tant en décalage,
Il heurte nos certitudes, nos habitudes, notre ego.
On le juge paresseux, inutile, dangereux.
Mais en vérité, il est tout le contraire :
C’est un acte de rébellion silencieuse,
Un cri de vie discret,
Qui nous murmure d’attendre,
D’observer,
De laisser venir.
Car le non-agir n’est pas l’absence d’action :
Il est l’absence de contrainte.
Il n’exige rien, ne rejette rien,
Il ne s’oppose pas au monde,
Il se contente de s’y accorder.
Là où la société nous pousse à conquérir,
Le wu-wei nous invite à reculer,
À regarder au lieu de chercher,
À cesser d’espérer pour soi,
Et à laisser venir ce qui nous revient,
En laissant partir ce qui ne nous appartient pas.
« Pour vivre pleinement sa vie, il n’est pas nécessaire d’agir.
Pour vivre pleinement sa vie, il est indispensable d’être. »
– Lao TseuNe pas renoncer à ses convictions,
Mais se regarder agir dans le monde,
Sans attente, sans exigence, sans calcul.
Être, au lieu de faire.
Écouter, au lieu de posséder.
N’est-ce pas là ce que font les saisons, les animaux et les plantes ?
Ils n’espèrent rien, ne forcent rien,
Et pourtant, tout en eux s’accomplit.
Dans le chapitre 2 du Tao Te King, ce passage me semble si juste et émouvant,
Dans sa capacité à traduire l’esprit du wu-wei ;
« Ainsi, le Maître
agit sans rien faire
et enseigne sans rien dire.
Les choses apparaissent et il les laisse venir ;
les choses disparaissent et il les laisse partir.
Il a, mais ne possède pas,
agit, mais n’attend rien. »Mais comment, alors, dans le tumulte du monde,
Pouvons-nous approcher ce non-agir sans nous y perdre ?
Peut-être pourrions-nous commencer par cesser, tout simplement.
Cesser d’attendre, de vouloir comprendre,
Et de nous asseoir, tranquillement,
Pour laisser notre raison s’apaiser,
Et notre souffle reprendre vie.
Observer une flamme danser,
Écouter le vent,
Sentir la danse des arbres,
Sentir la vague s’étirer sur le sable.
En ouvrant les yeux sur ce qui nous entoure,
Nous voyons alors la vie se déployer,
Luxuriante, riche, simple,
Sans effort, sans projets, ni plans.
Nous pouvons, nous aussi, nous y accorder,
Non pas en fuyant nos obligations,
Mais en nous reconnectant à la respiration du monde,
En faisant moins, mais avec bien plus de présence,
En parlant plus doucement,
En marchant plus lentement.
Le non-agir ne s’apprend pas dans les livres,
Il s’éprouve, se ressent, s’incarne,
Dans le geste qui ne cherche pas,
Dans les mains qui se trouvent,
Dans les étreintes qui nous réchauffent,
Et dans la confiance tranquille,
De celui qui sait que tout arrivera,
Quand ce sera le moment.
Ouvrons la cage
Le wu-wei, alors, n’est pas un abandon,
Mais un relâchement,
Une invitation à cesser la quête,
Et à nous ouvrir à ce qui est déjà là.
Lorsqu’il est temps de changer de voie,
De relation, d’endroit, ou de travail,
Ne le sentons-nous pas, au fond de nous ?
Cette pulsation tranquille, discrète,
Qui murmure sans insister,
Mais que nous faisons taire sous le poids du devoir ?
L’esprit sait,
Nous devons simplement apprendre à l’écouter, à nouveau.
Avec confiance.
Zhuangzi dit, dans son chapitre 3 :
« À présent je ne le perçois plus avec les yeux, mais l’appréhende par l’esprit (shen). Là où s’arrête la connaissance sensorielle, c’est le désir
de l’esprit qui a libre cours. »
Cher(e) ami(e) du Tao,
Et si nous laissions, nous aussi, notre esprit reprendre son envol,
En le libérant de sa cage, faite d’obligations et de contraintes inexistantes,
Que nous avons nous-mêmes tissées,
Pour le suivre, pas après pas,
Là où son élan vital nous mènera ?
Avec toute mon amitié,
Charles Zhang
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