Skip to main content

Cher(e) ami(e) du Tao,

Vous êtes au café avec une amie depuis dix minutes.

Vous lui parlez de quelque chose qui n’a pas encore de nom.

Une fatigue.

Un flou.

L’impression qu’en vous, tout s’est mis à tourner au ralenti.

Ce que vous essayez de dire est encore en train de se chercher, même pour vous.

En face, votre amie écoute.

Elle vous aime, elle veut vous aider.

Et puis, sans même s’en rendre compte, elle commence.

« Tu as pensé à… Moi, à ta place… Tu devrais peut-être… »

Vous hochez la tête.

Vous la remerciez.

Vous vous serrez sur le trottoir.

En rentrant chez vous, une sensation confuse.

Vous n’avez pas dit ce que vous vouliez dire.

Pire : vous n’êtes plus très sûre de ce que vous vouliez dire.

Quelque chose, pendant cette conversation, a essayé d’exister sans contour.

Cette impression de ne plus très bien savoir ce qu’on voulait dire — un texte chinois en parle depuis vingt-trois siècles.

Il vient du Zhuangzi (庄子), l’un des deux textes fondateurs du taoïsme.

Plus précisément du chapitre sept, qui clôt ce qu’on appelle les chapitres intérieurs, le cœur de l’œuvre. 

Après lui, plus rien.

Zhuangzi a choisi de finir là.

Ce choix mérite qu’on s’y arrête.

L’empereur de la mer du Sud s’appelait Shu (倏), ce qui veut dire « Vif ».

L’empereur de la mer du Nord s’appelait Hu (忽), ce qui veut dire « Soudain ».

L’empereur du Centre s’appelait Hundun (混沌).

Son nom voulait dire « Chaos ».

Mais attention, pas notre chaos à nous.

Pas le désordre.

L’indifférencié.

Le complet.

Ce qui existe avant qu’on ait commencé à séparer, à trier, à nommer.

Le caractère contient d’ailleurs la clé de l’eau (氵).

Hundun est fluide.

Sans contour.

Enveloppant.

Shu et Hu avaient l’habitude de se rencontrer sur le territoire de Hundun.

Et quelque chose, dans cet espace, les apaisait. 

Ils arrivaient pleins de leurs préoccupations, pleins de leur vitesse, et ils repartaient plus calmes.

Plus eux-mêmes, sans qu’ils sachent comment l’expliquer.

Hundun n’avait jamais rien demandé.

Il les recevait, c’est tout. 

Mais Shu et Hu, eux, étaient touchés.

Reconnaissants.

Et progressivement, au fil des visites, une idée a commencé à les travailler.

« Cet être nous reçoit depuis si longtemps.

Sa générosité est immense.

Et lui, qu’a-t-il ?

Tous les hommes ont sept ouvertures pour voir, entendre, manger, respirer.

Il n’en a aucune.

Il faudrait faire quelque chose pour lui. »

L’idée mûrissait.

Leur scrupule devenait une obligation.

Un soir, ils décidèrent.

Par amitié.

Par bonne volonté pure.

Le lendemain, ils se sont mis à l’œuvre.

Le premier jour, ils percèrent un œil.

Hundun ne réagit pas.

Ils ont pris ce silence pour de l’acquiescement.

Le deuxième jour, l’autre œil.

Toujours rien.

Ils étaient satisfaits du progrès.

Le troisième jour, une oreille.

Le quatrième jour, l’autre.

Hundun se laissait faire.

Ils en étaient touchés.

Le cinquième et le sixième jour, les deux narines.

Le septième jour, la bouche.

Au septième jour, Hundun mourut.

Il ne pouvait exister qu’entier.

En lui donnant un visage humain, ils avaient détruit ce qu’il était.

Personne n’a voulu lui faire de mal

Cette histoire ne raconte pas une cruauté.

Shu et Hu ne sont pas des monstres ; ce sont deux amis attentionnés.

Leur intention est bonne. 

Leur raisonnement tient debout (tout le monde a sept ouvertures, Hundun n’en a aucune, réparons ce qui semble manquer).

Leur affection est sincère.

Leur dette ressentie aussi.

Sauf que cette dette, Hundun ne l’a jamais réclamée.

Elle existait dans la tête de Shu et Hu, pas dans la situation. 

Ils ont projeté une obligation sur une générosité qui n’attendait rien.

Et c’est cette projection qui les a mis au travail.

Voilà ce qui rend la fin insupportable.

Ce n’est pas la méchanceté qui tue Hundun.

C’est l’attention.

Le désir d’aider.

La conviction qu’il y avait quelque chose à compléter, et le besoin d’agir sur cette conviction.

Notez aussi que ce ne sont pas n’importe quelles ouvertures qu’on perce.

Ce sont les sept par lesquelles on trie le monde. 

Deux yeux pour distinguer le clair de l’obscur.

Deux oreilles pour séparer le bruit du silence.

Deux narines pour identifier l’agréable et le repoussant.

Une bouche pour goûter, et pour nommer. 

Sept portes par où entre la grille de différenciation.

Percer ces ouvertures dans Hundun, c’est l’obliger à trier.

Le brouillard n’est pas un défaut

Zhuangzi disait : 


« Le petit oiseau qui fait son nid au fond des forêts n’a besoin que d’une branche. Quand la taupe boit dans le fleuve, elle ne prend que ce qu’il lui faut. »

Ainsi, le non-agir ne prône ni le désœuvrement, ni l’inaction, 

Il nous suggère plutôt d’écouter ce que chuchote notre essence, 

Cette voix douce, équilibrée, souple, 

Qui se meut en nous et guide nos pas,

Sans que nos yeux n’aient à chercher le chemin.

Elle nous invite à nous ouvrir à l’Univers,

À tendre les bras au destin, et à fermer les yeux,

À accueillir ce qui vient, à libérer ce qui nous quitte,

À accepter et d’écouter,

Sans chercher à tout maîtriser.

Car, n’est-ce pas la maîtrise qui punit, réprime et contraint ?

Lao Tseu (chapitre 9 du Tao Te King) écrivait ;

« Emplis ton bol à ras bord
     et il débordera.
     Aiguise ton couteau sans relâche
     et il s’émoussera.
     Cours après l’argent et la sécurité
     et ton cœur ne s’apaisera jamais.
     Soucie-toi de l’approbation des gens
     et tu seras leur prisonnier. »

Nos désirs, nos espoirs, nos attentes, 

Ne sont-ils pas, justement, la source de nos souffrances ?

Ne sont-ils pas ces piliers sur lesquels repose notre quête d’action, 

Notre besoin maladif d’en faire toujours plus, 

Pour des résultats rarement à la hauteur de nos rêves ?

Ces actions volontaires et déterminées, 

Créent alors un gouffre béant, 

Engloutissant notre flux naturel et libre, 

Qui nous éloigne de la Nature des choses, 

Qui nous sépare des autres, des saisons, du chant des oiseaux. 

Le non-agir, alors, comble ce vide, 

Sans volonté, attentes ou espoirs, 

Il nous propose d’accepter le monde tel qu’il est, 

De nous accepter tels que nous sommes, 

Et tels que sont les autres.

Comme les oiseaux migrants vers le Sud,

Poussés par leur instinct, et non par leurs rêves de grandeur, 

La cigogne qui migre vers les sables chauds du Maghreb, 

Ne connaît autre chose qu’un éternel printemps,

Elle laisse aux autres les flocons de l’hiver, la douceur de la neige et la caresse du froid,

Pour se diriger vers ce qui lui correspond vraiment, 

Sans lutter contre sa nature.

Elle ne se contente pas d’observer les saisons, 

Elle laisse son flux naturel la guider, 

Pour qu’elle puisse les incarner.

Le wu-wei est une invitation silencieuse, 

À déposer les armes et à refuser la lutte, 

À observer nos egos, plutôt que de s’en détacher, 

À regarder nos ambitions, plutôt que de les effacer, 

À comprendre que l’espoir et la peur sont vains, 

Et à interroger nos désirs, 

Pour accepter une vie plus simple, alignée et fluide,

En harmonie avec notre essence et celle du tout qui nous entoure.

Ainsi, le non-agir n’est pas une fuite du monde, 

Mais une voie pour y demeurer en paix, 

Dans l’agitation, il nous apprend à respirer, 

Dans l’action, il nous apprend à nous retirer.

Une rébellion contre les injonctions

Dans notre monde pressé, qui court après le temps,

Comme s’il pouvait l’empoigner,

Cette sagesse naturelle semble oubliée,

Tout comme la patience, la douceur et la confiance.

Là où le Tao nous invite, en chuchotant, à laisser venir les choses,

Nous planifions, forçons, produisons,

Sans répit, sans silence, sans vide.

Nous croyons avancer, mais souvent, nous ne faisons que fuir.

Nous confondons le mouvement avec la vie,

L’action avec le sens,

Et le progrès avec la paix.

Le non-agir semble alors si difficile à concevoir,

Tant il s’oppose à notre vision du monde,

Qui glorifie le travail, la persévérance, la volonté.

Des vertus nobles, certes,

Mais qui, poussées à l’excès, deviennent des chaînes.

Elles nous promettent grandeur, épanouissement et croissance,

Et pourtant, elles nous épuisent,

S’abreuvent de notre énergie vitale,

Pour ne nous laisser qu’un vide,

Celui d’avoir tant fait, sans prendre le temps d’être.

Le non-agir, dans ce contexte, semble tant en décalage,

Il heurte nos certitudes, nos habitudes, notre ego.

On le juge paresseux, inutile, dangereux.

Mais en vérité, il est tout le contraire :

C’est un acte de rébellion silencieuse,

Un cri de vie discret,

Qui nous murmure d’attendre,

D’observer,

De laisser venir.

Car le non-agir n’est pas l’absence d’action :

Il est l’absence de contrainte.

Il n’exige rien, ne rejette rien,

Il ne s’oppose pas au monde,

Il se contente de s’y accorder.

Là où la société nous pousse à conquérir,

Le wu-wei nous invite à reculer,

À regarder au lieu de chercher,

À cesser d’espérer pour soi,

Et à laisser venir ce qui nous revient,

En laissant partir ce qui ne nous appartient pas.

« Pour vivre pleinement sa vie, il n’est pas nécessaire d’agir.
     Pour vivre pleinement sa vie, il est indispensable d’être. »
– Lao Tseu

Ne pas renoncer à ses convictions,

Mais se regarder agir dans le monde,

Sans attente, sans exigence, sans calcul.

Être, au lieu de faire.

Écouter, au lieu de posséder.

N’est-ce pas là ce que font les saisons, les animaux et les plantes ?

Ils n’espèrent rien, ne forcent rien,

Et pourtant, tout en eux s’accomplit.

Dans le chapitre 2 du Tao Te King, ce passage me semble si juste et émouvant, 

Dans sa capacité à traduire l’esprit du wu-wei ;

« Ainsi, le Maître
    agit sans rien faire
    et enseigne sans rien dire.
    Les choses apparaissent et il les laisse venir ; 
    les choses disparaissent et il les laisse partir.
    Il a, mais ne possède pas,
    agit, mais n’attend rien. »

Mais comment, alors, dans le tumulte du monde, 

Pouvons-nous approcher ce non-agir sans nous y perdre ?

Peut-être pourrions-nous commencer par cesser, tout simplement.

Cesser d’attendre, de vouloir comprendre, 

Et de nous asseoir, tranquillement, 

Pour laisser notre raison s’apaiser, 

Et notre souffle reprendre vie.

Observer une flamme danser, 

Écouter le vent, 

Sentir la danse des arbres,

Sentir la vague s’étirer sur le sable.

En ouvrant les yeux sur ce qui nous entoure, 

Nous voyons alors la vie se déployer, 

Luxuriante, riche, simple, 

Sans effort, sans projets, ni plans.

Nous pouvons, nous aussi, nous y accorder, 

Non pas en fuyant nos obligations, 

Mais en nous reconnectant à la respiration du monde, 

En faisant moins, mais avec bien plus de présence, 

En parlant plus doucement, 

En marchant plus lentement.

Le non-agir ne s’apprend pas dans les livres, 

Il s’éprouve, se ressent, s’incarne, 

Dans le geste qui ne cherche pas, 

Dans les mains qui se trouvent, 

Dans les étreintes qui nous réchauffent, 

Et dans la confiance tranquille, 

De celui qui sait que tout arrivera, 

Quand ce sera le moment.

Ouvrons la cage 

Le wu-wei, alors, n’est pas un abandon,

Mais un relâchement,

Une invitation à cesser la quête,

Et à nous ouvrir à ce qui est déjà là.

Lorsqu’il est temps de changer de voie,

De relation, d’endroit, ou de travail,

Ne le sentons-nous pas, au fond de nous ?

Cette pulsation tranquille, discrète,

Qui murmure sans insister,

Mais que nous faisons taire sous le poids du devoir ?

L’esprit sait,

Nous devons simplement apprendre à l’écouter, à nouveau.

Avec confiance.

Zhuangzi dit, dans son chapitre 3 :

« À présent je ne le perçois plus avec les yeux, mais l’appréhende par l’esprit (shen). Là où s’arrête la connaissance sensorielle, c’est le désir
     de l’esprit qui a libre cours. »

Il y a des périodes, dans une vie, où tout devient flou.

On ne sait plus très bien ce qu’on veut.

On ne sait plus très bien pourquoi on se lève.

Le sens des choses semble s’être retiré, presque silencieusement.

Ces périodes arrivent souvent à un moment précis.

Quand les grandes structures ont tenu leur promesse.

La carrière est faite.

Les enfants sont grands.

Le compte en banque est rassurant.

Il y a, pour la première fois depuis longtemps, de l’espace.

Et dans cet espace, du brouillard.

Le premier réflexe, celui de toute une vie disciplinée, c’est de percer des ouvertures.

On consulte.

On nomme le problème (je traverse une crise de sensil me faudrait un projet).

On planifie.

On cherche, déjà, comment passer à autre chose.

Et autour de soi, des amis bien intentionnés, des proches attentifs, une époque entière qui veut aider à y voir clair. 

Des Shu et des Hu partout, qui regardent le brouillard et y voient un manque à combler.

Mais cette histoire ne parle pas d’abord de ces gens un peu trop empressés…

Elle parle d’abord de vous.

Pendant des décennies, vous avez certainement appris à nommer, à planifier, à structurer.

À transformer ce qui était flou en plan d’action.

Cette compétence est devenue une voix intérieure qui ne se tait jamais.

C’est cette voix qui, dès qu’un flou se présente, sort la trousse à outils, par habitude profonde.

Mais peut-être que le brouillard n’est pas un problème à résoudre.

Peut-être qu’il est un état à traverser.

Et que tout cet appareil à nommer et à trier est en train de percer des ouvertures dans ce qui, en vous, cherchait encore à rester entier.

Ce qui est indifférencié n’est pas un état inférieur en attente d’être organisé.

C’est une forme de plénitude que notre éducation à la clarté ne sait pas reconnaître.

Pourquoi cette idée nous résiste

Chez nous, depuis la Genèse, créer c’est séparer.

Dieu sépare la lumière des ténèbres, le ciel de la terre, les eaux d’en haut et les eaux d’en bas.

Et chaque séparation est immédiatement déclarée bonne.

L’ordre est une victoire.

Le chaos, un état provisoire qu’il faut corriger.

Le mythe de Hundun raconte l’inverse.

Hundun était complet.

C’est l’organisation qui l’a détruit.

Percer les sept ouvertures, c’est créer le monde que nous habitons.

Un monde où l’on voit, où l’on entend, où l’on goûte.

Mais où l’on sépare.

Où l’on s’oppose.

Où l’on tranche.

Le bois brut

Le Daodejing (道德经) raconte la même chose autrement.

Il parle du Pu (朴), le bois brut.

L’état non travaillé.

Et il dit ceci : « Quand le bois brut est taillé, il devient ustensile. »

Utile, oui.

Mais fini.

Limité à sa fonction.

C’est exactement le destin de Hundun.

On le taille, il meurt.

Les deux versants de la même histoire

Pensez à toutes ces situations où vous traversez quelque chose qui n’a pas encore de mots.

Et où, autour de vous, on s’agite déjà.

Le conjoint, plein de tendresse, qui repère ce qu’il faudrait reprendre, ajuster.

Vous le connaissez par cœur.

Lui aussi est un peu Shu et Hu.

Le parent, qui regarde son enfant en train de chercher sa voie et qui voudrait, sans même y penser, l’orienter, le rassurer, l’accompagner vers ce qui semble plus solide. 

Et c’est peut-être vous, dans ce rôle, autant que dans celui de l’enfant qui voudrait simplement qu’on le laisse chercher.

Tout cela coexiste.

Vous êtes parfois Hundun.

Vous êtes parfois Shu et Hu.

La même bonne volonté, des deux côtés.

Mais ce que cette lettre voulait surtout vous dire, c’est ceci.

Quelque chose en vous, en ce moment précis, est en train d’essayer d’exister sans contour.

Et il y a peut-être, là, quelque chose à faire de très simple : ne rien faire.

Laissez le brouillard être du brouillard.

Laissez l’indifférencié rester indifférencié.

C’est précisément ce qui, en vous, est encore intact.

La prochaine fois que vous serez en face de quelqu’un qui cherche ses mots, peut-être qu’il n’aura pas besoin que vous l’aidiez à trouver. 

Souvenez-vous de Hundun.

Peut-être qu’il aura juste besoin que vous laissiez ses mots venir.

Charles Zhang

P.S. : Ce message vous a-t-il confirmé quelque chose… ou au contraire ouvert une nouvelle question ?

Dites-moi laquelle.

Partagez votre réponse avec notre communauté dans l’espace commentaire ci-dessous.

Laissez un commentaire