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Cher(e) ami(e) du Tao,

Vous méditez le matin depuis six mois.

Vous essayez de répondre différemment à vos enfants.

Vous lisez des textes qui vous ont remué, et vous essayez d’en garder quelque chose.

Et le soir, devant le miroir de la salle de bain, vous cherchez la trace.

Vous ne la trouvez pas.

Au bout d’un moment, l’idée commence à monter doucement : peut-être que ça ne marche pas.

Peut-être que tout cet effort, c’était pour rien.

C’est cette idée-là qu’un texte chinois écrit il y a vingt-quatre siècles regarde en face.

Un dos qu’on ne voit pas finir

Ce texte, c’est le Zhuangzi (莊子).

Son premier chapitre s’ouvre comme ceci :

Au Nord, il y a un océan. Dans cet océan, il y a un poisson. 

Ce poisson s’appelle Kun (鯤). 

Vous essayez de le voir en entier, mais le regard glisse.

Vous suivez la ligne du dos et la ligne ne finit pas. 

Le texte dit que personne ne sait combien de milliers de li il mesure.

Pas immense, pas gigantesque.

Quelque chose qui ne se mesure pas avec les mots qu’on a.

Le nom est également étrange : dans la plupart des textes anciens, « Kun » désigne les œufs de poisson, ou un tout petit poisson. 

Zhuangzi prend ce nom-là et le donne à une créature dont l’œil ne trouve pas les bords.

Un jour, ce poisson se transforme et devient un oiseau.


L’oiseau s’appelle Peng (鵬). Son dos non plus, on n’en voit pas la fin. 

Et quand il s’envole, dans la traduction de Burton Watson (1968), « ses ailes sont comme des nuages suspendus au ciel. »

Le Peng monte.

Il monte en spirale, porté par un tourbillon ascendant. 

Il monte de quatre-vingt-dix mille li, puis met cap au Sud. 

L’océan du Sud, que le texte appelle aussi le lac du ciel.

Huit mille ans pour un printemps

Pendant que le Peng monte, en bas, dans les arbres, il y a une cigale et une petite colombe. 

Elles regardent passer cette chose au-dessus d’elles, et elles s’étonnent. 

Pourquoi monter si haut ?

Pourquoi parcourir quatre-vingt-dix mille li jusqu’à un océan qui est à l’autre bout du monde ? 

Elles, quand elles décollent, elles vont d’un orme au suivant. 

Puis le texte fait une autre chose. 

Il s’éloigne du Peng et il commence à égrener des êtres vivants selon leur longévité. 

Le champignon d’un matin, qui naît et meurt dans la même journée, ne connaît pas la différence entre le début et la fin du mois.

La cigale d’été ne connaît pas le printemps et l’automne, parce qu’elle vit seulement entre les deux. 

Puis, dans le Sud lointain, il y a un arbre dont cinq cents ans forment un seul printemps, et cinq cents ans un seul automne. 

Et plus loin, plus loin encore, il y a un Grand Arbre (大椿) dont huit mille ans sont un printemps.

Et si la cigale n’était pas le problème ?

On lit souvent ce texte comme un éloge de la grandeur. 

« Soyez le Peng. Visez plus haut. Ne vous laissez pas tirer vers le bas par les cigales qui vous critiquent. »

On en fait un slogan.

Mais Zhuangzi ne dit pas ça. 

Sur un point qui change tout, il dit même le contraire : la cigale a raison.

Elle vit une saison.

Aller d’un arbre au suivant est, à l’échelle de sa vie, un déplacement parfaitement sensé. 

Sa question (pourquoi quatre-vingt-dix mille li ?) n’est pas la question d’une idiote ou d’une envieuse. 

C’est la question de quelqu’un qui mesure le monde avec ce qu’il a.

Son erreur n’est pas d’être petite.

C’est de ne pas savoir qu’il existe d’autres durées que la sienne.

Le texte n’oppose donc pas la grandeur à la petitesse. 

Il oppose deux durées (小年 et 大年, xiǎo nián et dà nián) : la courte durée et la grande durée. 

Et il ne dit pas que l’une est meilleure que l’autre.

Il dit qu’on ne peut pas mesurer l’une avec l’autre.

La cigale ne manque pas d’ambition.

Elle manque de doute sur son outil de mesure.

Personne ne l’a vu se préparer

Avant de devenir oiseau, où était le poisson ?

Il était dans les ténèbres du Nord (北冥, běi míng).

Dans le fond, dans l’obscurité, dans l’eau froide.

Pendant combien de temps ?

Le texte ne le précise pas.

Mais le mouvement est clair : la transformation se prépare là où personne ne regarde, et elle ne s’annonce pas. 

Elle n’est pas visible pendant qu’elle se fait.

Elle n’est visible qu’une fois qu’elle a eu lieu.

Comme le ciel qui s’éclaircit au matin.

Vous pouvez essayer de saisir le moment où ça bascule.

Vous vous levez tôt, vous regardez par la fenêtre, il fait encore nuit. 

Vous allez faire du café.

Vous revenez.

Il fait toujours nuit, mais d’une façon un peu différente, sans que vous puissiez dire en quoi.

Vous lisez quelques pages d’un livre.

Vous regardez à nouveau, et cette fois il fait jour. 

Vous n’avez pas raté le moment par inattention.

C’est plus déconcertant que ça.

Il n’y a pas un « moment », il y a une « progression ».

Et la progression, on ne la voit pas pendant qu’elle se fait.

La règle et l’abîme

Ce qui vaut pour le ciel vaut peut-être pour vous. 

Vous regardez, et vous ne voyez rien.

Cela ne veut pas dire qu’il ne se passe rien. 

Cela veut peut-être dire que ça ne se voit pas.

À l’école, tout progrès se mesure en notes.

Au travail, chaque mois a ses objectifs. 

Tout changement doit être visible, chiffrable, prouvable.

Imaginez maintenant tenir une règle d’écolier au-dessus d’un océan, pour mesurer sa profondeur.

Le problème n’est pas que la règle soit petite.

Le problème est qu’on a oublié qu’on était en train de mesurer l’océan.

Dans un autre texte, à peu près à la même époque, Laozi écrit au chapitre quinze du Daodejing : 

« Qui peut, dans la tranquillité, clarifier peu à peu ce qui est trouble ? » 

L’image est celle d’un verre d’eau boueuse. 

Vous remuez avec une cuillère, la boue remonte.

Vous remuez encore.

C’est pire.

Si vous posez le verre et que vous attendez, l’eau redevient claire.

Vous n’avez pas remué.

Vous avez fait autre chose.

La boue est descendue toute seule.

Et puis : vous rentrez du travail.

Ce soir, vous n’avez pas crié sur votre enfant quand il a renversé son verre.

Vous ne savez pas si c’est un hasard, ou si c’est le début d’autre chose.

Vous attendez.

Une semaine.

Un mois.

Vous regardez si ça revient, si ça se confirme, si un autre soir vient confirmer ce soir.

Vous attendez un signe, un élan, quelque chose.

Rien.

Mais est-ce que la transformation que vous attendez est faite pour être vue à cette échelle ?

Un seul caractère pour tout le mouvement

Le texte dit : 化而為鳥 (Huà ér wéi niǎo). 

Il se transforma et devint oiseau.

Tout est dans le premier caractère, 化 (huà).

Se transformer.

Pas de « comment ».

Pas de « combien de temps ».

Juste le fait.

En français, on entend souvent dans « se transformer » une volonté, une décision, presque un programme.

Dans huà, il y a moins de crispation.

Le poisson n’a pas choisi de devenir oiseau, et rien dans le texte ne l’a forcé.

La transformation arrive parce que le moment est venu.

Si vous avez lu la lettre précédente, vous avez déjà croisé ce caractère.

Il était à la fin du rêve du papillon : 物化 (wù huà), la transformation des choses.

Là non plus, personne ne décidait.

Zhuang Zhou n’avait pas choisi de rêver.

Il ne s’était pas non plus réveillé sur commande.

Et vous, vous attendez peut-être encore une décision.

La transformation, elle, n’en attend aucune.

Avec quoi mesurez-vous ?

Pendant que vous lisez, quelque chose en vous a peut-être commencé à changer il y a longtemps.

Ou hier soir.

Ou pas du tout.

Vous avez l’habitude d’évaluer ce qui se passe en vous par rapport à la semaine dernière, au mois dernier.

Le Zhuangzi ne dit pas que vous avez tort.

Il dit que vous cherchez des signes de changement sur une courte durée.

Et qu’il existe d’autres échelles.

Il pose une image, il pose des durées, et il ne dit pas dans laquelle est la vôtre.

Dans les ténèbres du Nord, il y a un poisson

On ne voit pas ses bords.

Le texte ne dit pas ce qu’il devient.

Charles Zhang

P.S. : Est-ce que ces lignes résonnent avec votre vécu ?

Dites-moi ce qui vous touche, vous surprend ou vous questionne.

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Sources

Zhuangzi, traduction de Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Le récit du Kun et du Peng ouvre le premier chapitre du Zhuangzi, intitulé 逍遙遊 (Xiāoyáo yóu, « Errance sans entrave »). C’est la traduction de référence en anglais, et c’est elle qui donne la formule des ailes « comme des nuages suspendus au ciel » citée dans la lettre.

Tchouang-tseu, Œuvres complètes, traduction de Jean Lévi, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2006 (rééd. Gallimard, 2010). Édition française de référence pour le Zhuangzi. Le passage Kun-Peng et la séquence sur les petites et grandes durées (小年 / 大年) figurent au début du premier chapitre.

Chuang-tzŭ : The Inner Chapters, traduction de A. C. Graham, Hackett, 2001 (1ère éd. Allen & Unwin, 1981). Traduction anglaise plus serrée, particulièrement précise sur le caractère 化 et sur le terme 逍遙. C’est la traduction qui donne « petite colombe » pour 學鳩.

Lao-tseu, Tao Te King, traduction de Rémi Mathieu, Entrelacs, 2008. La phrase évoquée dans la lettre se trouve au chapitre 15 du Daodejing. La formule chinoise 徐清 (xú qīng, « clarifier peu à peu ») y est attribuée à Laozi, à ne pas confondre avec le Zhuangzi dont parle le reste de la lettre.

Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997. Pour replacer Zhuangzi, Laozi et la pensée taoïste dans leur contexte historique et philosophique. Les pages consacrées au Zhuangzi éclairent particulièrement la question des « strates » du texte (chapitres intérieurs, extérieurs et mixtes).

1 commentaire

  • Michèle dit :

    Merveilleux récit : apprendre à agir chaque jour non en poursuivant un but, une fin mais en vivant ce qui est notre nature profonde sans calculer selon les règles exterieures.
    La paix découle sûrement de cette façon d’etre, ce qui débouche sur le bonheur de vivre. Pour moi, ce récit est source d espoir de paix. namaste.

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