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D’après le chapitre 33 du Tao Te King – Traduction : Julien Stanislas

Par Charles Zhang


Cher(e) ami(e) du Tao,

Je pense souvent à cette histoire racontant qu’une vieille femme s’asseyait tous les matins au bord d’un lac,

Souriant à son reflet dans l’eau, aussi discret qu’un murmure,

Enveloppée du chant des oiseaux.

Un homme de la ville s’approcha, 

Se moqua de la femme, lui demandant ce qu’elle pouvait bien faire là, 

À sourire à l’eau.​


Elle lui répondit qu’elle se contemplait ainsi chaque matin, 

Et l’invita à essayer.

Avec un regard arrogant, l’homme se pencha au-dessus de la surface, 

Et recula avec surprise, en voyant son reflet déformé.

Lui qui savait tout, avait tout lu, tout entendu, 

Lui, assuré, confiant, et intelligent,

Etait incapable de voir son propre reflet.

Vous voyez, reprit la femme, 

Il ne vous sert à rien de tout maîtriser, 

L’argent, l’immobilier, les affaires, 

Si votre surface intérieure est si troublée.

Cher(e) ami(e) du Tao,

Avez-vous parfois, vous aussi, l’impression de vous perdre de vue ?

Comme l’a traduit Julien Stanislas,

« Celui qui se connaît est clairvoyant. Celui qui se vainc est fort. »​


Avant d’essayer de nous dompter, peut-être devrions-nous d’abord apprendre à nous connaître, 

Loin des attentes de la société, 

Loin du tumulte du monde,

Pour oser contempler ce que le lac nous invite à regarder.

Se détacher du regard extérieur – et plonger en nous

L’histoire de la femme et du lac n’est pas seulement une fable :

C’est un récit sur la sagesse tranquille,

Au cœur du Tao.

Elle nous enseigne que celui qui est troublé,

Agité, perturbé, préoccupé,

Ne voit ni son reflet, ni le monde qui l’entoure, ni son véritable visage.

Au contraire, celui qui voit clair en lui-même

Peut se contempler sans détours.

Car la surface du lac n’est que le miroir de notre clarté intérieure,

Le reflet n’est juste que si l’intérieur du lac est calme, 

Sans remous ou agitations.

Dans le Tao Te King, Lao Tseu distingue deux formes de connaissance :

celle qui se tourne vers l’intérieur et celle qui s’étend vers le monde extérieur.

Connaître les autres nous permet de faire preuve de belles qualités, la compassion, la bienveillance, le discernement utile à la vie quotidienne.

Mais se connaître soi-même n’a pas d’utilité pratique :

Cette connaissance nous plonge dans un espace intérieur plus vaste,

Calme, tranquille, doux,

Comme la surface d’un lac en plein été.

C’est ici, alors, que naît la sagesse.

Ce n’est pas une conquête intellectuelle de plus,

Une nouvelle course performative, 

Mais une invitation à se rendre, en soi,

Là où rien ne doit être prouvé, 

Là où la connaissance vit en paix.

Se connaître, c’est déjà commencer à se libérer.

Car la lucidité, dans le Tao, n’est pas un effort : c’est une transparence retrouvée.

Dans le Tao, celui qui se vainc n’est pas en guerre contre lui-même,

Il apprend simplement à maîtriser son agitation mentale,

À respirer pleinement,

À apaiser son esprit,

Il n’essaie pas de corriger ses pensées, 

Il les regarde plutôt passer, comme l’on observe les nuages, 

Poussés par le vent, 

Qui défilent dans un ciel azur,

Jusqu’à ce que la surface de l’eau se calme,

Et qu’il puisse enfin s’y contempler.

Cette maîtrise n’est en rien une domination de l’esprit,

Une énième lutte à mener, 

C’est une quête de paix, non une déclaration de guerre,

S’il est impossible d’imposer le silence à notre esprit,

Peut-être pourrions-nous, au moins, essayer de ne pas le troubler.

Zhuangzi nous offre un éclairage semblable :

« Un chien n’est pas considéré comme bon chien parce qu’il est bon aboyeur.
    Un homme n’est pas considéré comme bon homme parce qu’il est bon parleur. »​

Notre bonté, notre sagesse intérieure,

L’apaisement qui nous habite,

Sont les seules qualités véritablement utiles,

Car elles nous rapprochent de notre nature essentielle.

Selon Zhuangzi, ce n’est donc pas ce que nous faisons qui nous définit,

Mais ce que nous sommes derrière la façade,

Ce qui se révèle dans le reflet du lac.

C’est là que vit notre véritable « nous » :

Dans le calme de l’eau,

Et non dans le regard ou le jugement des autres.

Nous ne nous rencontrons pas dans les masques que nous portons, 

Que nous présentons aux autres bien moins souvent qu’à nous-même,

La rencontre avec notre reflet survient dans la transparence et la limpidité, 

Dans le reflet de nos lacs intérieurs, 

Quand l’eau s’apaise et que tout redevient clair.

Le visage que nous observons alors est bien différent de celui que nous montrons, 

Car il ne prouve rien,

Il est, tout simplement.

Retourner à soi dans un monde tourné vers l’extérieur

Notre époque est tumultueuse, cher(e) ami(e) du Tao, 

Elle nous pousse à accumuler les connaissances,

À instaurer routines, discipline, cultes performatifs, 

À savoir exactement qui nous sommes,

Et à nous fondre dans une masse grouillante, qui nous perd et floute nos limites.

La quête de soi n’est plus qu’une injonction sociale,

Entre tests de personnalité, de QI et routines à appliquer,

Nous remplissons notre âme comme nous remplissons un dossier,

Et nous jetons des pierres sur la surface du lac,

Au nom de la productivité.

Devrions-nous tout rejeter en bloc ?

Tchouang-Tseu nous indique en réponse :

« Seul l’homme parfait peut vivre parmi ses contemporains sans accepter leurs préjugés
Il s’adapte à eux sans perdre sa personnalité.
De leurs enseignements, il n’a rien à apprendre.
Il admet leurs aspirations sans les faire siennes. »​

Bien sûr, l’homme parfait n’existe pas.

C’est pourquoi Tchouang-Tseu nous invite à nous en inspirer simplement,

À nous rapprocher de la connaissance du Tao,

Qui ne nous demande pas de rejeter la société, de mieux nous « gérer »,

Mais d’apprendre à faire un pas en arrière.

À reculer, pour mieux observer.

Cette connaissance-là est une invitation à voir,

Non pas à corriger, ni à améliorer.

Car rien n’est parfait ni imparfait,

Le tout « est », et c’est bien suffisant.

Lorsqu’on prend du recul sur la vie moderne, 

Nous nous rendons compte que l’”être » ne suffit plus,

Il doit continuellement s’améliorer, produire et construire,

Alors qu’ « être » n’est ni « faire », ni « avoir ».

Selon le Tao, se connaître soi-même n’est pas construire une identité plus solide.

Nous sommes invités, au contraire, à être plus fluides, doux et souples, 

À accepter que notre « moi » profond soit impermanent, tout comme les saisons, 

Que nous aussi, nous évoluons, grandissons, changeons, 

Mais qu’au lieu de juger ces transformations,

Nous apprenions à les observer, tranquillement, 

Comme les feuilles qui tombent de l’arbre,

Les premières pousses qui renaissent au printemps,

Et les tournesols qui suivent la course journalière du soleil.

Là où notre monde moderne voudrait nous apprendre à « devenir quelqu’un »,

Nous pouvons simplement « être », 

En désapprenant à nous chercher, 

Et en nous contentant d’être présents.

Selon Tchouang-Tseu, lorsque l’esprit connaît la tranquillité, il maîtrise l’Univers tout entier.

Peut-être alors que la connaissance de soi est davantage un abandon qu’une conquête,

À apprendre à naviguer entre les vagues,

Plutôt que de nager à contre-courant.

Que cette maîtrise de l’Univers tout entier, 

Nous parle uniquement de notre monde intérieur.

En cessant de chercher, peut-être pourrions-nous davantage écouter,

Ressentir,

Sans juger.

Alors, la surface du lac pourrait s’apaiser, 

Et dans ce silence intérieur,

Notre reflet redeviendra limpide.

Apaiser la surface de l’eau

La connaissance de soi, alors, ne se trouverait pas dans les livres, 

Ni dans les cultes du développement personnel, 

Qui sous-entend, dans son nom, une quête de « mieux », 

Une amélioration volontaire et décidée,

En opposition avec le non-être, fondation du Tao.

Car il n’y a rien à améliorer en nous,

Rien à juger, à transformer, à discipliner.

Car pourquoi jugerions-nous la course des étoiles, 

Les crues, les torrents, les orages, 

Alors qu’ils ne font qu’être.

Se connaître, alors, n’est pas se définir,

Mais s’offrir un accueil entier et non jugeant,

S’accepter comme membre d’un Univers entier et complexe, mouvant et vivant, 

S’accueillir dans un flux doux et tranquille.

Fermez les yeux, et imaginez-vous vous contempler sur la surface du lac,

Ne cherchez pas à maîtriser votre reflet,

Laissez simplement l’agitation de l’eau s’apaiser,

Et observez, sans attente, ce qu’elle vous renvoie de vous.

Alors, peut-être pourrions-nous comprendre les mots du Tao, 

Affirmant que connaître les autres, c’est l’intelligence, 

Se connaître soi-même, c’est sagesse.

Et dans cette sagesse retrouvée, 

Nous observerons le sourire tranquille de la femme au bord du lac, 

À la place de notre visage.

Ami(e) du Tao, 

Je nous souhaite aujourd’hui de rendre visite à ce lac, 

Qui dort paisiblement au fond de nous,

Et à nous asseoir sur ses rivages,

Pour observer sa surface frémir, s’agiter et lutter,

Avant qu’elle ne s’apaise, enfin.

Avec toute mon amitié, 

P.S. : ​En toute simplicité : qu’en pensez-vous ?

J’aimerais beaucoup savoir comment ces histoires résonnent pour vous.

Partagez-la avec notre communauté dans l’espace commentaire ci-dessous — je serais ravi de vous lire.

4 commentaires

  • nadine dit :

    oui le reflet de soi, envers les autres, tout 1 programme de vie , on ne peut pas arrêter les gens de nous juger, pourquoi cherche t il toujours à nous identifier , je me suis rendu compte que il n’est pas utile de se justifier , car les critiques fusent quoiqu il en soit , maintenant grace à vous je reste moi même , le silence , j’aime rester à la maison , écouter de la musique , être avec mes chats m’occuper D eux ,surtout mon chat sauvage , j’ai eu l’accord de sa maman pour obtenir sa confiance , mais il reste craintif et sait se faire comprendre C est plus gratifiant , leur bonheur se voit dans leur yeux, bien sûre , je côtoie la société pour vivre , je vais dans la nature pour me ressourcer , merci pour ses voyages que vous nous offrez , merci bien à vous

  • favy dit :

    GRATITUDE –
    SUPER ! m’observer dans le lac ! Je vais me libérer du temps et de l’espace maintenant !
    Je crois que je courrais après trop d’informations qui me semble intéressantes –

  • Cécile B. dit :

    Le travail de toute une vie : chercher son Soi tranquille, en paix avec soi-même.

  • Lefèvre dit :

    elles résonnent comme l évidence d un lac tranquille.
    merci

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