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Cher(e) ami(e) du Tao,

Vous vous en souvenez peut-être. 

La toute première lettre racontait Hundun (混沌, hùndùn), le chaos sans visage, l’indifférencié qui n’avait encore ni dehors ni dedans. 

Et comment deux rois pleins de bonnes intentions lui avaient percé sept orifices, un par jour, pour le rendre semblable à eux ; et comment, le septième jour, à force d’avoir reçu une forme, il était mort.

Ce récit laissait une question ouverte, suspendue, que personne dans l’histoire n’avait posée à voix haute.

Avant qu’on lui ouvre des orifices, avant que le clair et l’obscur ne se distinguent, avant la toute première différence : qu’y avait-il ?

Pas le vide. Autre chose, qui n’avait pas encore de nom.

Le pivot est là

La tradition classique chinoise a une réponse précise à cette question. 

Pas un conte, cette fois, mais deux mots que des générations de lettrés ont médités sans jamais les épuiser.

無極 (wújí).

太極 (tàijí).

Deux mots.

Et, tenu entre eux, un mouvement qu’aucun des deux ne raconte à lui seul.

C’est ce mouvement qu’il faut regarder. 

Le reste (les formes, les corps, les dix mille êtres) en sortira. 

Non pas comme une création soudaine, mais comme une différenciation progressive. 

Tout commence à se distinguer à partir de ce qui n’avait pas encore de bord.

Avant le premier souffle

Posez une main sur votre poitrine. 

Juste avant d’inspirer, il existe un instant où presque rien ne bouge. 

L’air n’est pas encore entré, le souffle précédent s’est éteint. 

Ce n’est pas du vide.

Les poumons sont là, prêts, le corps entier est plein de ce qui va venir. 

Simplement, rien ne s’est encore séparé de rien. 

Vous le connaissez, ce suspens : il dure moins d’une seconde, et il revient à chaque cycle.

Voilà wújí, le Sans-Limite. 

Non pas l’absence, mais l’avant : l’avant de la première séparation, l’avant où le haut et le bas, le dedans et le dehors n’ont pas encore de frontière. 

Quelque chose de plein, mais sans contour, sans bord, sans nom.

Puis l’inspiration commence. 

Non parce que vous l’avez décidée : elle vient d’elle-même.

Une première poussée, infime, et l’informe se met en marche. 

Pas une décision, pas un commencement du monde : un simple frémissement dans ce qui n’avait pas de forme. 

Voilà tàijí, qu’on traduit parfois par le Faîte Ultime, ou plus simplement le premier mouvement. 

Le point unique d’où tout va se différencier.

De ce mouvement naît une montée : l’air qui s’élève, la cage qui s’ouvre, ce qui se dilate et s’allège.

C’est le yang. 

La montée atteint son comble, se retourne, devient descente : l’expiration, ce qui retombe, se recueille, se resserre. C’est le yin.

Deux versants d’un seul souffle, jamais l’un sans l’autre.

De cette alternance, le corps tout entier s’anime. 

Le sang circule, les épaules se dénouent, mille gestes minuscules s’enchaînent sans que vous ayez à y penser. 

Rien de tout cela n’a été commandé ; tout suit du premier élan. 

C’est ce que la tradition appelle les dix mille êtres : sa façon de dire la totalité de ce qui existe.

Un penseur du XIe siècle, Zhou Dunyi, a condensé tout cela dans quelques caractères : 

一動一靜,互為其根
(yī dòng yī jìng, hù wéi qí gēn)

Un mouvement, un repos, et chacun est la racine de l’autre. 

Non pas deux forces qui s’affrontent.

Une seule respiration qui va et qui revient.

Et si ce n’était ni si vieux ni si creux ?

On lit souvent wújí comme le vide, le néant, le rien d’avant toute chose. 

C’est se tromper deux fois. 

Le mot dit sans-limite, et non sans-existence : ce qui n’a pas encore de bord, pas ce qui n’est pas. 

L’informe plein, jamais le rien.

Une autre habitude mérite correction.

Faire de wújí et tàijí une séquence, du Sans-Limite au premier mouvement, n’a rien d’antique. 

C’est l’œuvre du même Zhou Dunyi, un néo-confucéen, non un maître taoïste des origines. 

Il a formulé ce lien plus de mille ans après le Daodejing (道德經, dàodéjīng). 

Cela ne lui ôte aucune valeur.

Cela rappelle que ces idées ont continué de s’affiner longtemps après les textes anciens.

Une pensée qui respire encore.

Vous le faites en ce moment

Revenez à votre souffle, là, maintenant. 

Une expiration s’achève. 

Et avant que la suivante ne monte, ce même instant revient : celui où inspirer et expirer ne se sont pas encore séparés.

Juste un seuil. 

Le Sans-Limite, de nouveau.

Puis une première poussée, et le cycle entier repart. 

Vous l’avez recommencé des milliers de fois aujourd’hui sans y prêter attention.

Ce va-et-vient éclaire autrement la première lettre. 

Elle racontait la perte de l’indifférencié : Hundun mourant d’avoir reçu des formes.

On pourrait en conclure que différencier, c’est toujours tuer quelque chose. 

Mais ce que décrivent ces deux signes n’est pas une perte.

L’informe n’a pas disparu lorsque les formes sont nées ; il est resté dessous, comme source. 

Et quand une forme achève son tour, elle y retourne : 復歸於無極 (fù guī yú wújí), on revient au Sans-Limite. 

Non comme on meurt, mais comme un souffle s’éteint pour qu’un autre se lève.

Chaque nuit, en vous endormant, vous faites un peu ce trajet : les contours du jour s’effacent, et au matin ils se reforment.

Le Daodejing le disait déjà à sa façon, dès son premier chapitre.

Ce qui n’a pas de nom est l’origine du ciel et de la terre. 

Le sans-nom et le sans-limite visent le même territoire, par deux chemins.

Et tout ce parcours, depuis des semaines, tournait autour de cela sans le dire. 

Chaque lettre a suivi un mouvement du vivant : une métamorphose, une fortune qui se renverse, un corps qui tient par ses souffles, une conscience qui se défait. 

Autant de façons d’habiter le même passage, de l’informe vers la forme, puis de la forme vers ce qui la précède. 

Wújí et tàijí ne referment pas cette suite ; ils en sont le sol. 

Ce sur quoi tout reposait depuis le début.

Ce qui était là avant que tout prenne forme.

Deux lignes, mille ans d’écart

Le Grand Commentaire du Yi Jing (易經, yì jīng), texte classique vieux de plus de deux mille ans, le formule ainsi :

易有太極,是生兩儀 (yì yǒu tàijí, shì shēng liǎng yí).

Le Yi a un Faîte Ultime.

De lui naissent les Deux Formes (兩儀, liǎng yí), c’est-à-dire le yin et le yang. 

L’un devient deux ; et de deux, par le même élan, vient tout le reste.

Dix siècles plus tard, Zhou Dunyi a posé une ligne juste avant celle-ci : 

無極而太極
(wújí ér tàijí) 

Du Sans-Limite vient le Faîte Ultime. 

Deux textes que des âges séparent, et qui décrivent pourtant un seul geste : l’informe entre en mouvement, le mouvement se partage en deux, et deux engendre les dix mille.

Où commence un cercle ?

Quatorze lettres composent ce cycle. 

La première s’ouvrait sur un chaos qui mourait d’avoir reçu des formes ; celle-ci nomme ce que ce chaos laissait deviner, et ce vers quoi toute forme retourne. 

La boucle se referme, et vous voyez peut-être qu’elle n’avait pas eu de vrai début : dès la première lettre, on se tenait déjà dans ce territoire d’avant les formes. 

Pour qui a suivi depuis le commencement, c’est une reconnaissance ; pour qui arrive aujourd’hui, c’est une porte.

Mais un cercle qui se referme ne s’arrête pas. 

C’est un 復歸 (fù guī), un retour à la source ; et une source n’est jamais un terme.

C’est l’endroit d’où l’eau repart.

Ce qui s’achève ici n’est pas une forme close. 

C’est un seuil, le même que celui d’avant l’inspiration : tout est en place, rien n’est encore fixé, et quelque chose, déjà, s’apprête à recommencer.

Là où la page redevient blanche

Avant la première lettre, il y avait quelque chose, et ce quelque chose n’était pas le vide.

Après la dernière, il y a encore ce même quelque chose, intact, sans bord, sans attente.

Entre les deux, un souffle s’est levé, s’est déployé, est retombé ; et déjà le suivant se prépare.

無極.

Charles Zhang

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Sources

Yi Jing (易經), Xici Zhuan (繫辭傳, le Grand Commentaire), section A (上繫辭). Formule 易有太極,是生兩儀. Texte classique (IVe–IIe siècle av. J.-C.), traditionnellement attribué à Confucius mais tenu pour composite par la sinologie moderne ; à désigner comme le Grand Commentaire du Yi Jing.
Daodejing (道德經), chapitres 28 (復歸於無極) et 1 (無名天地之始, évoqué en paraphrase). Édition reçue de Wang Bi, seule à porter 無極, au seul chapitre 28.
Zhou Dunyi (周敦頤), Taiji Tushuo (太極圖說, « Explication du Diagramme du Taiji »). Formules 無極而太極 et 一動一靜,互為其根. Philosophe néo-confucéen de la dynastie Song (1017–1073) ; la mise en relation de Wuji et Taiji est du XIe siècle, non antique.
C. Javary et P. Faure, Yi Jing — Le Livre des changements, Albin Michel, 2002. Référence française pour le Taiji du Xici Zhuan ; rend 太極 par « le Faîte Ultime ».
R. Wilhelm et C. F. Baynes, The I Ching or Book of Changes, Princeton University Press, 1967. Référence anglaise canonique ; rend 太極 par « the Great Primal Beginning ».
Claude Larre, La Voie et sa vertu — Tao Te Ching, Desclée de Brouwer, 1977. Traduction française de base, pour le Daodejing (chapitres 28 et 1).
Marcel Conche, Tao Te King, PUF, 2003. Traduction française alternative du Daodejing.
Wing-tsit Chan, A Source Book in Chinese Philosophy, Princeton University Press, 1963. Traduit intégralement le Taiji Tushuo ; référence pour la formule 無極而太極.
Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997. Référence française sur Zhou Dunyi et le néo-confucianisme ; commente le Taiji Tushuo sans le traduire intégralement.

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