Cher(e) ami(e) du Tao,
Il y a des nuits où vous êtes fatigué, vraiment fatigué, et pourtant quelque chose en vous refuse de s’arrêter.
Le corps voudrait dormir.
Les yeux se ferment.
Mais une phrase revient, une image passe, un projet se remet en route.
Ce n’est pas de l’angoisse, pas même un problème précis.
Quelque chose continue de tourner, de monter, sans vous demander la permission.
Et puis il y a d’autres moments, presque inverses.
Des semaines où vous savez très bien ce qu’il faudrait changer, mais où le même geste revient : la même manière de répondre, d’éviter, de recommencer.
Comme si votre corps gardait une consigne plus ancienne que votre volonté.
Vous connaissez les deux.
On les sépare rarement.
L’une vous emporte trop loin.
L’autre vous ramène toujours au même endroit.
Le français n’a qu’un mot
Nous appelons cela l’âme.
Un mot immense, presque trop grand.
Il désigne ce qui rêve, ce qui aime, ce qui souffre, ce qui nous dépasse peut-être.
À force de tout porter, il ne distingue plus grand-chose.
La pensée classique chinoise a fait un autre choix.
Pas une âme d’un seul bloc : deux mots.
魂 (hún). 魄 (pò).
Deux réalités distinctes, pas deux croyances à accepter.
Deux manières d’observer ce qui se passe en nous : ce qui échappe, ce qui demeure ; ce qui se déplace, ce qui tient.
Ce qui part, ce qui tient
Le caractère 魂 (hún) représente un nuage près d’un esprit.
Quelque chose de léger, de mobile, qui ne reste pas exactement à sa place.
Le hún, c’est cette part de vous qui voyage quand le corps ne bouge plus.

La nuit, vous êtes allongé, votre corps n’a pas quitté les draps, et pourtant vous traversez des lieux inconnus, vous retrouvez des visages oubliés, vous vivez des scènes qui n’obéissent pas aux lois du jour.
Le rêve n’est pas seulement une image du cerveau ; c’est le signe qu’une part de vous circule.
Le jour aussi, le hún se déplace.
C’est lui qui imagine avant que les choses existent, qui prépare une phrase que vous n’avez pas encore dite, qui vous tire vers un projet, une décision, un départ.
Le hún réside dans le foie (肝, gān).
La nuit, il doit pouvoir y revenir.
Quand il ne revient pas, le corps est fatigué, le repos ne se fait pas.
C’est l’insomnie de celui qui ne peut pas poser ce qui l’emporte.
Le caractère 魄 (pò) évoque une lumière blanche près d’un esprit.
Quelque chose de plus dense, de plus proche du corps.
Le pò, c’est la part de vous qui agit avant même que vous ayez décidé.
Votre respiration continue pendant que vous pensez à autre chose.
Votre main se retire du feu avant que vous ayez formulé le danger.
Votre corps retrouve un geste, une posture, un chemin, sans que vous ayez besoin de le surveiller.
C’est précieux.
Sans le pò, rien ne tiendrait.
Mais quand cette force devient trop lourde, elle n’ancre plus : elle enferme.
Alors le corps répète.
La même dérobade.
La même colère.
Le même silence.
La même manière de revenir, malgré soi, à ce qu’on connaît déjà.
Non par faiblesse de caractère.
Parce qu’une habitude profonde ne se défait pas avec une simple décision prise dans la tête.
Hún et pò : deux âmes, donc ?
Oui, à condition de retirer aussitôt ce que nous y mettons d’habitude.
Quand nous entendons « âme », nous pensons aussitôt à quelque chose qui survivrait.
Une part de nous qui quitterait le corps, et continuerait quelque part.
Les textes classiques ne disent pas cela.
Le Classique des Rites (礼记, lǐjì) tranche d’une formule : le souffle-hún retourne au Ciel, la forme-pò retourne à la Terre.
Retourne.
Pas survit.
Comme un nuage qui se disperse dans le ciel après la pluie.
Il ne disparaît pas dans le néant.
Il ne reste pas non plus « un nuage » reconnaissable, avec ses contours.
Ce qui le formait se défait, se mêle à plus vaste que lui.
La forme disparaît.
Ce qui l’avait composée reprend sa place dans le monde.
Aucune promesse, donc, sur ce qui resterait de vous.
Hún et pò décrivent ce qui se passe tant que nous sommes vivants.
Une rivière sans lit n’est qu’une flaque
Il serait tentant de choisir son camp.
De préférer le hún, parce qu’il rêve, imagine, s’élève.
Et de regarder le pò comme une part plus basse, plus mécanique, moins noble.
Pourtant, ni l’un ni l’autre n’est jamais en faute pris seul.
Un hún que le pò n’accueille plus s’élance et ne revient pas.
Il imagine, il commence, il projette, mais rien ne prend corps.
Vous connaissez peut-être ces périodes où l’on a dix idées, dix envies, dix directions, et rien qui s’ancre.
On pense beaucoup, on voit loin, puis autre chose appelle déjà, et la première envie reste en l’air.
Un pò que le hún ne vient plus visiter tourne en boucle : la routine que rien ne soulève, les jours qui se ressemblent jusqu’à se confondre.
On ne choisit plus vraiment : on reconduit.
Ce qui manque, dans les deux cas, c’est le passage de l’une à l’autre.
Pensez à une rivière.
L’eau bouge, cherche son chemin, contourne les pierres, déborde parfois.
Le lit, lui, donne une forme.
Il canalise.
Il empêche l’eau de se perdre partout.
Une eau sans lit finit par s’étaler.
Un lit sans eau n’est plus qu’une trace sèche.
Ce qui fait la rivière, ce n’est ni l’eau seule ni le lit seul.
C’est une eau qui avance dans un lit, un lit que l’eau traverse.
L’un n’a de sens qu’en présence de l’autre.
Cela change aussi notre façon de nous regarder.
Quand vous dites « je n’arrive pas à dormir », vous nommez le problème de loin.
Vous pouvez aussi regarder de plus près : qu’est-ce qui continue de s’agiter alors que le corps demande le repos ?
Qu’est-ce qui m’empêche de redescendre ?
La même chose vaut pour ce qui se répète.
Plutôt que « c’est toujours pareil », il y a une question plus fine : quelle réaction revient avant même que j’aie le temps de choisir ?
Ce n’est pas une excuse.
Ce n’est pas un diagnostic.
C’est une manière plus précise d’observer ce qui se passe en vous.
Deux lignes sur des lamelles de bambou
Le Lingshu, l’un des grands textes de la médecine classique chinoise, ne développe pas ici une longue théorie.
Il donne deux lignes.
随神往来者谓之魂
Ce qui accompagne le shén dans ses allées et venues, voilà ce qu’on appelle hún.
并精而出入者谓之魄
Ce qui entre et sort avec le jīng, voilà ce qu’on appelle pò.
C’est bref.
Presque sec.
Mais chaque mot compte.
Si vous avez lu la lettre précédente, deux d’entre eux vous sont déjà familiers.
Le shén (神), c’est la lumière intérieure qui oriente et donne présence ; le hún l’accompagne, il va où elle regarde.
Le jīng (精), c’est la réserve profonde du vivant, ce que le corps dépense lentement ; le pò entre et sort avec lui, au plus près de la matière qui nous maintient.
Le Lingshu distingue d’ailleurs plusieurs composantes de la vie intérieure.
Cette lettre n’en retient que deux.
Parce que ces deux-là suffisent à éclairer quelque chose de très simple : ce qui s’élance en vous, et ce qui vous garde en forme.
Lequel a perdu son interlocuteur ?
Il reste une question.
La tradition ne répond pas à votre place.
Elle ne pose pas un diagnostic.
Elle ne donne pas une consigne.
Elle invite seulement à regarder plus finement.
En ce moment, dans votre vie, qu’est-ce qui prend le plus de place ?
Est-ce ce qui monte ?
Les pensées qui repartent dès que vous vous allongez, les projets qui vous appellent alors que le corps demande du repos, cette impression de ne jamais pouvoir redescendre vraiment.
Ou bien est-ce ce qui ancre ?
Les mêmes réactions, les mêmes chemins intérieurs, cette impression de savoir ce qu’il faudrait changer et de revenir malgré vous au même endroit.
Aucune des deux réponses n’est meilleure.
Un hún débordant n’est pas un défaut, un pò solide non plus.
La vraie question est ailleurs.
Est-ce que ce qui monte trouve encore un endroit où revenir ?
Est-ce que ce qui tient laisse encore passer quelque chose de nouveau ?
Quand l’un et l’autre se répondent, la vie circule.
Quand ils cessent de se répondre, quelque chose se dérègle.
Rien à corriger
Il y a ce qui monte la nuit.
Il y a ce qui tient le corps le jour.
Deux mots pour deux réalités que le français n’a jamais séparées, et que vous portez pourtant ensemble depuis toujours.
Vous n’avez rien à en faire ce soir.
Seulement à les regarder.
魂. 魄.
Charles Zhang
P.S. : Quelle est la petite vérité “discrète” que vous avez entendue entre les lignes ?
Partagez-la avec notre communauté en commentant ci-dessous — vos mots peuvent aider d’autres lecteurs.
Sources
Lingshu (灵枢, « Pivot magique »), chapitre 8, 本神 (Běn Shén, « La Racine du Shen »). Deuxième partie du Huangdi Neijing, le canon médical classique. Définitions de hún et pò : 随神往来者谓之魂 (« ce qui accompagne le shén dans ses allées et venues s’appelle hún ») et 并精而出入者谓之魄 (« ce qui entre et sort avec le jīng s’appelle pò »). Traduction de référence : Claude Larre et Élisabeth Rochat de la Vallée, Rooted in Spirit: The Heart of Chinese Medicine, Station Hill Press, 1995.
Zuo Zhuan (左传, « Commentaire de Zuo »), 7e année du duc Zhao (昭公七年, env. 535 av. J.-C.). Le plus ancien texte classique à distinguer nettement hún et pò et à poser l’ordre de leur genèse : 人生始化曰魄,既生魄,阳曰魂 (« à la naissance, ce qui prend forme s’appelle pò ; le pò une fois formé, le principe yang s’appelle hún »). Traduction : James Legge, The Ch’un Ts’ew with the Tso Chuen (The Chinese Classics, vol. V), Hong Kong University Press, 1872, p. 618.
Liji (礼记, « Classique des Rites »), chapitre 24, 祭义 (Jìyì). Destination de hún et pò à la mort : 魂气归于天,形魄归于地 (« le souffle-hún retourne au Ciel, la forme-pò retourne à la Terre »). Traduction : James Legge, The Lî Kî (Sacred Books of the East, vol. XXVIII), Oxford, Clarendon Press, 1885, p. 220.

Bonjour, je suis sans voix, là, mon cerveau se brouille, cette sensation de lourdeur, mon âme est elle embrouiller ? je suis 1 éponge et oui tout ceux qui m’entourent et viennent, j’écoute et j’absorbe , mais j’evacue un peu la réflexion vient, je ressens 1 liberté oui de pouvoir tout faire , je découvre que j’ai 2 âmes, celle qui dit oui et celle qui dit peut être, toujours pour ce compliquer la Vie, je me suis trouvée confronter a 1 situation où je devais prendre 1 décision et soudain une 2 ème est là , aller par ce chemin ou l’autre , je décide la 2 ème et patatra un accident, aujourd’hui je pense toujours a cette situation quand 2 avis viennent, et finalement je me renforce l’esprit et tout va bien
Je retiens :
Quand l’un et l’autre se répondent, la vie circule.
Quand ils cessent de se répondre, quelque chose se dérègle.
Je trouve que c’est trèèès intéressant de « prendre conscience » de cela !
Grand MERCI !