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Cher(e) ami(e) du Tao,

Vous l’avez sans doute quelque part, cette gourde. 

Sur le bureau, dans le sac, posée à côté du lit. 

Peut-être même une application qui vous rappelle de boire, un petit carillon toutes les heures, une barre de progression à remplir avant le soir.

On nous l’a répété sur tous les tons : deux litres par jour, quoi qu’il arrive. 

Et cette phrase qui revient partout : « Si vous attendez d’avoir soif, c’est déjà trop tard. »

L’hydratation est devenue un devoir chiffré, le même pour tout le monde, qu’on soit grand ou petit, actif ou tranquille, en hiver ou en plein mois d’août.

Pourtant, regardez autour d’une table.

Deux personnes dînent côte à côte. 

L’une vide une carafe entière, l’autre a à peine touché son verre. 

Vous-même, certains jours, avez la bouche sèche sans la moindre envie de boire ; d’autres jours, vous buvez beaucoup sans que la soif passe vraiment. 

En hiver, vous rêvez d’un thé brûlant ; en pleine fièvre, c’est de l’eau glacée que vous réclamez. 

Et chacun connaît ces deux profils opposés : celui qui répète « je n’ai jamais soif » et s’en étonne presque, et celui qui ne se déplace jamais sans sa bouteille parce qu’il a toujours la bouche sèche.

Et si la soif ne mesurait pas ce qui manque, mais la température qu’il fait à l’intérieur ?

Pourquoi de l’eau glacée ?

Pensez à un thermostat.

Une aiguille, un cadran ; elle ne contient pas l’eau, elle lit le climat. 

Quand il fait trop chaud, elle monte.

Quand il fait frais, elle redescend.

La soif est cette aiguille.

Elle ne mesure pas le niveau du réservoir ; elle prend la température du dedans.

Quand il fait chaud et sec à l’intérieur, l’aiguille grimpe. 

La soif devient vive, pressante, et surtout elle réclame du froid : on rêve d’eau glacée, à grandes gorgées. 

C’est la soif de la canicule, celle de la fièvre, mais aussi celle de certains tempéraments naturellement portés à la chaleur. 

Le corps appelle du frais pour tempérer ce qui s’échauffe.

C’est cette même chaleur qui explique une expérience que beaucoup connaissent : boire verre après verre sans jamais être désaltéré. 

Quand le dedans est vraiment sec et brûlant, l’eau avalée semble consumée presque aussitôt ; elle n’a pas le temps d’apaiser quoi que ce soit. 

Le problème n’est pas qu’on manque d’eau, c’est qu’on n’arrive pas à la garder, comme une terre craquelée par le soleil où l’arrosage disparaît sans laisser de trace. 

Boire plus ne sert alors à rien ; ce qu’il faudrait, c’est rafraîchir le terrain.

À l’inverse, il existe une soif qui ne veut surtout pas de froid. 

De petites gorgées, et de préférence tièdes ou chaudes. 

C’est la personne qui, même au mois de juillet, préfère son thé fumant à l’eau du réfrigérateur, et que l’eau glacée laisse mal à l’aise, voire ballonnée. 

Là, le dedans n’est pas en surchauffe ; il est plutôt frileux.

Lui envoyer du glacé reviendrait à arroser d’eau froide un feu qui peine déjà à prendre.

Vous reconnaissez peut-être ici une idée croisée dans la série précédente : ce même gingembre qui réchauffait agréablement l’une et embrasait l’autre, selon que leur terrain penchait vers le froid ou vers le chaud. 

La soif raconte la même chose, mais en amont, avant même qu’on ait touché à l’assiette. 

Elle annonce la couleur du climat.

Sec dehors, trempé dedans

Reste le cas le plus déroutant, celui qui met par terre toute idée de jauge : la bouche sèche sans la moindre envie de boire.

Cela paraît absurde.

La bouche est sèche, donc il manque de l’eau, donc on devrait avoir soif. 

Et pourtant non. 

On porte le verre aux lèvres par principe, on boit une gorgée, et le corps n’en redemande pas.

C’est qu’un thermostat ne suffit pas à lire un climat. 

Il faut un second cadran : l’hygromètre, celui qui mesure l’humidité. 

Car le dedans peut être à la fois sec en surface et détrempé en profondeur. 

La médecine chinoise lit souvent, dans ce cas, une humidité qui stagne. 

Les liquides sont bien là, en quantité ; mais ils sont mal répartis, bloqués en bas, lourds, incapables de monter humidifier la bouche. 

En rajouter ne ferait qu’alourdir un terrain déjà gorgé d’eau.

Ce travail de répartition, la MTC le confie à un système précis : la Rate. 

C’est elle qui transforme ce qu’on avale et qui distribue l’humidité partout où il faut, comme une pompe qui ferait monter l’eau du sous-sol jusqu’aux étages.

Quand la Rate est vigoureuse, tout circule et rien ne stagne.

Quand elle s’alourdit et travaille au ralenti, l’eau s’accumule en bas, et le haut reste à sec. 

D’où ce paradoxe d’une bouche sèche alors que le corps déborde de liquides : ce n’est pas la source qui manque, c’est la pompe qui peine.

La bouche sèche n’est donc pas toujours un manque d’eau.

C’est parfois de l’eau mal distribuée. 

Et la soif signale autant un défaut de répartition qu’un défaut de quantité. 

Deux climats opposés peuvent assécher la bouche : un dedans trop chaud qui évapore, un dedans trop humide qui noie. 

Boire ne répond bien qu’au premier.

Ce climat humide n’a rien d’exotique. 

On le sent après un repas trop riche, dans une saison lourde et pluvieuse, ou ces matins où la tête est cotonneuse et le corps engourdi : la bouche est pâteuse, et pourtant boire n’attire pas, et n’y change rien. 

Le corps n’a pas soif d’eau ; il aurait plutôt besoin qu’on aide ses liquides à se remettre en mouvement.

La soif n’est pas un compteur


Ce qui est savoureux, c’est que la physiologie occidentale ne dit pas autre chose.

La soif n’est pas déclenchée par un « niveau » d’eau qui baisserait comme dans un réservoir. 

Elle naît de capteurs qui mesurent la concentration du sang, sa densité ; un signal de régulation, pas une jauge. 

Mieux : la sensation de soif s’éteint dès qu’on boit, en quelques instants, bien avant que la moindre goutte ait été absorbée par l’organisme. 

Ce n’est pas le manque réel qui commande, mais un système de signaux qui s’ajuste.

Autrement dit, là encore, Orient et Occident s’accordent à ne pas réduire la soif à un compteur qui descend. 

C’est un message, pas une mesure.

Le fameux « si vous attendez d’avoir soif, c’est trop tard » confond d’ailleurs un signal avec une alarme. 

La soif n’est pas le voyant rouge d’une panne imminente ; c’est un thermostat qui travaille en continu et qui s’allume bien avant le moindre danger. 

L’écouter, ce n’est pas se mettre en retard ; c’est suivre l’instrument plutôt que de le court-circuiter.

Et cela jette une lumière nouvelle sur le dogme des deux litres. 

Le corps ne réclame pas un volume universel, identique pour chacun et constant toute l’année. 

Il réclame un climat : du frais quand ça chauffe, du chaud quand ça refroidit, parfois rien du tout quand tout est déjà à l’équilibre.

Forcer un volume fixe revient à régler le chauffage de la maison sur un chiffre sans jamais regarder par la fenêtre.

Goûtez votre soif

La prochaine fois que vous avez soif, ne vous contentez pas de remplir le quota. 

Écoutez ce que la soif réclame, précisément.

De quoi avez-vous envie : de froid ou de chaud ?

À grandes gorgées avides, ou par petites touches ?

Avez-vous vraiment envie de boire, ou seulement la bouche sèche sans appel véritable ? 

Et l’eau, quand vous buvez, vous désaltère-t-elle, ou glissez-vous sans que rien ne change ?

Chacune de ces réponses dessine un climat. 

Une soif de glacé en pleine activité ne raconte pas la même météo intérieure qu’une envie de tisane chaude un soir d’hiver, ni qu’une bouche pâteuse au réveil dont rien ne vient à bout.

Vous découvrirez que votre soif a une saveur, une température, une humeur ; et que ces nuances en disent bien plus long que le nombre de verres.

Observez enfin que ce climat ne reste pas figé. 

Votre soif du matin n’est pas celle du soir, celle d’un jour de tension n’est pas celle d’un dimanche tranquille, celle de l’hiver n’est pas celle de l’été. 

Le thermostat bouge sans cesse ; c’est précisément pour cela qu’il mérite d’être consulté au fil des heures, plutôt que remplacé par une règle apprise une fois pour toutes.

Le verre qu’on ne finit pas

Revenez un instant à cette table, à ces deux convives qui ne boivent pas pareil, et au verre que l’un laisse à moitié plein.

Ce n’est pas forcément de la négligence, ni un corps qui se déshydraterait en douce.

C’est peut-être quelqu’un dont le climat intérieur n’appelle rien à cet instant, tout simplement. 

La soif vous a parlé de la chaleur et du froid du dedans.

Or cette chaleur a parfois du mal à rester à sa place. 

Le jour, elle circule ; mais le soir venu, au moment de s’endormir, il arrive qu’elle refuse de redescendre et qu’elle aille se loger à l’endroit le plus inattendu du corps.

Dans la prochaine lettre, nous suivrons cette chaleur jusque sous les draps, là où elle gagne les pieds.

Esther Chen

P.S. : Ces lignes ont-elles touché quelque chose en vous ?

J’aimerais beaucoup savoir ce qu’elles ont remué et comment ces histoires ont résonné dans votre quotidien.

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