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Cher(e) ami(e) du Tao,

Trois heures douze.

Les chiffres verts flottent dans le noir. 

Vous n’avez programmé aucun réveil, personne ne vous a touché, aucun bruit dehors ; et pourtant vous voilà, les yeux grands ouverts, parfaitement éveillé. 

La tête, elle, a déjà démarré : elle repasse la journée, anticipe la suivante, tourne.

Vous connaissez cette scène par cœur. 

Peut-être même que, sans regarder l’heure, vous sauriez la deviner. 

Car c’est presque toujours le même moment.

Et quelque chose intrigue.

Ce n’est pas que vous dormiez mal en général.

Vous vous êtes endormi sans peine, et vous vous rendormirez tout à l’heure. 

C’est cette fenêtre-là, précise, qui pose question : toujours la même, à quelques minutes près, nuit après nuit. 

Et chacun a la sienne.

L’un ouvre les yeux à trois heures, l’autre à une heure et demie, un troisième à cinq heures pile.

Si ce n’était qu’un sommeil capricieux, pourquoi ce rendez-vous à heure fixe, toujours au même créneau et jamais à un autre ?

Et si cette heure n’était pas un hasard, mais un rendez-vous que votre corps a pris avec lui-même ?

Le veilleur de nuit

Imaginez un grand bâtiment endormi, et un veilleur qui fait sa ronde. 

Il ne reste pas planté à l’entrée ; il circule, poste après poste, et passe à peu près deux heures à chacun avant de relayer le suivant. 

La chaufferie, puis les archives, puis le hall, puis les étages.

Toute la nuit, il tourne, méthodique, dans le même ordre.

Tant que tout est calme, il glisse d’un poste à l’autre sans un bruit, et vous ne le remarquez jamais. 

Mais qu’un poste pose problème (une porte qui claque, un voyant qui grésille, une fenêtre mal fermée), et c’est en arrivant précisément là, à cette heure précise, qu’il s’arrête, s’affaire, et vous tire du sommeil.

Voilà pourquoi l’heure compte. Elle ne dit pas seulement « vous êtes réveillé » ; elle désigne le poste où quelque chose accroche. 

Le réveil n’est pas au hasard de la nuit ; il tombe pile là où la ronde a trouvé à redire.

Pourquoi trois heures, et pas quatre ?


La médecine traditionnelle chinoise décrit exactement cette ronde. 

Elle raconte que l’énergie du corps ne stagne jamais : elle circule sur vingt-quatre heures, et visite tour à tour chaque grand système, deux heures durant, comme le veilleur ses différents postes.

Cette horloge, vous la vivez déjà en plein jour sans le savoir. 

Ce besoin d’aller aux toilettes après le lever ; cette faim qui revient à midi presque à la minute ; ce coup de barre qui tombe en début d’après-midi, à heure fixe, quel que soit le déjeuner. 

Ce ne sont pas des hasards non plus ; ce sont d’autres postes de la même ronde, en pleine lumière cette fois. 

Douze relais se succèdent ainsi sur un tour complet, chacun avec son organe, son heure, son humeur. 

L’horloge rythme vos journées autant que vos nuits, et vous lui obéissez déjà sans y penser.

La nuit, deux créneaux font tout le sel de cette lettre.

De une à trois heures, c’est le tour du Foie. 

Vous vous souvenez de lui, à propos du soupir : c’est le système qui se noue quand une contrariété reste coincée, quand le stress s’accumule, quand l’alcool du dîner passe mal. 

Se réveiller dans ce créneau, c’est souvent l’esprit qui rumine, qui tourne autour d’un agacement. 

On ouvre les yeux et, aussitôt, le film recommence : la phrase de trop entendue dans la journée, la réponse qu’on aurait dû faire, la liste du lendemain qui se déroule. 

Le corps est immobile, mais dedans, ça bouillonne. 

C’est assez précisément l’image d’un Foie qui n’a pas réussi à faire circuler ce que la journée a laissé en travers.

Parfois, ce n’est pas la rumination qui domine, mais quelque chose de plus vif. 

Le réveil est presque rageur, la tête chaude, les mâchoires serrées ; une colère rentrée, un stress accumulé, et le Foie ne ressasse plus, il s’emballe. 

Deux visages du même organe, l’un qui tourne en rond, l’autre qui s’irrite ; mais toujours la même heure.

De trois à cinq heures, la ronde passe au Poumon. 

C’est le système du souffle, mais aussi de ce qu’on n’arrive pas à laisser partir. 

Se réveiller dans ce créneau a souvent une autre couleur : moins l’agacement que la mélancolie, une vague tristesse diffuse, une poitrine un peu serrée, un souffle qui ne trouve pas son rythme, une pensée qui revient vers ce qu’on voudrait pouvoir lâcher. 

Beaucoup de gens qui traversent une peine connaissent ces réveils de fin de nuit, le souffle court, l’envie de soupirer dans le noir. 

Le Poumon, gardien du lâcher-prise, semble se rappeler à eux à son heure.

L’horloge a bien d’autres guichets, avant minuit comme au petit matin ; mais ces deux-là, de une à cinq heures, concentrent l’essentiel des réveils nocturnes.

C’est là que la ronde s’arrête le plus souvent.

Et le fameux « trois heures » ?

Il tombe souvent au moment où la ronde change de main, entre le Foie et le Poumon. 

C’est aussi l’heure la plus profonde de la nuit : le Yin touche son apogée, et le Yang, tout doucement, commence à se lever. 

Un moment charnière, où un corps un peu tendu profite de ce flottement pour remonter à la surface. 

Dans tout cela veille aussi le Shen, cette présence consciente dont nous avons parlé à propos du bâillement. 

Quand un poste de la ronde s’agite, le Shen s’éveille avec le corps ; et parfois il s’éveille même seul, avant que le corps ne bouge. 

Une pensée surgit, une image, et vous voilà les yeux ouverts dans le noir, sans savoir qui, du corps ou de l’esprit, a réveillé l’autre.

La nuit n’a jamais été d’un bloc

La science occidentale connaît bien ce creux, elle aussi.

Vers trois ou quatre heures du matin, la température du corps est au plus bas, l’hormone du réveil au plancher ; c’est un véritable point de bascule de notre biologie. 

L’organisme tourne alors au ralenti, et le moindre courant d’air, la moindre pensée un peu insistante suffit à nous faire affleurer à la surface du sommeil. 

S’éveiller à ce moment-là n’a rien d’anormal ; le corps traverse simplement son heure la plus creuse.

Il y a mieux.

Les historiens ont montré que, dans l’Europe d’avant l’éclairage artificiel, le sommeil n’était pas toujours d’un bloc. 

Beaucoup de gens connaissaient un premier sommeil, puis un intervalle de veille en pleine nuit, tout à fait paisible, où l’on priait, où l’on parlait à voix basse, où l’on laissait l’esprit vagabonder, avant un second sommeil jusqu’au matin. 

On ne s’en inquiétait pas ; on la tenait pour un moment ordinaire, parfois même précieux. 

Ce réveil nocturne n’est donc pas une panne de l’époque moderne ; c’est un très vieux rythme humain, que l’ampoule électrique nous a simplement fait oublier.

Là encore, Orient et Occident se retrouvent sur l’essentiel : la nuit n’est pas un long fleuve uniforme, mais un temps structuré, découpé, rythmé. 

Une horloge, pas un tunnel.

Notez l’heure, pas le plafond

La prochaine fois que vous vous éveillez en pleine nuit, avant de fixer le plafond et de vous agacer, faites une chose toute simple : regardez l’heure.

Est-ce toujours la même ?

Revient-elle, semaine après semaine, dans la même petite fenêtre ? 

Et quelle est sa couleur ?

Un réveil nerveux, contrarié, l’esprit qui ressasse un différend ; ou plutôt une mélancolie douce, une gorge nouée, une pensée tournée vers ce qui manque ? 

L’agitation et la tristesse ne racontent pas la même veille, et n’arrivent pas forcément à la même heure.

Un réveil isolé, lui, ne raconte pas grand-chose : une vessie pleine, un bruit dans la rue, une semaine agitée, et c’est tout.

L’horloge ne se met à parler que lorsque le rendez-vous se répète, fidèle, au même guichet, nuit après nuit. 

C’est la régularité qui fait sens, pas l’incident.

Vous découvrirez peut-être que votre nuit a un agenda. 

Que ce réveil n’est pas une erreur du sommeil, mais un rendez-vous fidèle, toujours au même guichet. 

L’heure devient alors une information, pas un ennemi.

Les chiffres verts dans le noir

Revenez un instant à ces chiffres verts qui flottaient dans le noir, à ce trois heures douze si exact qu’on le croirait programmé.

C’est la ronde qui passe, et qui s’attarde à un poste précis. Le même réveil, exactement le même ; mais vous ne le vivez plus comme un accident. 

Vous savez maintenant qu’une heure porte un nom, et qu’en ouvrant les yeux toujours au même moment, votre corps vous indique, sans un mot, l’endroit où sa nuit travaille le plus.

La nuit a ses horaires.

Mais elle a aussi ses images.

Celles qui reviennent, encore et encore, le même décor, la même scène, la même angoisse ou le même visage, comme si elles cherchaient à vous dire quelque chose que le jour n’entend pas.

Dans la prochaine lettre, nous écouterons ce que racontent les rêves qui reviennent.

Esther Chen

P.S. : Ce message a-t-il réveillé quelque chose de familier en vous ?

J’aurais vraiment envie de savoir quoi et comment ces récits ont croisé votre mémoire.

Partagez ce souvenir avec nous en commentant ci-dessous – j’apprécie beaucoup ces moments de reconnexion !​

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