Cher(e) ami(e) du Tao,
Réunion de quinze heures.
Quelqu’un parle, vous écoutez, et soudain ça monte du fond de la gorge, impossible à retenir.
Vous serrez les mâchoires, vous pincez les lèvres, vous transformez le bâillement en une grimace bizarre pour qu’il passe inaperçu.
Raté.
Votre voisin vous a vu.
Et dans son regard, vous lisez la phrase que tout le monde pense : « il s’ennuie », ou « elle a mal dormi ».
Le bâillement, chez nous, est un aveu.
Un aveu de fatigue, un aveu d’ennui.
On s’en excuse (« pardon, nuit courte »), on le cache derrière sa main, on en fait presque une faute de politesse.
Mais regardez de plus près, et quelque chose cloche.
Vous bâillez le matin, après huit heures de sommeil.
Vous bâillez juste avant un entretien, ou avant de prendre la parole en public, quand vous êtes tout sauf détendu.
Vous bâillez quand vous voyez quelqu’un d’autre bâiller.
Il est d’ailleurs probable que vous ayez bâillé en lisant ce paragraphe.
Si le bâillement mesurait la fatigue, rien de tout cela n’aurait de sens.
Et si nous nous étions trompés depuis le début, non pas sur la réponse, mais sur ce que ce geste essaie de nous dire ?
Une seconde entre deux mondes
Pensez à une voiture qui change de vitesse.
Entre le moment où vous quittez le deuxième rapport et celui où vous engagez le troisième, il y a une fraction de seconde où le moteur n’est plus dans l’ancienne vitesse, ni encore dans la nouvelle.
Un temps mort.
Le pied sur l’embrayage, la mécanique en suspens.
Le bâillement, c’est ce moment-là.
Pas un niveau d’énergie ; un changement de régime.
Observez vraiment quand il survient.
Le matin, quand vous passez du sommeil à l’éveil.
Le soir, quand vous glissez de l’éveil vers le sommeil.
Après une heure assis sans bouger, quand il faut se remettre en route.
À chaque fois, le même point commun, et il n’a rien à voir avec la fatigue : vous êtes en train de changer d’état.
Vous basculez d’un mode à un autre, et le bâillement accompagne la bascule.
La médecine chinoise a deux mots pour ces états entre lesquels le corps voyage sans cesse : le Yin et le Yang.

Le Yang, c’est le versant actif : la veille, le mouvement, la chaleur, le jour.
Le Yin, c’est le versant calme : le repos, l’immobilité, la fraîcheur, la nuit.
Du réveil au coucher, vous faites le trajet de l’un à l’autre.
Le matin, le Yang monte et vous met debout.
Le soir, le Yin revient et vous fait ralentir.
Regardez maintenant la mécanique du bâillement.
Une grande inspiration qui fait monter quelque chose vers le haut.
Un étirement qui ouvre la cage, la mâchoire, parfois tout le corps qui se tend comme un arc.
Puis une longue expiration qui relâche tout.
C’est exactement le geste d’un corps qui change de régime : il fait entrer du Yang quand il faut s’éveiller, il ouvre une porte pour laisser le Yang redescendre quand il faut s’endormir.
Le bâillement du matin et celui du soir se ressemblent, mais ils vont en sens inverse.
L’un allume le jour.
L’autre laisse venir la nuit.
La tradition rattache ce grand va-et-vient à un système précis : les Reins.
En MTC, les « Reins » désignent le socle profond, la réserve d’énergie qui gère justement les bascules entre repos et éveil.
Quand ce socle est solide, les passages se font en douceur.
Quand il est entamé, ils deviennent laborieux, et le corps multiplie les bâillements pour relancer la machine.
Ce n’est pas une panne ; c’est le corps qui s’aide lui-même.
Et c’est peut-être le plus surprenant : le bâillement ne se contente pas de signaler la bascule, il l’accomplit.
En bâillant, le corps ouvre les passages, relance le Qi engourdi par l’immobilité, remet le haut et le bas en dialogue.
Le geste n’observe pas le changement d’état ; il le fabrique.
Pensez à la façon dont on se réinstalle sur sa chaise après une heure sans bouger, sans même y penser, parce que le corps a besoin de se replacer.
Le bâillement est de cette famille : un réglage spontané, pas une réparation après incident.
Personne n’y croit plus
Reste l’énigme du bâillement contagieux.
Pourquoi bâiller parce qu’un autre bâille, à l’autre bout de la table, sans raison ?
L’explication scolaire (le bâillement, c’est un manque d’oxygène) a été abandonnée par la science occidentale elle-même depuis longtemps.
Ses pistes actuelles tournent autour de la régulation du cerveau et, précisément, du passage d’un état de vigilance à un autre.
Autrement dit : ni en Orient ni en Occident on ne tient sérieusement le bâillement pour une simple jauge de fatigue.
Et la contagion s’éclaire d’un coup.
Si bâiller, c’est basculer, alors le corps qui voit bâiller son voisin bascule avec lui.
La MTC a un mot pour cette présence qui anime chacun de nous, ce quelque chose qui se lit dans un regard, dans une allure, dans la manière d’occuper une pièce : le Shen, qu’on traduit par « l’esprit ».
Un Shen s’accorde à un autre.
Comme deux personnes qui finissent par marcher au même pas sans l’avoir décidé.
Quand vous bâillez parce qu’un autre bâille, ce n’est pas votre bouche qui imite la sienne.
C’est votre état qui s’accorde au sien, comme un diapason se met à vibrer quand un autre sonne à côté.
Qui vous a appris à lire votre corps ?
Si vous avez suivi les lettres précédentes, vous savez maintenant d’où vient la médecine chinoise et comment elle raisonne.
Cette série fait un pas de plus.
Elle laisse de côté les grands principes pour s’attarder sur les gestes les plus ordinaires, ceux qu’on accomplit cent fois par jour sans jamais y penser : bâiller, soupirer, transpirer, avoir soif, se réveiller au milieu de la nuit.
Car ces gestes se produisent tout seuls.
Personne ne décide de bâiller, de transpirer, de se réveiller à trois heures du matin ; ça arrive, en continu, sans qu’on y soit pour rien.
Et c’est précisément ce qui les rend fiables : un geste qu’on maîtrise peut tricher, un geste qui échappe raconte toujours quelque chose de vrai.
Encore faut-il savoir le déchiffrer.
La MTC est l’un de ces alphabets.
Ce n’est pas le seul, mais c’est un alphabet ancien, façonné par des siècles passés à observer ces signes minuscules et à noter, patiemment, ce qu’ils accompagnaient.
Et chaque signe a ses nuances, que ces lettres apprendront à distinguer.
Une sueur qui ne tombe que la nuit ne raconte pas la même chose que celle de l’effort.
Une soif qui ne donne pourtant pas envie de boire intrigue plus qu’elle n’étanche.
Un réveil qui revient toujours à la même heure suit un horaire que le corps, lui, semble connaître par cœur.
Ce ne sont pas des symptômes à corriger ; ce sont des nuances à lire.
Déchiffrer ne change d’ailleurs rien à ce qui est là.
La fatigue d’une nuit trop courte fait bâiller, personne ne le nie ; la lecture chinoise ne remplace pas l’évidence, elle s’y ajoute.
Elle fait seulement apparaître ce qui restait invisible.
C’est toute la différence entre regarder la mer et savoir lire une carte marine : la mer ne change pas, mais les courants, soudain, se laissent voir.
Ne vous excusez pas
Alors, la prochaine fois que ça monte du fond de votre gorge, laissez faire.
Et regardez.
À quel seuil êtes-vous, à cet instant précis ?
Sortez-vous du sommeil, ou y glissez-vous ?
Vous apprêtez-vous à faire quelque chose, ou venez-vous de rester immobile trop longtemps ?
Le bâillement de votre réveil n’est pas celui de votre soirée, même s’ils se ressemblent.
Le premier fait monter le jour ; le second laisse descendre la nuit.
Vous découvrirez peut-être que vous bâillez à des moments qui n’ont rien à voir avec la fatigue.
Au seuil d’une décision.
En passant d’une pièce à une autre.
Juste après avoir raccroché d’une conversation tendue.
Avant de vous lancer, justement, quand la pression monte.
À chaque fois, votre corps débraye ; il quitte un état pour entrer dans un autre.
Et il le dit, à sa manière, avec ce geste que vous preniez pour de l’ennui.
Le même geste, un autre œil
Revenez un instant à cette réunion de quinze heures, à ce bâillement caché derrière votre main et à la gêne qui allait avec.
Peut-être qu’il ne disait pas « je m’ennuie ».
Peut-être qu’il disait : « le corps vient de changer de régime, il quitte la tension du début de réunion pour autre chose ».
Le même geste, exactement le même ; mais vous ne le lisez plus pareil.
Et une fois qu’on l’a vu, on ne peut plus ne pas le voir.
Le bâillement fait monter le souffle, puis le relâche d’un coup.
Il existe un autre geste, tout aussi quotidien, tout aussi mal compris, où le souffle ne bascule pas mais force un passage ; où quelque chose de coincé, soudain, cède.
On s’en excuse autant que du bâillement, parfois davantage.
On le prend pour de la lassitude, du découragement, un signe d’agacement.
Dans la prochaine lettre, nous écouterons ce qu’il raconte vraiment.
Esther Chen
P.S. : Ce contenu a-t-il provoqué un sourire, une émotion, une pensée ?
J’adorerais le savoir et comprendre comment ces récits ont glissé dans votre journée.
Racontez-nous en commentant ci-dessous – chaque message est une belle surprise !

TRes intéressant. A suivre avec plaisir, chaque jour nous apprend quelque chose. Merci