Cher(e) ami(e) du Tao,
Il arrive qu’on s’assoie pour méditer et qu’on passe la séance à se demander si l’on médite comme il faut.
Qu’on tienne un journal du soir moins pour écrire que pour vérifier, ligne après ligne, si l’on progresse.
Qu’on observe ses pensées avec distance, puis qu’on surveille discrètement si cette distance est bien tenue.
Quelque chose s’installe alors, sans qu’on l’ait invité.
Un regard au-dessus du regard.
Une voix qui note, compare, corrige.
La pratique a engendré son propre surveillant.
Et ce surveillant ne se repose jamais.
Il évalue pendant qu’on respire.
Il commente pendant qu’on marche.
Il vous regarde vivre.
À la longue, c’est épuisant.
Le mot existe déjà
Le Zhuangzi (莊子) s’intéresse à ce qui arrive quand cette surveillance s’arrête.
Deux caractères : 坐忘 (zuòwàng).
On traduit souvent par « s’asseoir et oublier ».
Mais ce n’est pas s’asseoir pour oublier ; ce serait encore une consigne.
C’est plutôt le moment où, assis, on a déjà oublié.
Oublié ce qu’on était en train de surveiller.
Et peut-être même oublié qu’on surveillait.
Le texte ne commence pas par l’expliquer.
Il raconte une scène.
Trois fois la même porte
Yan Hui (顏回) n’est pas un disciple ordinaire.
Dans la tradition confucéenne, c’est l’élève modèle, le préféré, celui que le maître pleurera comme un fils.

Le Zhuangzi va lui confier un rôle bien plus troublant.
Un jour, Yan Hui vient voir Confucius et lui dit qu’il a progressé.
Confucius demande en quoi.
J’ai oublié la bienveillance et la justice, répond-il.
Le cœur même de la morale.
Le maître hoche la tête : c’est bien, mais ce n’est pas encore cela.
Quelques jours passent.
Yan Hui revient.
J’ai encore progressé : j’ai oublié les rites et la musique, tout ce qui règle la vie ensemble.
Confucius répond, mot pour mot : c’est bien, mais ce n’est pas encore cela.
La répétition pèse.
On attend la suite.
Un autre jour, il est là pour la troisième fois.
J’ai progressé, dit-il.
En quoi ? Cette fois, sa réponse tient en un mot : zuowang (坐忘).
Confucius est saisi.
Quelque chose dans ce mot l’arrête net.
Qu’est-ce donc que zuowang ?
Alors Yan Hui déplie sa réponse, lentement.
Laisser tomber le corps et ses membres.
Déposer les facultés qui distinguent et qui classent.
Se séparer de sa propre forme, laisser partir ce que l’on sait.
Et rejoindre ce par quoi tout passe (同於大通, tóng yú dàtōng), la Grande Ouverture.
Voilà ce que l’on appelle s’asseoir et oublier.
Confucius reste un instant sans voix.
Puis il dit : si tu es unifié, tu n’as plus de préférences ; si tu te laisses transformer, tu n’as plus de permanence.
Et il ajoute : permets-moi désormais de marcher derrière toi.
Peut-on s’exercer à oublier ?
Il serait tentant de lire la réponse de Yan Hui comme une marche à suivre.
D’abord on déposerait la morale, ensuite les conventions, enfin la connaissance, et l’on arriverait au but.
Mais le texte ne décrit pas une méthode.
Il décrit ce qui a eu lieu.
Regardez ce que le disciple oublie en premier : la bienveillance, la justice, les rites, la musique.
Précisément ce que Confucius lui a enseigné toute sa vie.
Il ne s’en débarrasse pas ; il l’a tellement étudié, répété, intégré que cela n’a plus besoin d’être surveillé.
Et c’est là l’étrangeté : nul ne décide d’oublier.
Vouloir oublier, c’est encore se surveiller en train d’essayer.
Observer reste un geste
Une pratique attentive vous invite souvent à regarder vos pensées sans vous y accrocher, à les laisser passer comme des nuages.
Le conseil a sa valeur, dans son cadre.
Mais remarquez ce qu’il maintient : un observateur.
Quelqu’un, en vous, continue de regarder.
Le flux des pensées s’apaise peut-être, mais celui qui le surveille, lui, demeure à son poste.
Ce dont parle Yan Hui est d’un autre ordre.
Ce ne sont pas seulement les pensées qui se déposent, ni le bruit intérieur qui baisse ; c’est le surveillant lui-même qui cesse d’occuper le centre.
Prenez le sommeil.
Celui qui, allongé, vérifie sans cesse s’il est en train de s’endormir ne s’endort pas ; sa vigilance tient éveillée la part qu’elle voulait laisser partir.
Dormir, c’est justement l’instant où ce contrôle cesse, sans qu’on l’ait commandé.
Zuowang ressemble à cet instant.
Pas au programme de la nuit ; au moment précis où le veilleur s’absente.
L’oubli, dans le texte, va du dehors vers le dedans : les valeurs d’abord, puis les formes partagées, puis la forme propre et le savoir.
Comme si l’on retirait des couches successives : le manteau des rôles publics, les habits plus intimes des identités privées, jusqu’à ce qui n’est plus un vêtement mais la peau.
Et peut-être au-delà.
Le texte ne dit pas ce qu’il y a au-delà.
Il dit seulement : rejoindre ce par quoi tout passe.
Non pas se fondre dans un grand tout, non pas se dissoudre dans une extase ; plutôt cesser d’être un barrage, laisser circuler ce qui vient sans lui opposer de résistance.
Ce n’est pas un vide.
C’est une perméabilité.
Surveiller, est-ce être attentif ?
Quand Yan Hui explique zuowang, il parle notamment de déposer les facultés qui distinguent et qui classent.
En chinois : 黜聰明 (chù cōngmíng).
Cōngmíng désigne les facultés qui discernent : l’oreille qui distingue les sons, l’œil qui sépare les formes.
On le traduit souvent par « intelligence », mais ce n’est pas tout à fait cela ici.
Il s’agit plutôt du regard qui trie sans relâche.
Celui qui range chaque chose dans sa case : utile ou inutile, bien ou mal, moi ou pas moi.
Le déposer (黜 chù, révoquer, mettre de côté) n’a donc rien à voir avec devenir sot.
C’est suspendre ce tri permanent.
Être attentif à ce qui est, ce n’est pas forcément le passer au crible.
On peut être présent sans tout vérifier.
Des moments sans surveillant
Peut-être connaissez-vous déjà cela, sans lui avoir donné de nom.
Une conversation qui dure, et soudain vous ne cherchez plus vos mots.
Vous ne vous demandez plus si vous êtes intéressant, clair, juste assez profond.
Vous répondez.
Vous écoutez.
Ou bien vous cuisinez, vous coupez des légumes.
Vos mains savent avant vous.
Pendant quelques minutes, personne ne commente le geste.
Ou encore vous marchez.
Il y a le bruit des pas, l’air sur le visage.
Vous ne vous dites pas : je suis en train de vivre un moment simple.
Vous y êtes, c’est tout.
Puis, souvent, le surveillant revient.
Il remarque que c’était agréable.
Il veut comprendre pourquoi.
Il voudrait recommencer.
Et déjà, quelque chose s’est refermé.
Le Zhuangzi ne propose pas de fabriquer ces moments.
Il leur donne seulement un nom, pour les reconnaître quand ils passent : zuowang.
Un nom n’est pas une recette.
C’est juste une lampe posée sur une expérience déjà connue.
Personne ne montre le chemin
Au terme du dialogue, Confucius ne donne aucune méthode.
Pas de marche à suivre, pas d’exercice pour demain.
Son disciple est passé devant lui.
Alors le maître demande à marcher derrière.
坐忘.
Charles Zhang
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Sources
Zhuangzi (莊子), chapitre 6, « Le Grand Maître » (大宗師, Dà Zōngshī). Dialogue entre Yan Hui (顏回) et Confucius (仲尼) ; passage du zuowang (坐忘). Chapitre intérieur (內篇), attribué à Zhuang Zhou ou à son école immédiate.
Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction anglaise classique, fluide et largement citée ; elle rend 黜聰明 par « expelled the perceptions of my eyes and ears ».
A. C. Graham, Chuang-tzŭ: The Seven Inner Chapters and Other Writings, Allen & Unwin, 1981 (rééd. Hackett, 2001). Traduction reconnue pour sa précision philosophique ; elle rend 黜聰明 par « discarding understanding ».
Jean Levi, Les Œuvres de Maître Tchouang, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2006 (rééd. Gallimard, 2010). Traduction française littéraire de référence.
Jean-François Billeter, Études sur Tchouang-tseu, Allia, 2004. Sa lecture corporelle et non métaphysique éclaire directement le sens de 同於大通 et écarte le registre mystique.
Guo Xiang (郭象), Commentaire du Zhuangzi (郭象注), IIIe–IVe siècle. Commentaire canonique sur lequel repose l’édition reçue du texte.
