Cher(e) ami(e) du Tao,
Vous lisez.
Sur votre table, il y a peut-être une pile de livres commencés, certains à peine ouverts, un marque-page resté coincé à la page trente.
Dans vos oreilles, cette semaine, deux ou trois podcasts.
Dans votre boîte mail, des lettres comme celle-ci.
Vous écoutez, vous apprenez encore comment mieux penser, mieux vivre, mieux travailler.
Et pourtant, quelque chose ne se convertit pas.
Vous le sentez.
Pas toujours.
Par moments.
Cette impression étrange d’avoir absorbé des milliers de mots, et de ne pas savoir vraiment plus qu’avant.
Alors une question demeure : est-ce que vous savez quelque chose de plus ?
Ou est-ce que vous avez seulement lu quelque chose de plus ?
Lui lit. L’autre taille
Un vieux texte chinois rapporte une scène qui pose la même question.
Elle se trouve dans le Zhuangzi.
Un duc est assis dans sa grande salle.
Il lit.
Des rouleaux ouverts devant lui, le silence d’un homme important occupé à des choses importantes.
En bas, dans la cour, sous le soleil, un vieux charron taille une roue au ciseau.
Le bois, le maillet, le geste répété mille fois.
Deux étages, deux mondes.
L’un lit, l’autre façonne.
Le charron pose ses outils.
Il monte l’escalier.
Il s’approche du duc, et il pose une question.
Le duc lève les yeux de son livre

Le charron s’approche et désigne les rouleaux.
Ces textes, demande-t-il, ce sont les paroles de qui ?
« Des sages d’autrefois », répond le duc.
« Ils sont encore vivants ? »
« Non. Morts depuis longtemps. »
« Alors ce que vous lisez là, ce ne sont que les résidus des anciens. »
Le duc se redresse.
Voilà qu’un fabricant de roues se mêle de juger ses lectures.
De quel droit ?
Qu’il s’explique.
Et que l’explication tienne.
Le charron ne se trouble pas.
Il parle de ce qu’il connaît.
Quand il taille une roue, dit-il, tout est dans la vitesse du ciseau.
Trop lent, le bois reste tendre et l’assemblage ne tient pas.
Trop vif, l’outil accroche, mord de travers, n’entre pas.
La bonne vitesse ne se trouve ni d’un côté ni de l’autre.
Elle est entre les deux.
Dans la main.
À l’instant exact où quelque chose en lui répond que c’est juste.
Et cette vitesse, justement, aucune parole ne peut la dire.
Aucune règle qu’il pourrait formuler.
Aucune phrase qu’il pourrait transmettre intacte.
Il sait trouver cette justesse avec sa main.
Il ne peut pas la donner.
Son propre fils travaille à côté de lui, et rien n’y fait : le père ne peut pas lui transmettre cette mesure, le fils ne peut pas la recevoir de lui.
Alors le vieux charron revient aux rouleaux du duc.
« Les sages dont vous lisez les livres sont morts.
Ce qu’ils savaient vraiment, ce qu’ils ne pouvaient pas transmettre, est mort avec eux.
Ce qui reste sur vos rouleaux, Monseigneur, ce sont les résidus des anciens. »
Alors pourquoi lisez-vous encore ceci ?
Le charron vient de parler.
Il a utilisé des mots pour dire que les mots ne peuvent pas transmettre l’essentiel.
Et vous, en ce moment même, vous lisez une lettre qui vous dit que lire des lettres ne suffit pas.
Le Zhuangzi ne cherche pas à résoudre cette étrangeté.
Il ne propose pas une sortie du paradoxe.
Il dit simplement qu’il y a des choses que les mots atteignent, et d’autres qu’ils ne touchent pas.
Autrement dit, ce n’est pas une erreur de raisonnement qu’il faudrait corriger.
C’est une donnée de l’existence, avec laquelle on vit.
Et ce savoir dont parle le charron, ce savoir qui tient dans la main et qu’aucun mot ne rejoint, vous le connaissez déjà.
Avant les mots
Car vous aussi, vous savez des choses que vous ne pourriez dicter à personne.
Pensez à ce qui se passe quand quelqu’un, en face de vous, commence à s’effondrer.
Vous sentez la distance juste : avancer d’un pas, poser une main sur son épaule, ou au contraire vous taire et laisser de l’espace.
Une parole de trop pourrait envahir.
Une parole de moins pourrait abandonner.
Personne ne vous a donné la formule.
Pourtant, parfois, vous savez.
Pensez à une conversation tendue.
Il y a un moment où il faut cesser de parler.
Une seconde trop tôt, vous coupez quelque chose qui allait se dire.
Une seconde trop tard, vous cassez tout.
Vous ne sortez pas un principe de votre mémoire.
Vous trouvez l’instant.
Ou cette réunion où vous avez senti que tout venait de basculer, bien avant que quelqu’un ne le formule.
Personne n’avait haussé le ton.
Aucune phrase décisive n’avait été prononcée.
Mais vous le saviez.
Ces savoirs-là ne viennent pas seulement des livres.
Ils ne s’apprennent pas comme une méthode en plusieurs étapes.
Ils viennent autrement : par la répétition, par l’attention portée mille fois, par ces moments où l’on rate, où l’on ajuste, où l’on recommence, jusqu’à sentir une mesure que l’on ne saurait pas formuler.
Faites l’essai, un jour.
Demandez à quelqu’un d’excellent dans ce qu’il fait pourquoi il est si bon.
Il vous répondra sincèrement.
Il vous donnera des règles, des principes, deux ou trois exemples.
Ce sera utile.
Ce ne sera pas faux.
Mais ce sera déjà une version réduite.
Le plus important restera ailleurs.
Non parce qu’il le cache.
Non parce qu’il l’ignore.
Mais parce que ce qu’il sait vraiment n’a pas la forme d’une phrase.
Ce n’est pas du flou, c’est même l’inverse.
Dans chacun de ces moments, il existe une mesure juste, parfaitement réelle, que vous atteignez parfois sans pouvoir la dire.
Le charron avait une formule pour cela :
得之於手而應於心 (dé zhī yú shǒu ér yìng yú xīn).
On l’obtient par la main, et le cœur répond que c’est juste.
Vous voyez de quoi il parle.
Le vin est parti, pas la lie
« Ce que vous lisez, ce ne sont que les résidus des anciens. »
Le mot est dur.
Mais le charron ne l’a pas choisi au hasard.
« Résidus » traduit ici un terme chinois précis : 糟粕 (zāopò).
糟 (zāo), c’est la lie du vin : ce qui reste au fond de la cuve quand le vin a été tiré.
粕 (pò), c’est le reste du grain après le pressage, quand le suc est parti.
Le résidu, donc.
Mais la lie provient aussi du vin.
Le résidu garde quelque chose.
Une odeur, une trace, une mémoire de ce qui l’a traversé.
Voilà pourquoi le charron ne dit pas que les livres sont faux.
Il ne dit pas qu’il faudrait les jeter, ni cesser de les lire.
Il dit quelque chose de plus fin, et de plus précis.
Ne prenez pas le résidu pour le vin.
Ce qui faisait la sagesse des anciens n’était pas seulement dans leurs phrases.
C’était dans leur manière de parler, de se taire, de corriger un geste, de répondre à un disciple, d’attendre le moment juste.
Cela ne tient pas sur une page.
Cela est parti avec eux.
Ce qui reste, ce sont les mots.
Et les mots ne sont pas rien.
Mais ils ne sont pas le vin.
Faut-il un nom pour le savoir ?
Alors revenons à vous, une dernière fois.
Il y a peut-être, dans votre vie, un geste que vous savez faire sans pouvoir l’enseigner vraiment.
Un ton de voix que vous trouvez au bon moment.
Une distance que vous ajustez sans y penser.
Une phrase que vous retenez parce que vous sentez qu’elle arriverait trop tôt.
Vous pourriez expliquer.
Raconter les circonstances.
Donner quelques conseils.
Mais la justesse elle-même vous échapperait au moment de la transmettre.
Le charron appelait cela 不徐不疾 (bù xú bù jí) : ni trop lent ni trop rapide.
Vous avez votre version.
Elle n’a peut-être pas de nom.
Elle n’en a pas besoin.
Ce savoir existe.
Il est réel.
Et aucune lecture de plus ne le remplacera.
Il ne s’agit pas de lire moins.
Il s’agit seulement de ne plus confondre lire et savoir.
De laisser une place à ce que vous savez déjà, ailleurs que dans les pages.
Soixante-dix ans
Le charron taillait encore ses roues.
Vieux, les mains dures, penché sur le bois.
Toute une vie passée à faire ce qu’il ne pouvait pas dire.
Il n’avait pas trouvé comment transmettre.
Il avait trouvé comment faire.
Ce n’est pas la même chose.
糟粕
Charles Zhang
P.S. : Ces histoires font-elles écho à votre quotidien, même discrètement ?
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Sources
Zhuangzi (莊子), chapitre 13, « La Voie du Ciel » (天道, Tiāndào). Récit du charron Bian (輪扁). Chapitre extérieur (外篇), attribué à l’école du Zhuangzi et non à Zhuang Zhou lui-même.
Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction anglaise classique, fluide et largement citée ; elle rend 糟粕 par « dregs and scum ».
A. C. Graham, Chuang-tzŭ: The Inner Chapters and Other Writings, Allen & Unwin, 1981 (rééd. Hackett, 2001). Traduction reconnue pour sa précision philosophique ; elle rend 糟粕 par « lees ».
Jean Levi, Les Œuvres de Maître Tchouang, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2006 (rééd. Gallimard, 2010). Traduction française littéraire de référence.
Jean-François Billeter, Études sur Tchouang-tseu, Allia, 2004. Sa réflexion sur le geste et le corps éclaire directement le savoir du charron.
Guo Xiang (郭象), Commentaire du Zhuangzi (郭象注), IIIe–IVe siècle. Commentaire canonique sur lequel repose l’édition reçue du texte.
