Cher(e) ami(e) du Tao,
Il y a une chose que vous faites, au moment même où vous voulez aider.
Avant même que vous ayez réfléchi, quelque chose dans votre corps s’est mis en mouvement.
Votre poitrine s’est serrée.
Vos épaules se sont durcies.
Vos mains, sous la table, cherchent déjà à faire.
Vous parlez.
Vous proposez.
Vous ajustez.
Vous voyez qu’il faudrait reformuler, qu’il faudrait trouver le bon angle, le bon conseil, la bonne personne à recommander.
Mais cette tension qui vous traverse, elle ne reste pas en vous.
Elle entre dans la pièce.
Elle s’ajoute à la tension qui était déjà là.
Et quand vous repartez, le soir, vous emportez le sentiment confus d’avoir aggravé ce que vous vouliez apaiser.
Et puis voici une chose étrange
Il existe, dans un très vieux texte chinois, une figure qui fait précisément l’inverse.
Quelqu’un qui n’intervient pas.
Qui ne propose rien.
Qui ne soigne rien.
Et autour de qui, pourtant, ce qui était noué se dénoue.
Un homme respire par les talons
Cette figure se trouve au chapitre 6 du Zhuangzi (庄子).
Le texte le nomme zhenren (真人).
L’homme vrai.
Zhen (真) ne signifie pas ici le sage vertueux.
Pas l’homme qui fait le bien, qui répare, qui aide.
Zhen veut dire le non-falsifié.
Le non-divisé.
Celui en qui rien ne lutte contre rien.
Le texte le décrit en quelques traits.
Il dort sans rêve.
Pas parce qu’il sait s’endormir.
Parce qu’il n’a rien à finir.
Aucune scène ne se rejoue dans sa tête au moment du sommeil.
Aucun calcul ne tourne en boucle.
Son esprit, le soir, est comme un lac sans vent.
Il entre dans la vie sans s’en réjouir.
Il en sort sans résister.
Il ne hiérarchise pas ce qui arrive contre ce qui s’en va.
Il accueille.
Il oublie.
Et puis il y a ceci, qui est sa marque la plus reconnaissable.
L’homme vrai respire par les talons (踵息, zhǒng xī).
Les hommes ordinaires respirent par la gorge.
À première vue, cette phrase est étrange.
Mais elle dit, en une image, presque tout du texte.
Quand quelque chose en nous se crispe, le souffle remonte.
Il se loge dans la poitrine.
Dans la gorge.
Il s’accélère, il se rétrécit.
Vous le sentez en ce moment même, si vous y prêtez attention.
Là où il y a tension, le souffle s’élève.
L’homme vrai n’a aucune crispation à maintenir.
Et son souffle descend, descend, jusqu’au plus bas du corps.
Comme une eau qui aurait trouvé son lit.
« Il n’aide pas le Ciel avec des intentions humaines » (不以人助天), dit le texte.
Il accompagne ce qui est.
Il ne cherche pas à le rectifier.
Rien n’a été fait
Relisez, si vous voulez bien.
Dans cette description, il n’y a aucune intention de modifier.
Aucun projet sur le réel.
Aucune direction imposée à ce qui se présente.
Et pourtant, autour d’un être ainsi posé, quelque chose se calme.
Ce n’est pas un miracle.
Ce n’est pas un don.
Ce n’est même pas une capacité.
C’est une conséquence.
Ce qui agit vraiment, dans cette tradition, ne ressemble pas à de l’action.
Trop, et pas assez de rien
Cette idée peut sembler vertigineuse.
Et cela le devient plus encore si l’on accepte une autre lecture du désordre lui-même.
Dans notre vision moderne, le désordre est un manque.
La maladie est un manque de santé.
La tristesse, un manque de joie.
La confusion, un manque de clarté.
Et face à un manque, la réponse va de soi : il faut combler.
Apporter.
Ajouter ce qui fait défaut.
La pensée chinoise ancienne propose une lecture radicalement différente.
Le désordre n’est pas un manque d’ordre.
C’est une surabondance d’interférences.
Trop de forces qui tirent en sens contraires.
Trop de directions qui se contrarient.
Trop de tensions qui s’additionnent dans un espace trop étroit.
Si cette lecture est juste, alors votre intention d’aider, quand vous arrivez auprès de quelqu’un qui va mal, n’est pas une réponse au désordre.
Elle est une force de plus.
Une direction supplémentaire que vous imposez.
Une couche d’interférence qui s’ajoute aux interférences déjà présentes.
Vous ne comblez pas un vide.
Vous ajoutez à un trop-plein.
Vous le savez peut-être déjà.
Vous l’avez peut-être vécu sans le voir, ces fois où vous étiez là, sans projet, et où quelque chose s’est dénoué tout seul.
Pas grâce à vous.
Avec vous, à côté de vous, comme si votre seule absence d’effort avait laissé une place.
Une figure historique a porté cette qualité jusqu’à en faire une médecine.
Le médecin qui s’asseyait
Dans la tradition médicale chinoise, on raconte l’histoire de Sun Simiao (孫思邈), médecin du septième siècle, qu’on surnommait le Roi de la Médecine.

On disait de lui qu’il était une incarnation tardive du zhenren du Zhuangzi.
Il pouvait, dit-on, s’asseoir auprès d’un malade et ne rien faire.
Pas de prescription.
Pas de question.
Pas même de regard appuyé.
Il était là, simplement, le souffle profond, sans projet.
Et au bout d’un certain temps, ce qui était tendu dans la pièce commençait à se relâcher.
La famille, qui s’agitait pour bien faire, retrouvait un calme.
Le malade respirait plus librement.
Les chinois appellent cela ganying (感應).
La résonance.
L’image qu’ils en donnent est précise : deux instruments de musique accordés sur la même note.
Si l’on fait vibrer le premier, le second se met à vibrer à son tour, sans qu’on l’ait touché.
Aucun geste n’a été posé sur lui.
Aucune intention n’a été projetée vers lui.
C’est seulement l’état du premier qui s’étend, et qui rencontre dans le second une réceptivité de même nature.
C’est ainsi que la pensée chinoise comprend l’influence réelle d’un être sur ce qui l’entoure.
Pas par l’action exercée, mais par l’état porté.
Sun Simiao, assis au bord du lit, fait vibrer une qualité d’attention.
Ce qui, dans la pièce, était capable d’entrer en résonance avec cette qualité, vibre à son tour.
La famille agitée se calme.
Le malade respire mieux.
Non parce qu’il les a soignés, mais parce que quelque chose en eux s’est mis à résonner avec ce qu’il portait.
Sun Simiao n’avait pas un don de guérison.
Il avait simplement cessé d’ajouter sa propre intention au désordre.
Et c’est cette absence d’interférence qui se transmettait.
Le déséquilibre, autour de lui, avait une interférence en moins.
La sienne.
Faut-il alors ne rien faire ?
Le zhenren ne décide pas de ne rien faire.
La passivité décidée serait encore une intention, et donc encore une tension.
Ce qui se passe en lui est différent : il agit, parfois.
Il parle, parfois.
Mais ses gestes naissent de la situation, et pas de son projet sur la situation.
Il n’a pas de plan préconçu pour ce qui devrait se passer.
Et c’est cela, précisément, qui fait que ses gestes n’ajoutent rien au désordre.
Cette nuance est tout.
Il ne s’agit pas de cesser d’agir.
Il s’agit d’agir sans intention faussée.
Et alors, une question s’installe, sans qu’on ait à la poser : face à cette personne, face à cette difficulté qui vous concerne en ce moment même, « qu’est-ce que vous êtes en train d’ajouter ? »
Sous le ciel, le tonnerre
Le Yi Jing (易经) a une image pour ce non-agir qui n’est pas une absence d’agir.
C’est l’hexagramme 25, Wu Wang (无妄).
Wang (妄), c’est le faux, le calculé, l’intention déformée.
Wu Wang, c’est l’absence de cela.
Ce que certains sinologues traduisent par l’Innocence, ou que d’autres appellent l’Inattendu.
Pas la naïveté, pas la passivité.
L’agir sans projet personnel.
L’image de l’hexagramme s’écrit en quatre caractères : 天下雷行.
Sous le ciel, le tonnerre circule.
Imaginez.
Le tonnerre traverse l’air.
Il déplace des choses.
Il fait vibrer ce qu’il touche.
C’est une action puissante, indiscutablement.
Mais le tonnerre ne s’est pas dit, en partant, que telle vallée avait besoin d’être secouée.
Il ne corrige pas.
Il ne vise pas.
Il circule, et de sa circulation naissent des effets.
Cette image éclaire quelque chose d’important.
Elle dit que le non-agir taoïste n’est pas une absence d’action, ni une mollesse, ni un repli précieux.
C’est une autre qualité d’action.
Une action qui peut être puissante, qui peut déplacer des choses, qui peut transformer un paysage.
Mais qui ne porte pas en elle l’intention d’un résultat décidé d’avance.
Le jugement de l’hexagramme précise une chose essentielle : agir avec une intention faussée, c’est introduire du désordre.
L’intention faussée n’est pas l’intention en général.
C’est cette forme particulière d’intention qui veut produire un effet décidé, plutôt que de laisser l’effet naître de la situation.
Et là, en ce moment, en vous
Il y a, en ce moment, quelque chose dans votre vie qui résiste.
Vous le savez.
Et vous savez aussi, si vous y regardez honnêtement, ce que vous y déposez sans le savoir
Votre souffle, est-il dans la gorge ou dans les talons ?
Et si, dans certaines de ces situations, ce qui empêchait la résolution n’était pas votre inaction, mais la quantité d’intentions que vous y déposez sans le savoir ?
Au bord du lit
Sun Simiao, dit-on, s’asseyait.
Il ne disait rien.
Il respirait.
Comme l’homme vrai.
Et le malade respirait avec lui.
Charles Zhang
P.S. : Quel détail de ces histoires vous a le plus interpellé(e) ?
J’aimerais beaucoup connaître votre lecture.
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Sources
Zhuangzi (庄子), chapitre 6 — Dazongshi (大宗師, « Le Grand Maître »). Le passage sur le zhenren (真人) figure dans ce chapitre, qui appartient aux Neipian (内篇), les chapitres intérieurs constituant le cœur philosophique du texte.
Jean Lévi, Les Œuvres de Maître Tchouang, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2010. Traduction française de référence, particulièrement attentive au rythme et à la sensibilité littéraire du texte.
A. C. Graham, Chuang-Tzŭ: The Inner Chapters, Hackett Publishing, 1981 (rééd. 2001). Traduction anglaise reconnue pour sa précision philosophique sur les nuances du zhenren.
Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction classique, fluide et largement citée.
Yi Jing, le Livre des Changements, traduction de Cyrille J.-D. Javary et Pierre Faure, Albin Michel, 2002. Le commentaire de l’hexagramme 25 (Wu Wang, 无妄) y est développé avec précision.
Sun Simiao (孫思邈), Beiji qianjin yaofang (備急千金要方, « Prescriptions valant mille pièces d’or pour les urgences »), VIIe siècle. Œuvre médicale majeure du médecin taoïste, qui fonde la tradition de la médecine préventive chinoise.
Isabelle Robinet, Histoire du taoïsme : des origines au XIVe siècle, Cerf, 1991. Ouvrage de référence francophone, qui replace la figure du zhenren dans son contexte philosophique et religieux.
Livia Kohn, Daoism Handbook, Brill, 2000. Synthèse savante en anglais sur les concepts taoïstes, dont ganying (感應) et la notion d’action sans intention.

bonjour, et bien ne rien faire devant l’adversité, c est automatique quand 1 pers ne sent mal , on cherche la solution par l’extérieur et non de l’intérieur de nous , déjà il faut ressentir cette sensation au fond de pouvoir dégager du bien être autour de soi, j’ai eu l’occasion de m’entendre dire que à mon contact la pers se sentait bien , effectivement si on ajoute des mots , des solutions au lieu d apaiser , la situation devient compliquée , merci vous venez de mettre l’évidence qu il faut apaiser oui pour redescendre du stress que l’on éprouve , rien ne sert de courir , déclencher les émotions , la serénité , la sagesse , trouver la paix intérieur permet de mieux affronter la vie , rien n’arrive par hasard dans la vie , ce sont toujours des épreuves qui nous ouvre les portes pour remettre en question des moments , des peurs inutiles que l on place , merci à vous
L aide n est pas toujours ajustée et ne correspond pas à une recherche personnelle de la personne, elle reste une énergie perdue des 2 parties amenant lassitude d un côté et déception de l’autre .
la parole est d argent et le silence est d or
« Il s’asseyait, sans rien dire. Puis tout se calmait. »
L’équilibre intérieur à cet instant, lui permet d être en lien avec l’environnement qui l’entoure à cet instant.
La Paix dans son être qui est en communion avec tout le vivant visible et invisible qui l’entoure.
Cet état lui permet la diffusion de son calme, juste en étant là.
Ensemble avec le Tout, le calme est une Transmission, une Union, une Diffusion … .
Merci