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Cher(e) ami(e) du Tao,

Vous l’avez fait ce matin, peut-être.

Ou hier soir.

Quelque chose pesait.

Alors vous avez ouvert votre liste, déplacé une tâche, reformulé un titre dans votre tête.

La quatrième priorité est passée en troisième.

La réunion de jeudi a glissé à mercredi.

Quelque chose se desserre dans votre poitrine.

Vous avez repris la main.

Pourtant, si vous levez les yeux, la situation est exactement la même qu’avant.

Une autre logique

Comment quelque chose peut-il à la fois ne pas changer, et changer ?

Un paradoxe chinois ancien décrit précisément ce mécanisme.

Il met en scène un éleveur, des singes, et sept glands.

Trois le matin, quatre le soir

Cette histoire se trouve au chapitre 2 du Zhuangzi (庄子), intitulé Qí wù lùn (齐物论), Discussion sur l’égalité des choses.

Un homme élevait des singes.

Chaque jour, il leur donnait des glands.

Sept glands par tête, répartis sur la journée.


Un matin, il décida de changer la répartition.

Il leur annonça : 

« Trois le matin, quatre le soir. »

Les singes furent mécontents.

Trois glands le matin, c’était trop peu.

Ils crièrent, ils s’agitèrent.

L’homme les regarda.

Il n’éleva pas la voix.

Il ne discuta pas.

Il reformula simplement, sans rien ajouter et sans rien retirer.

« Quatre le matin, trois le soir. »

Les singes furent satisfaits.

Le calme revint dans l’enclos.

Les glands tombèrent dans les mains tendues, et chacun mangea.

Rien n’avait changé.

La quantité totale était la même.

Sept glands, comme la veille.

Comme l’avant-veille.

Comme chaque jour.

Seule la distribution dans le temps avait changée.

Et cela avait suffi à faire passer le mécontentement à la satisfaction.

L’homme, dans la tradition chinoise, n’est pas présenté comme un manipulateur.

Il s’appelle jū gōng (狙公), l’éleveur de singes. 

Et le texte le décrit comme quelqu’un qui sait s’accorder à la perception de l’autre, plutôt que de la combattre. 

Il n’a pas trompé les singes.

Il s’est adapté à leur manière de découper le réel. 

Il a restauré le calme, pas imposé sa vue.

Qu’est-ce qui a changé, alors ?

Une chose, dans cette scène, mérite qu’on s’y arrête.

Les singes ne sont pas stupides.

Ils ne se sont pas trompés sur les chiffres.

Ils ont parfaitement entendu « trois », puis « quatre. »

Ce à quoi ils ont réagi, c’est à la répartition.

Au matin, un gland de plus.

Le matin a son poids.

Le matin n’est pas le soir.

Rien n’a changé.

Et pourtant, tout semble différent.

C’est exactement ce qui devrait nous arrêter.

Les singes n’ont pas réagi à ce qu’ils recevaient en tout.

Ils ont réagi à la façon dont c’était réparti. 

Et leur soulagement, à la fin, était parfaitement réel.

Ce que nous faisons sans le voir

Nous excellons à contrôler notre perception du réel.

Pas le réel.

Sa perception.

Vous passez probablement, sans le voir, une part considérable de votre journée à redistribuer.

Les tâches dans votre agenda.

Les arguments dans une discussion difficile.

Les options d’un choix qui ne se laisse pas trancher.

Vous déplacez.

Vous réorganisez.

Vous changez l’ordre.

Et à chaque fois, quelque chose se relâche.

La situation paraît plus claire.

Plus gérable.

Vous respirez mieux.

Pourtant, les éléments de base sont identiques.

La même quantité de travail.

Les mêmes arguments.

Les mêmes options.

Le langage joue le même rôle, peut-être encore plus efficacement.

Un « échec » devient une « leçon ».

Une « contrainte » devient un « choix ».

Un « problème » devient un « défi »

Vous n’avez rien changé à la situation.

Vous avez changé la manière dont elle est rangée dans votre esprit.

Et le ressenti, immédiatement, se modifie.

La redistribution touche aussi vos relations.

Vous repensez à un proche au comportement difficile, et vous décidez de voir « ce qu’il a vécu », plutôt que « ce qu’il fait »

Vous classez sa rudesse dans la catégorie « blessure ancienne » plutôt que dans la catégorie « manque de respect »

La rudesse n’a pas disparu, mais elle pèse moins. 

Vous avez déplacé une frontière à l’intérieur de votre tête.

Vous le faites aussi sur vous-même, peut-être avec encore plus de talent.

Un doute devient une « lucidité ».

Une hésitation devient une « prudence ».

Une peur devient « une exigence intérieure »

Les mots changent, et avec eux, le ressenti.

Mais le doute est toujours là.

La peur, surtout.

Voilà ce qui est vertigineux.

Et c’est précisément là que le Zhuangzi pose son doigt.

Vous savez que vous savez que rien n’a changé.

Et pourtant, le soulagement reste. 

Vous ne pouvez pas vous ramener à l’inconfort initial par votre seule volonté.

La redistribution a fait son travail.

Elle a posé sa main sur votre poitrine.

Le sentiment de contrôle est un fait psychologique réel.

Il produit de vrais effets sur votre état intérieur.

Mais il peut être totalement indépendant d’une transformation du réel extérieur.

Ce n’est pas une erreur que nous commettons.

C’est une compétence que nous possédons. 

Une compétence remarquable, même.

Si efficace qu’elle nous dispense de regarder la structure profonde.

Ce qui bouge, ce qui reste

Il y a probablement, dans votre vie, un sujet sur lequel vous redistribuez sans cesse.

Une situation que vous avez reformulée dix fois.

Une décision que vous avez retournée dans tous les sens.

Une inquiétude que vous avez planifiée, classée, renommée. 

Vous l’avez appelée « passage difficile ».

Vous l’avez appelée « moment charnière ».

Vous l’avez appelée « transition »

Et à chaque fois, pendant quelques heures ou quelques jours, ça allait un peu mieux. 

Puis elle revenait, identique.

Sept glands, toujours sept glands.

Le soulagement n’était pas un mensonge.

Il était vrai.

Il vous a permis d’avancer un peu, ou de tenir un peu. 

Mais la chose, elle, n’a pas bougé.

Et vous le saviez.

Et pourtant, vous avez recommencé.

Le soulagement du « tout est clair maintenant » peut être légitime.

Il peut être nécessaire.

Il peut même être ce qui vous permet d’avancer.

Mais savoir d’où il vient change quelque chose.

Pas pour se priver de ce soulagement.

Pour avoir le choix.

Il y a un contrôle qui touche le réel.

Il y a un contrôle qui ne touche que sa distribution. 

Les deux nous apaisent.

Un seul nous transforme vraiment.

Et maintenant, peut-être, une question plus radicale se profile : et s’il existait une manière d’être où l’on n’aurait plus besoin de redistribuer ?

Marcher sur deux chemins

Juste après l’anecdote des singes, le Zhuangzi introduit une expression qui porte tout : liang xing (两行).

« Marcher sur les deux chemins à la fois. »

Le sage ne tranche pas « entre trois le matin, quatre le soir » et « quatre le matin, trois le soir ».

Il sait que le total est le même.

Il n’a pas besoin de choisir.

Imaginez quelqu’un qui, le matin, tend quatre glands sans se dire « c’est mieux que trois ».

Qui, le soir, tend les trois autres sans se dire « c’est moins bien que ce matin »

Il donne.

C’est tout.

Et si les singes crient encore, lui n’a pas bougé de l’équilibre.

Le texte ajoute une image : le sage se repose dans l’équilibre du Ciel (天鈞, Tiān Jūn).

Cet équilibre ne se produit pas.

Il est déjà là.

Les sept glands tiennent ensemble.

Le matin tient avec le soir.

La forêt tient avec ses saisons.

Cela ne demande aucun effort.

L’équilibre du Ciel n’est pas la paix qu’on obtient en redistribuant.

C’est la paix qui était là avant.

La forêt n’a pas compté

La prochaine fois que vous sentirez ce soulagement caractéristique, celui du problème qui vient de se ranger sous vos yeux, vous demanderez-vous ce qui a vraiment changé ?

La réalité, ou sa distribution dans votre esprit ?

Pas pour vous priver du soulagement.

Juste pour savoir.

Le soleil se lève sur quatre glands, se couche sur trois.

Ou l’inverse.

La forêt, elle, n’a pas compté.

Charles Zhang

P.S. : Est-ce que ce message vous a surpris(e) à un moment ?

J’aimerais beaucoup savoir où et comment.

Commentez ci-dessous pour partager avec notre communauté — je serai enchanté de vous lire.​


Sources

Zhuangzi (庄子), chapitre 2 — Qí wù lùn (齐物论, « Discussion sur l’égalité des choses »). Le passage 朝三暮四 (zhāo sān mù sì, « trois le matin, quatre le soir ») figure dans ce chapitre, qui appartient aux Neipian (内篇), les chapitres intérieurs constituant le cœur philosophique du texte.

Jean Lévi, Les Œuvres de Maître Tchouang, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2010. Traduction française la plus littéraire, particulièrement attentive au ton et à l’ironie du passage.

A. C. Graham, Chuang-Tzŭ: The Inner Chapters, Hackett Publishing, 1981 (rééd. 2001). Traduction anglaise reconnue pour sa précision philosophique sur les nuances du chapitre 2 et la relativité des distinctions.

Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction classique, fluide, particulièrement bien adaptée aux récits paradoxaux comme celui des singes et des glands.

Liou Kia-hway, L’Œuvre complète de Tchouang-tseu, Gallimard / Unesco, 1969. Traduction française accessible, utile comme point de comparaison sur les jeux de langage propres au chapitre 2.

Isabelle Robinet, Histoire du taoïsme : des origines au XIVe siècle, Cerf, 1991. Ouvrage de référence francophone, pour replacer le Zhuangzi et le chapitre 2 dans leur contexte philosophique.

A. C. Graham, Disputers of the Tao: Philosophical Argument in Ancient China, Open Court, 1989. Travaux fondamentaux sur la relativité des distinctions dans le Zhuangzi, notamment sur Liang Xing (两行) et Tiān Jūn (天鈞).

2 commentaires

  • Linda dit :

    Gratitude pour ce trésor de la culture chinoise que je ne connaissais pas.

  • Nadine dit :

    bonjour on fait les choses par automatisme,  » ce qui est fait n’est plus à faire » sauf celle qui nous demande réflexion, celle que l’on ne fait pas dans le quotidien, j’ai changé certaine tâche , mes chats , je leur donnais du paté et des croquettes le mt et ensuite j’ai modifié , le trouble est apparu , seulement le paté le mt et les croquettes le soir il a fallu quelques jrs avant qu’ils comprennent que c’était la même quantité mais dans quel ordre! ?! oui , il y a aussi le temps que ça demande , et dans l’organisation , j’ai depassé cette épreuve , aujourd’hui , je peux modifié aprés avoir étudier la meilleur façon de procéder , j’ai toujours cherché le coté pratique et simple, pour certain c est « pourquoi faire simple alors que l’on fait compliqué d’habitude « , bien à vous

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