Cher(e) ami(e) du Tao,
Il y a ces réveils où vous n’êtes pas encore vous.
Quelques secondes, peut-être moins.
Le corps sait qu’il est dans un lit.
La fenêtre est à sa place.
Quelque chose dehors, un oiseau peut-être, fait le bruit qu’il fait tous les matins.
Tout est en ordre.
Mais vous, pas tout à fait.
Vous êtes quelque part entre deux choses, sans savoir laquelle est la bonne.
Vous ne savez pas si vous êtes en train de rêver.
Ou si c’est maintenant que vous rêvez.
Pendant trois secondes, vous êtes quelqu’un qui n’a pas encore de prénom, pas encore d’âge, pas encore de mardi à traverser.
Ça passe vite.
Une respiration, deux, et tout se remet en place.
Vous reprenez votre prénom, le jour de la semaine, ce qu’il faut faire avant midi.
Et vous n’y pensez plus.
Lui aussi a vécu ce moment
Il y a 2 400 ans, un philosophe chinois s’est réveillé.
On l’appelait Zhuang Zhou (莊周).
Plus tard, ses lecteurs lui ont donné un autre nom : Zhuangzi (莊子), « Maître Zhuang ».
Son livre porte le même nom.
Au lieu de commencer sa journée, il s’est arrêté.
Il a posé une question, et il l’a laissée sans réponse, comme on laisse une porte ouverte derrière soi.
Lui aussi a vécu ces quelques secondes au sortir du sommeil.
Mais lui, il ne les a pas laissées passer.
Zhuang Zhou dort
Voici ce qui lui est arrivé.
Un soir, il s’endort.
Dans son sommeil, il devient un papillon.

Pas l’idée d’un papillon, pas l’impression d’être un papillon : un papillon, simplement.
Il bat des ailes, il se pose sur ce qu’il rencontre, il repart.
Il ne se demande pas s’il est bien à sa place.
Il est sa place.
À aucun moment il ne lui vient à l’esprit qu’ailleurs, dans un autre monde, il existerait un homme appelé Zhuang Zhou, ni qu’il y aurait des philosophes, des livres, des questions à se poser.
Il n’y a que le vol.
Puis il se réveille.
D’un coup (le texte chinois souligne la soudaineté).
L’homme est de retour.
Le corps dans son lit.
Les murs de la chambre.
Le nom qui revient.
L’histoire qui reprend.
Il est Zhuang Zhou, et c’est précisément à ce moment-là qu’il ne va pas commencer sa journée.
Au lieu de se lever, au lieu de penser à ce qu’il a à faire, il reste un instant assis et il se pose cette question étrange :
Est-ce que c’est Zhuang Zhou qui vient de rêver qu’il était un papillon ?
Ou est-ce qu’en ce moment, dans cette pièce, c’est un papillon qui rêve qu’il est Zhuang Zhou ?
Il ne tranche pas.
Les deux possibilités restent là, côte à côte, sans s’annuler.
Le texte original tient en une formule, deux questions miroir :
不知周之夢為胡蝶與,胡蝶之夢為周與 ?
Bù zhī Zhōu zhī mèng wéi húdié yǔ, húdié zhī mèng wéi Zhōu yǔ ?
Je ne sais pas si Zhou rêvait qu’il était un papillon, ou si un papillon rêve qu’il est Zhou.
Les deux questions ont exactement la même forme.
Zhuangzi les pose à égalité et ne choisit pas.
Et si vous aviez mal lu ?
Et si le monde n’était pas réel ?
Et si nous vivions tous dans une sorte de songe dont nous n’aurions jamais conscience ?
Zhuangzi ne dit pas que le monde est un rêve.
Il dit même le contraire.
Entre lui et le papillon, écrit-il, il existe une frontière, et cette frontière est nécessaire.
Le mot chinois qui désigne cette ligne est 分 (fēn) : un partage, une coupure nette.
Le papillon n’est pas Zhuang Zhou.
Zhuang Zhou n’est pas le papillon.
Mais cette frontière n’est pas un mur.
Elle est traversée.
Autrement dit, le papillon et Zhuang Zhou sont bien distincts, ils ne font pas qu’un.
Pourtant, l’un est passé dans l’autre.
Un homme a vécu comme un papillon (c’est certain).
Et peut-être, inversement, un papillon vit maintenant comme un homme (c’est la question).
Les deux existent vraiment.
Mais entre les deux, quelque chose a eu lieu.
Zhuangzi appelle cela une transformation.
Et c’est cette transformation, et elle seule, qu’il regarde.
Le moment que vous ne remarquez plus
Chaque matin, vous ne « retrouvez » pas votre moi.
Vous le reprenez.
Comme on reprend une respiration.
Le geste est si rapide, si bien rodé, qu’il devient invisible.
La personne que vous étiez hier soir réapparaît exactement à sa place, et vous voilà reparti pour une journée, comme s’il n’y avait jamais eu d’interruption.
Mais il y en a eu une.
Prenez un cas où le réveil est plus lent : une anesthésie générale.
Les premières secondes, la personne ne sait pas qui elle est.
Puis le prénom revient.
Puis l’âge.
Puis le visage des proches.
Puis les soucis.
Ce n’est pas qu’elle « retrouve » un moi préexistant : elle le recompose pièce par pièce.
La lenteur du processus rend visible ce qui, d’habitude, se fait en une fraction de seconde.
C’est cette lenteur que Zhuangzi a regardée.
Au lieu de se lever et de laisser tout se remettre en place tout seul, il s’est arrêté sur ce qui était en train de se faire.
Et il a vu quelque chose de troublant.
Zhuang Zhou n’est pas une entité fixe qui contiendrait parfois des rêves de papillon.
Ce qu’on appelle « Zhuang Zhou » est justement ce mouvement de reprise.
Chaque matin, c’est le même mouvement, mais il n’est jamais identique.
Le papillon, lui, était un autre mouvement de reprise, plus bref, plus léger, mais tout aussi entier.
Aucun des deux n’est plus « vrai » que l’autre.
Les deux sont des formes passagères, également réelles pendant qu’elles durent.
Le texte finit sur deux caractères
Revenons à la chambre, à Zhuang Zhou qui vient de se réveiller.
On retient toujours la même chose de cette histoire : le philosophe et le papillon, et la question impossible.
Mais on oublie presque toujours ce que Zhuangzi ajoute juste après.
Entre Zhou et le papillon, dit-il, il y a nécessairement une distinction.
Donc ils ne sont pas la même chose.
La frontière existe.
Pourtant, quelque chose a bien traversé cette frontière : un homme est devenu papillon, peut-être l’inverse.
Ce processus, le fait de passer d’un être à l’autre sans effacer la distinction, porte un nom.
Ce nom, ce sont les deux caractères sur lesquels le chapitre s’achève : 物化.
物 (wù) : les êtres, les choses.
化 (huà) : se transformer, devenir autre.
Wùhuà, c’est la transformation des êtres les uns dans les autres.
Ce mot n’est pas un commentaire ajouté à l’histoire.
C’est ce que l’histoire voulait dire.
Zhuangzi ne dit pas que vous êtes un papillon.
Il ne dit pas que vous rêvez.
Il dit que, d’un instant à l’autre, vous passez d’un état à un autre, et que ce passage, cette transformation, n’a rien d’exceptionnel.
C’est ainsi que fonctionne tout ce qui vit.
Vous changez sans cesse de rôle, d’humeur, de présence.
Ce n’est pas un dérèglement.
Ce n’est pas une illusion.
C’est la règle.
Combien de vous depuis ce matin ?
Vous changez d’état plusieurs fois par jour sans même y penser.
Une conversation tendue au travail, puis un moment calme en rentrant.
Vous n’avez pas pris une heure pour « redevenir » vous : vous avez simplement glissé d’un état à l’autre.
Personne ne vous a demandé de choisir lequel était le vrai vous.
Le moi du bureau et le moi de la maison ne sont pas en compétition.
Ils ne se contredisent pas.
Ils se relaient.
C’est précisément ce que Zhuangzi a voulu nommer.
Son chapitre sur le rêve du papillon ne commence d’ailleurs pas par le papillon.
Il commence par un homme assis, immobile, qui dit à son disciple : « j’ai perdu ce moi » (吾喪我).
Il ne décrit pas une crise.
Il décrit un relâchement, comme on desserrerait un nœud trop serré.
Le chapitre s’ouvre sur une perte du moi (calme) et se ferme sur un rêve où le moi vacille (léger).
Entre les deux, toute une réflexion sur la transformation.
Ce que Zhuangzi semble dire, au fond, c’est que ces passages, d’un état à l’autre, d’une posture à l’autre, d’un « je » à un autre, ne sont ni graves ni mystérieux.
Ils sont simplement réels.
Au réveil
Ce soir, avant de vous endormir, il y aura un passage.
Demain matin, au réveil, il y en aura un autre.
Vous ne le verrez pas.
Ou peut-être que si, pendant une respiration.
Zhuangzi, lui, l’a vu.
Il s’est juste arrêté là.
物化.
Charles Zhang
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Sources
Zhuangzi (莊子), chapitre 2, 齊物論 (Qí wù lùn, « La mise à égalité des choses »). Le passage du rêve du papillon (莊周夢蝶) figure dans le dernier paragraphe de ce chapitre. Le passage complémentaire sur 吾喪我 (Nanguo Ziqi) se trouve au début du même chapitre.
Les 7 chapitres intérieurs du Zhuangzi (內篇, nèi piān) sont traditionnellement attribués au philosophe Zhuang Zhou (369-286 av. J.-C. environ) et constituent la couche la plus ancienne du texte. L’édition canonique en 33 chapitres a été établie par Guo Xiang (郭象, env. 252-312 ap. J.-C.).
A. C. Graham, Chuang-tzŭ: The Inner Chapters, Hackett, 2001 (1ère éd. Allen & Unwin, 1981). La formulation « things changing into one another » pour traduire 物化 est de Graham.
Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction anglaise canonique.
Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-tseu, Allia, 2002. Lecture corporelle et non métaphysique du Zhuangzi, très utile pour éviter la dérive mystique sur ce passage.
Jean Levi, Les Œuvres de Maître Tchouang, Encyclopédie des Nuisances, 2006 (rééd. Gallimard, coll. L’Imaginaire). Traduction française littéraire.

bonjour, j’ai rêvé que je volait oui, mais avec mon frère et ma sœur , c était bizarre car ce rêve est rester dans ma mémoire, je cherchais a voler plus haut , cette sensation de liberté, de legereté sans vraiment comprendre pourquoi , juste être dans l’espace , cette état impossible , mais je n’était pas seul, un autre rêve aussi j’étais dans 1 petite voiture d enfant et je roulais le chemin était comment dire , genre dessin animé je montait et descendais cette route et je regardais au loin, il y a 1 signification je pense , l’état d’ esprit cherche comme 1 porte de sortie , un changement de vie , 1 chose est sûre c était très serein , sans crainte de quoique ce soit , bien a vous