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Cher(e) ami(e) du Tao,

Il y a quelque chose que vous voulez absolument que cette personne comprenne.

Une chose que vous avez vue.

Une chose que vous avez vécue.

Une vérité, peut-être, à laquelle vous tenez.

Vous expliquez.

Vous reformulez.

Vous précisez.

Vous voyez son visage en face de vous, et vous sentez bien que ça ne passe pas.

Alors vous mettez plus de mots, plus d’exemples. 

Vous croyez sentir le moment où ça va basculer, où ça va enfin entrer.

Mais plus vous précisez, plus ça s’éloigne.

À la fin de la conversation, quelque chose en vous est fatigué. 

Vous avez donné, vous avez insisté, vous avez voulu que ça reste.

Et vous avez la sensation, que vous venez de pousser hors de vous quelque chose que vous auriez dû garder en silence.

Il y a vingt-cinq siècles, un homme s’est levé et il est parti

laozi


Le Shiji, la grande chronique historique de la Chine ancienne, rapporte qu’un homme appelé Laozi était archiviste à la cour des Zhou.

Il avait passé sa vie au milieu des textes, des annales, des protocoles.

Il avait tout lu, tout vu, tout écouté.

Et un jour, il a regardé autour de lui le royaume qui se défaisait.

Les rituels qui se vidaient.

Les paroles qui ne pesaient plus.

Alors il a décidé de partir.

Pas de réformer.

Pas d’enseigner.

Pas de fonder une école.

​Partir.

Il prit la direction de l’Ouest, monté sur un bœuf, comme le veut la tradition.

Sans escorte, sans annonce, sans testament.

Il chemina jusqu’à atteindre la frontière du royaume, au col de Hangu (函谷关).

Une passe étroite, gardée, par où passaient les voyageurs qui quittaient le monde connu pour s’enfoncer dans l’inconnu de l’Ouest.

Le gardien de la passe s’appelait Yin Xi (尹喜).

On dit qu’il avait une certaine sensibilité aux choses, qu’il savait reconnaître les hommes. 

Quand il vit ce vieil archiviste s’approcher de la frontière en silence, il comprit qui il avait devant lui. 

Et il comprit, surtout, que ce qui se présentait là était en train de partir.

Alors il l’arrêta.

Et il lui demanda quelque chose qui, dans sa bouche, sonnait comme une prière :

« Vous allez vous retirer, faites l’effort d’écrire un livre pour moi. »

Laozi n’avait rien prévu d’écrire.

Il n’avait rien à transmettre.

Il s’apprêtait à franchir la passe et à s’effacer.

Mais devant l’insistance de Yin Xi, il céda. 

Il s’arrêta quelques jours.

Il prit un pinceau.

Il écrivit cinq mille caractères, à peine, sur des lamelles de bambou liées par des cordelettes. 

Cinq mille caractères qui deviendraient, plus tard, le Daodejing (道德经), un des textes les plus lus de l’histoire de la pensée humaine.

Il rendit le rouleau à Yin Xi.

Puis il franchit la passe.

Et personne ne le revit jamais.

Le sage a si bien disparu qu’on ne sait même plus qui il était.

Le texte n’est pas le geste

L’événement central de cette histoire n’est pas l’écriture du texte.

C’est le départ.

Laozi ne voulait pas écrire.

Il ne se considérait pas comme porteur d’une mission.

Il n’avait pas de leçon à donner, pas de testament à laisser, pas de continuité à assurer.

Il voyait simplement que le monde où il avait vécu n’était plus son monde, et il s’en allait.

Le texte que nous avons aujourd’hui, ce texte qu’on relit dans toutes les langues depuis vingt-cinq siècles, n’est pas le geste de Laozi.

C’est ce que Yin Xi lui a arraché.

Sans Yin Xi, il n’y aurait pas de Daodejing.

Laozi serait passé, aurait disparu, et nous n’aurions rien.

Et il faut prendre le temps de mesurer cette idée : c’est l’insistance d’un autre qui a produit la transmission.

​Pas la volonté du sage.

Le sage, lui, voulait simplement partir.

Trois fois vous

Maintenant, regardez-vous dans cette scène.

Pas une seule fois ; trois fois.

Il y a des jours où vous êtes Laozi.

Vous avez vécu, vous avez compris des choses, et il y a en vous des moments où vous sentez que ce que vous portez n’a plus besoin d’être dit.

Quelque chose en vous, parfois, voudrait simplement se taire et passer.

D’autres où vous êtes Yin Xi.

Vous voyez quelqu’un s’éloigner, une figure que vous avez admirée à qui vous voudriez encore arracher des mots, des souvenirs, des explications.

La sagesse que vous percevez chez quelqu’un et dont vous voudriez la formule, le résumé, la trace.

Et puis il y a les conversations où vous êtes les deux à la fois.

Vous reformulez, vous précisez.

Vous êtes Laozi qui voudrait partir, et Yin Xi qui s’arrache encore quelques mots à lui-même.

Vous écrivez votre propre Daodejing, sans cesse, à chaque conversation.

​Vous insistez pour ne pas disparaître.

C’est ici que naît une question difficile.

Et si transmettre était, parfois, une forme d’attachement ?

Pas un attachement à l’autre, mais à ce qu’on croit avoir compris.

À l’idée que la chose doit absolument être transmise, et qu’on est responsable de sa transmission.

Et là, un vertige se présente.

Si vous tenez la chose trop fort, elle n’est déjà plus ce qu’elle était quand vous l’avez comprise.

Ce que vous essayez de faire passer n’a peut-être pas besoin d’être rendu clair.

Cela a peut-être besoin de rester en suspens.

Cette idée peut piquer.

Surtout pour qui a passé une vie entière à transmettre, à former, à élever, à expliquer.

Et il ne s’agit pas de la retourner contre vous.

La transmission est aussi, souvent, un geste juste, nécessaire, généreux. 

Vous pouvez dire une chose et laisser l’autre en faire ce qu’il veut.

​Ou vous pouvez la dire en voulant qu’il comprenne exactement ce que vous, vous avez compris.

C’est cette frontière que Laozi met sous vos yeux.

Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces

Et il y a quelque chose d’extraordinaire dans le texte que Yin Xi a obtenu de lui.

Le Daodejing, ce texte arraché à un homme qui voulait partir, contient en son chapitre 27 une phrase qui éclaire le geste même de son auteur.

善行無轍跡.
« Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces. »

C’est la première phrase du chapitre.

Elle pourrait passer pour une métaphore.

Elle est, en réalité, une description littérale de ce que Laozi est en train de faire en l’écrivant.

Le chapitre poursuit.

Il dit que le sage agit sans accumuler.

Qu’il guide sans saisir.

Qu’il aide sans laisser de dette.

« Le sage n’abandonne personne », dit le texte.

Il accompagne. 

Mais il n’attache pas non plus.

Il ne crée pas de dépendance.

Il fait ce qu’il y a à faire, puis il laisse passer.

L’idée est subtile, parce qu’elle ne dit pas qu’il faut cesser d’aider, ou cesser de transmettre. 

Elle dit qu’on peut le faire sans en attendre quelque chose.

​Sans s’inscrire dans la trace qu’on laisse.

Le bon guide ne s’approprie pas le chemin.

Il vous accompagne jusqu’à un point, et il vous laisse continuer seul.

Si vous vous retournez, il n’est plus là.

Pas parce qu’il vous a trahi.

Parce qu’il avait fait ce qu’il avait à faire, et qu’il est passé.

Voilà ce que Laozi écrit, avant de partir.

​Voilà ce qu’il fait, en le faisant.

Le texte et le geste se répondent : il transmet, mais sans se lier à ce qu’il transmet.

Il écrit le texte, et il s’en va.

Il laisse le rouleau à Yin Xi, et il ne s’occupe pas de savoir qui le lira, comment, dans quels siècles. 

Il dit, par son geste : « voici ce que vous avez voulu, faites-en ce que vous voudrez. »

Et si vous n’ajoutiez rien de plus ?

Pensez aux situations où, en ce moment même, quelque chose en vous voudrait être compris.

Une vérité que vous avez du mal à faire entendre à un proche.

 Un savoir, peut-être lié à votre métier, dont vous voulez qu’il ne se perde pas.

Un conseil qu’on vous redemande, encore et encore, par des gens qui ne le suivent jamais.

Un projet, peut-être, que vous portez et dont vous voudriez qu’il reste, après vous.

Toutes ces situations sont légitimes.

Et il n’y a rien à condamner.

Mais essayez ceci, juste un instant : imaginez que vous n’ajoutiez rien de plus. 

Que vous laissiez la conversation finir là, le savoir se transmettre tout seul, ou pas du tout, le projet rester tel qu’il est aujourd’hui.

Le geste de Laozi rappelle une chose simple.

Il a transmis parce qu’on le lui a demandé.

Sans cette demande, il serait parti en silence. 

Le Daodejing n’existe que parce que Yin Xi a voulu qu’il existe.

Cela change la question. La transmission n’est juste que quand elle est appelée. 

Tant qu’elle ne l’est pas, transmettre, c’est ajouter quelque chose qui n’a pas été demandé.

Et la chose la plus généreuse, parfois, n’est pas de donner.

C’est d’attendre.

Au col de Hangu

On dit qu’au col de Hangu, le vent vient de l’Ouest.

Qu’il soulève la poussière sur le chemin.

Que les voyageurs qui passent la frontière disparaissent, peu à peu, dans la brume des collines.

Yin Xi resta là, longtemps, le rouleau à la main.

Laozi marchait déjà.

La silhouette s’éloignait, devenait petite, devenait floue.

Puis il n’y eut plus rien.

Nul ne sait où il finit.

Charles Zhang

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Sources

Sima Qian (司马迁), Shiji (史记), « Biographie de Laozi et Han Feizi » (老子韩非列传), IIe siècle av. J.-C. Le récit du départ de Laozi au col de Hangu et de la rédaction du Daodejing à la demande de Yin Xi figure dans cette biographie.

Édouard Chavannes, Les Mémoires historiques de Se-ma Ts’ien, Ernest Leroux, 1895-1905. Traduction française de référence du Shiji.

Burton Watson, Records of the Grand Historian, Columbia University Press, 1993. Traduction anglaise reconnue, utile pour croiser les nuances de la scène.

Lao-tseu, Tao Te King, traduction de Stanislas Julien, ou plus récemment celle de Rémi Mathieu (Entrelacs, 2008). La phrase « Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces » (善行無轍跡) ouvre le chapitre 27.

D. C. Lau, Tao Te Ching, Penguin Classics, 1963 (rééd. 1982). Traduction anglaise particulièrement claire du chapitre 27, citée pour la formule sur le sage et l’homme qui n’est pas de bien.

Yi Jing, le Livre des Changements, traduction de Cyrille J.-D. Javary et Pierre Faure, Albin Michel, 2002. Le commentaire de l’hexagramme 33 (Dun, 遯) y est développé avec précision.

Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997. Pour replacer Laozi et le taoïsme dans leur contexte historique, et pour la discussion sur l’opacité historique du personnage.

3 commentaires

  • Nadine dit :

    merci pour ce message, j’aime beaucoup votre sagesse qui décrit 1 vie , oui il y a tant de ressentiment , nos parents lorsqu’ils decèdent , on ne ressent plus du tout les émotions de la même façon , leur visions des choses claquent si fort a ce moment là , comme si on se réveillait , et on applique tout ce qui nous ont appris mais pas avant , c est effectivement la disparition de l’être qui nous fait réagir , on s éveille , je reste toujours dans l’esprit que l’on apprend toute sa vie de nos erreurs pour enfin être soi même , on devient plus sage après des tempêtes , je voudrais écrire 1 livre sur mon expérience de vie avec mes chats qui m’ont souvent aider ,depuis longtemps afin de laisser 1 trace et de permettre 1 aide à celui qui voudra bien lire , merci bien à vous

  • Emma dit :

    Cher monsieur, votre lettre tombe au bon moment.
    Je me trouve dans une situation de  » demande  » et je suis persuadée que la transmission en vingt mots est à la fois trop et trop peu.
    Avec un proche il est peu recommandable de réagir par  » faites-en ce que vous voulez  » n’est-ce pas ?
    Il est vrai que j’ai horreur des malentendus. Comme toile de fond, c’est peut-être pas génial 🙂 !

    Merci pour vos lettres toujours d’une grande qualité !
    Bien à vous

  • Aude dit :

    la plupart du temps, j’agis ainsi, mais pas toujours, alors merci de me rappeler ce savoir être qui apporte une paix joyeuse

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