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Cher(e) ami(e) du Tao,

Un matin de fin août, ou début septembre.

Rien de spectaculaire n’a changé, et pourtant quelque chose a changé. 

La lumière tombe autrement dans la cuisine, plus oblique, plus dorée. 

L’air, quand vous ouvrez la fenêtre, a une odeur qu’il n’avait pas la semaine dernière, quelque chose de plus frais, de plus grave. 

Le café, à la même heure, n’a plus tout à fait le même goût.

Et vous, vous vous sentez bizarrement flottant. 

Pas triste, pas déprimé ; à côté. 

Un vague à l’âme sans objet, une irritabilité qui monte pour un rien, un sommeil qui se dérègle un peu. 

Vous cherchez une raison : le travail qui reprend, une contrariété, une nuit trop courte. 

Mais aucune de ces raisons ne tient vraiment. 

Vous vous dites, un peu perplexe : « je ne sais pas ce que j’ai en ce moment. »

Et si ce que vous aviez n’était pas dans votre vie, mais dans le calendrier ?

Et si ce n’était pas vous qui alliez mal, mais une saison qui s’en va pendant qu’une autre n’est pas encore installée, et vous, coincé entre les deux ?

La page qu’on ne tourne pas d’un coup

Nous imaginons les saisons comme des cases nettes, séparées par des dates.

Le 21 juin, l’été commence ; le 21 septembre, l’automne ; on tourne la page, et voilà. 

Une frontière franche, un interrupteur. 

Dans cette vision, il n’y a rien à dire de l’entre-deux : soit on est dans une saison, soit dans l’autre, jamais entre les deux.

Mais regardez le vivant.

Rien, dans la nature, ne bascule d’un coup. 

Un arbre ne passe pas de l’été à l’automne le 21 septembre à minuit.

Il y a des semaines entières où il est entre les deux.


Plus tout à fait vert plein, pas encore dépouillé, avec ses premières feuilles qui jaunissent pendant que les autres tiennent encore. 

Ce moment-là n’est ni l’été ni l’automne. 

C’est le passage.

Et le passage a sa propre durée, sa propre couleur, sa propre difficulté.

Notre calendrier, avec ses dates tranchées, rend ces passages invisibles.

Nous avons des mots pour les saisons, mais aucun pour les entre-deux.

Alors quand notre corps traverse un de ces passages, nous ne le reconnaissons pas.

Nous cherchons ailleurs, dans notre vie, une cause à ce qui n’en a pas d’autre que le mouvement des saisons.

La cinquième saison

La pensée chinoise, elle, a un mot pour ces entre-deux, et même une place dans son calendrier.

Là où nous comptons quatre saisons séparées par des dates, elle en glisse une cinquième, discrète, entre chacune des autres : l’intersaison.

Ce n’est pas une image poétique. 

C’est une vraie saison, avec ses dates : une période d’environ dix-huit jours à chaque changement, que la tradition décrit comme neuf jours qui quittent l’ancien et neuf jours qui accueillent le nouveau. 

Un temps du « pas encore fini, pas encore commencé ».

La médecine chinoise a compris quelque chose que notre calendrier ignore : le passage lui-même est un temps, qui mérite d’être nommé et habité, pas seulement une ligne à franchir entre deux états stables.

Et ce temps a sa logique. 

Il est confié, en médecine chinoise, à la Rate, ce système de la transformation, celui qui adapte, qui digère non seulement les aliments mais les changements. 

Au passage d’une saison à l’autre, le corps doit se recalibrer, défaire un réglage et en installer un autre, et ce travail-là, invisible, se paie en énergie. 

Voilà pourquoi le corps est plus fragile dans ces moments, et pourquoi l’on s’y sent flottant sans savoir dire de quoi. 

Ce flottement n’est pas une panne.

C’est le prix, tout simple, d’un recalibrage en cours. 

On le sent parfois sans pouvoir le nommer.

Une légère lourdeur, l’impression d’avancer dans quelque chose d’un peu plus épais que d’habitude, comme si le corps, le temps de quelques jours, se déplaçait avec un cran de retard sur nos intentions. 

Rien d’alarmant ; la trace, seulement, d’un travail qui se fait en coulisses.

Entre deux locataires

Pensez à un logement au moment où il change d’occupant. 

L’ancien locataire a rendu les clés, mais il reste des traces de lui : un objet oublié, une marque au mur, l’écho de sa présence. 

Le nouveau n’a pas encore emménagé ; ses cartons sont là, empilés, mais rien n’est déballé, rien n’est à sa place. 

Pendant quelques jours, l’appartement est dans un état étrange, ni vraiment habité ni vraiment vide. 

On ne sait pas où poser son café, où s’asseoir, où dormir. 

Tout est provisoire, en suspens.

Personne ne dirait, en voyant cet appartement, qu’il est en panne, ou mal conçu. 

Il est simplement en transition, entre deux locataires. 

Ce désordre est l’état normal d’un déménagement, pas un défaut du logement.

Votre corps, au changement de saison, vit exactement cela. 

Une énergie s’en va, avec ses habitudes, ses réglages.

Une autre arrive, mais elle n’a pas encore posé ses meubles. 

Et pendant ce battement, vous habitez un entre-deux inconfortable, avec vos cartons intérieurs empilés au milieu du salon. 

L’inconfort n’est pas une maladie.

C’est l’état d’un corps qui change de locataire. 

Les saisons ne changent pas seulement le décor autour de vous ; elles changent qui habite en vous.

Olivier croyait déprimer chaque automne

Olivier a cinquante ans, et chaque année, à la même période, la même histoire recommence. 

Quand l’été bascule vers l’automne, quelque chose s’affaisse en lui. 

L’entrain retombe, le sommeil se fait plus léger, une grisaille s’installe. 

Et chaque année, fidèlement, il cherche une explication dans sa vie. 

Le retour du travail après les vacances.

Une lassitude de son métier.

Un doute sur son couple, sur ses choix.

Il se demande s’il ne fait pas une petite dépression qui commence.

Un jour, en regardant en arrière, il a vu le motif. 

Ce n’était pas une année particulière ; c’était toutes les années.

Chaque fin d’été, depuis toujours, il traversait ce même creux, à la même date, quelles que soient les circonstances de sa vie. 

Ce n’était pas son travail, ni son couple, ni un début de dépression. 

C’était un passage qu’il refaisait chaque année sans jamais le reconnaître.

Olivier n’a rien eu à réparer.

Il a seulement cessé de chercher dans sa biographie ce qui était inscrit dans le calendrier. 

Le simple fait de savoir « je suis dans un passage, comme chaque automne » a changé le poids de la chose. 

Ce qui l’épuisait, ce n’était pas tant le creux ; c’était l’enquête angoissée qu’il rouvrait chaque année pour lui trouver une cause qui n’existait pas.

Demander sa stabilité à un déménagement

Vous n’avez aucune règle à appliquer, seulement un réflexe à changer. 

Quand vient un de ces flottements sans cause claire, au lieu de demander « qu’est-ce qui ne va pas dans ma vie ? », vous pouvez vous demander : sommes-nous dans un passage ?

Car il y a là une forme particulière du mot que nous suivons depuis le début de cette série. 

Le contre-temps, cette fois, ce n’est pas de vivre à contre-horloge ; c’est de demander à un temps de transition la stabilité d’un temps installé. 

De s’en vouloir de flotter, alors que flotter est précisément ce que fait un corps en train de changer de saison. 

On ne reproche pas à un appartement en plein déménagement d’être mal rangé ; on ne devrait pas se reprocher d’être un peu dispersé quand tout, en soi, est en train de changer d’occupant.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à faire, mais l’inverse d’une injonction.

L’intersaison n’est pas un obstacle à franchir le plus vite possible.

C’est un temps qui demande, si on le peut, un peu plus de ménagement. 

On ne planifie pas un marathon le jour de son déménagement. 

Reconnaître qu’on est dans un passage, c’est déjà s’accorder le droit d’y aller plus doucement, sans se juger.

Regarder le passage passer

Revenez à ce matin de fin d’été.

À la lumière plus oblique, à l’odeur nouvelle de l’air, à ce léger décalage intérieur que vous ne saviez pas nommer.

Ce n’est pas vous qui vacillez.

C’est le monde qui change de locataire, et vous habitez l’entre-deux, le temps que les meubles se posent.

Ce flottement n’est pas le signe que quelque chose se dérègle dans votre vie ; c’est le signe, au contraire, que vous êtes vivant, accordé au monde, traversé par les mêmes passages que les arbres et la lumière.

Aux prochains changements de saison, essayez ceci : au lieu de chercher aussitôt une cause à votre humeur, remarquez seulement la sensation du passage lui-même.

L’air qui change, la lumière qui tourne, ce petit décalage en vous.

Regardez-le comme on regarde un paysage défiler par la vitre, sans vous accuser d’avoir le mal des transports. 

Le passage passe ; il passe toujours.

Et de l’autre côté, une nouvelle saison vous attend, installée.

Cet entre-deux de l’intersaison est passager ; il se résout de lui-même, les meubles finissent toujours par se poser. 

Mais il arrive que le décalage, lui, ne se résorbe pas.

Que l’on reste dans une saison que le monde a déjà quittée. 

Dans la prochaine lettre, nous verrons ce qui se passe quand on est en retard sur une saison : quand le corps, ou le cœur, reste en hiver alors que dehors, tout est déjà au printemps.

Esther Chen

P.S. : Ce message a-t-il fait sourire une part de vous restée sérieuse ?

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