Cher(e) ami(e) du Tao,
Il existe un moment, dans l’apprentissage de presque tout, où l’on ne peut rien montrer.
Le travail a lieu, mais il ne se voit pas encore.
Celui qui regarde de loin ne voit qu’une personne occupée à répéter un geste anodin, toujours le même.
Celui qui répète sent qu’une chose se met en place, sans pouvoir dire laquelle, ni quand elle sera prête.
Ce temps-là n’offre aucune récompense.
On y avance sans repère, et rien, autour de soi, ne confirme qu’on avance.
On se demande même parfois si l’on ne perd pas son temps.
Une forêt pleine de cigales
On raconte, dans le Zhuangzi, que Confucius traversait un jour le pays de Chu.
En sortant d’une forêt, il aperçut un vieil homme au dos courbé, une longue perche entre les mains, qui attrapait les cigales jusque dans les branches.

Il les prenait une à une, sans jamais en manquer, avec la facilité de quelqu’un qui ramasserait des cailloux sur un chemin
猶掇之也
yóu duō zhī yě
Confucius s’arrêta.
Un secret très ennuyeux
Il s’approcha.
« Quelle habileté, dit-il. Auriez-vous une méthode ? »
Le vieil homme ne se fit pas prier.
Oui, répondit-il, il avait une méthode, et elle n’avait rien de caché.
La technique était simple : approcher l’extrémité rendue collante d’une perche jusqu’à l’aile d’une cigale, la toucher, puis la ramener.
Mais au bout d’une longue perche, le plus petit mouvement de la main devient un écart beaucoup plus grand.
C’était cela qu’il travaillait.
Depuis cinq ou six mois, il s’exerçait à tenir des boules en équilibre au sommet de sa perche (累丸, léi wán).
La progression, il la comptait.
Deux boules d’abord.
Lorsqu’elles tenaient sans tomber, quelques cigales lui échappaient encore.
Puis trois.
Il en manquait beaucoup moins.
Puis cinq.
Lorsqu’elles tenaient toutes sans jamais choir, prendre une cigale revenait alors à la ramasser par terre.
Quand il en était là, disait-il, son corps se faisait aussi immobile qu’un tronc sec, et son bras aussi fixe qu’une branche de bois mort.
槁木之枝
gǎo mù zhī zhī
Pas une raideur, pas une tension : simplement plus rien qui bouge inutilement.
Le Ciel et la Terre avaient beau être immenses, les dix mille êtres innombrables, il n’existait plus pour lui que la conscience d’une aile de cigale.
惟蜩翼之知
wéi tiáo yì zhī zhī
Il ne se retournait pas, ne se penchait pas, n’échangeait cette aile contre rien au monde.
Comment, dans ces conditions, aurait-il pu échouer ?
Confucius se tourna vers ses disciples.
用志不分,乃凝於神
yòng zhì bù fēn, nǎi níng yú shén
Employer son intention sans la laisser se disperser, et l’esprit alors se concentre.
Voilà, dit-il, ce dont ce vieil homme au dos courbé nous donne l’exemple.
Combien de monde tient dans une aile ?
Il y a quelque chose de déconcertant dans cette réponse.
Pour attraper ses cigales, le vieil homme ne convoque pas l’immensité du Ciel et de la Terre.
Il ne mobilise pas tout ce qu’il sait.
Il réduit.
Il ne lui reste qu’une aile dans son attention, et c’est précisément parce qu’il ne lui reste qu’une aile qu’il ne manque jamais son geste.
On imaginerait volontiers l’inverse : que la maîtrise consiste à tout prendre en compte, à tout percevoir en même temps.
Ici, c’est le contraire.
Moins il y a de choses pour partir en tous sens, plus le geste devient sûr.
La maîtrise ne vient pas de ce qu’il ajoute au geste, mais de tout ce qui cesse de venir entre lui et l’aile.
Le reste du monde ne disparaît pas.
Il cesse simplement de compter dans le geste.
Tout ce qu’il est vient tenir dans un espace de la taille d’une aile.
Ce qui se rétrécit, ce n’est pas la personne.
C’est ce qu’elle regarde.
Dans l’atelier du charron
Cette scène en appelle une autre, dans le même livre.
Un charron nommé Bian taille une roue devant son prince (une précédente lettre lui était consacrée).
Interrogé sur son art, il reconnaît une limite : ce qu’il sait, il ne peut le transmettre, pas même à son propre fils.
Son savoir existe, mais il vit dans ses mains, à cet endroit où les mots finissent par manquer.
Le bossu partage avec lui cette expérience d’un geste juste que les mots n’épuisent pas.
Mais il peut exprimer quelque chose que le charron ne pouvait pas transmettre : comment il s’y est préparé.
Cinq ou six mois.
Deux boules, puis trois, puis cinq.
Il ne livre pas le secret du geste ; il montre au moins le chemin qui l’a rendu possible.
C’est peu, et c’est déjà considérable.
Entre « vous comprendrez quand vous saurez le faire » et « commencez par deux boules », il y a toute la différence entre un savoir enfermé dans le geste et un savoir dont on peut encore indiquer le seuil.
Cette exigence de ne plus s’éparpiller apparaît ailleurs dans le Zhuangzi.
Dans le passage du jeûne du cœur, on lit 若一志 (ruò yī zhì) : rendre son intention une.
Puis vient l’idée de ne plus écouter seulement avec les oreilles, ni même avec le cœur.
Ici le geste, là l’écoute, deux voies séparées qui réclament pourtant le même resserrement : rassembler ce qui, d’ordinaire, part dans toutes les directions.
Tout tient dans un seul mot
Reprenons la formule :
用志不分,乃凝於神.
Employer son intention sans la disperser, et l’esprit alors se concentre.
Mais « se concentrer » efface justement ce qu’il y a de plus intéressant dans la phrase.
Le texte emploie un mot beaucoup plus physique :
凝 (níng), se condenser, prendre consistance, cesser de se disperser.
Ce qui se dispersait tient enfin ensemble.
L’intention n’a pourtant pas disparu.
用志 signifie bien « employer son intention ».
Ce que le texte retire, ce n’est pas l’intention, mais sa division : 不分, ne pas la disperser.
Et le petit mot 乃, « alors », compte lui aussi.
La condensation n’est pas commandée : elle vient après.
L’esprit ne se rassemble donc pas en se crispant.
Il prend, peu à peu, comme une matière qui trouve sa tenue.
Cinq ou six mois de boules sur une perche.
Et au bout, quelque chose qui, en effet, a pris.
Une boule roule encore par terre
Il y a peut-être, en ce moment, quelque chose que vous apprenez à tenir.
Un métier, un instrument, une langue, une façon d’être avec les autres.
Peut-être n’en êtes-vous pas encore à cinq boules.
Peut-être à deux, et il vous en échappe encore une de temps à autre, sans prévenir.
Ce n’est pas un manque.
C’est un palier.
De l’extérieur, on voit seulement une boule tomber.
De l’intérieur, le geste devient pourtant plus précis, plus stable.
Un jour, il ressemblera peut-être à presque rien : quelque chose que vous ferez avec la facilité de celui qui ramasse un caillou sur un chemin.
D’ici là, il tombera encore des boules.
Quelques mois passeront encore.
Peut-être davantage.
Qu’êtes-vous, vous, en train d’empiler, sans que cela se voie encore ?
Toujours les mêmes boules
Quelque part, le vieil homme tient ses boules.
Il les empile.
Une tombe.
Il recommence.
Puis une autre.
Il recommence encore.
Ce n’est que cela.
C’est déjà tout.
Charles Zhang
P.S. : Ce message vous a-t-il tendu la main au bon moment ?
J’aimerais vraiment savoir à quel moment et comment ces histoires sont venues vous rejoindre là où vous en étiez.
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Sources
Zhuangzi, dans la traduction de Jean Lévi (Les Œuvres de Maître Tchouang, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2010). L’anecdote du bossu aux cigales (痀僂承蜩, gōulóu chéng tiáo) se trouve au chapitre 19, 達生 (Dá shēng, « Atteindre la vie »). La lettre s’appuie aussi sur deux autres passages du recueil : le charron Bian (輪扁, Lún Biǎn) au chapitre 13, 天道 (Tiān dào), et le jeûne du cœur (心齋, xīnzhāi) au chapitre 4, 人間世 (Rén jiān shì), d’où provient la formule 若一志 (ruò yī zhì).
Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu (Columbia University Press, 1968). Traduction anglaise de référence, qui couvre intégralement le chapitre 19.
