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Cher(e) ami(e) du Tao,

Le printemps est arrivé pour de bon. 

Les terrasses débordent, les gens ont ressorti les manches courtes, il y a des rires dehors jusqu’au soir et cette lumière qui revient, franche, qui donne envie de recommencer quelque chose. 

Tout le monde, autour de vous, semble avoir redémarré.

Tout le monde sauf vous. 

Vous êtes resté en hiver. 

Pas effondré, pas malade au sens où on l’entend d’habitude ; en décalage. 

L’élan général vous parvient comme à travers une vitre. 

On vous lance, avec bienveillance, « ça va mieux avec le beau temps, non ? », et vous hochez la tête sans y être vraiment. 

Et par-dessus le décalage, une petite honte s’installe : celle de ne pas suivre, d’être en retard sur une joie que le calendrier semble avoir décrétée obligatoire.

Et si vous n’étiez pas en retard, mais simplement à une autre heure que le monde ?

Et si le temps du dedans n’était pas tenu de suivre le temps du dehors ?

Le calendrier officiel des émotions

Nous vivons avec une croyance que nous ne formulons jamais, mais qui nous juge en permanence.

Il existerait un calendrier officiel des états intérieurs, et nous devrions nous y conformer. 

Le printemps venu, on doit se sentir renaître. 

Après tel nombre de mois, un chagrin « devrait » être digéré.

À tel âge, on « devrait » en être là. 

Comme si les saisons du cœur avaient un horaire public, affiché, le même pour tous, aussi réglé que les saisons du ciel.

Mais le temps du dedans n’est pas synchronisé avec le temps du dehors.

Il a sa propre horloge, souvent plus lente, qui ne se règle ni sur le thermomètre ni sur le calendrier social.

La lumière peut revenir dehors sans revenir en vous.

Les autres peuvent avoir tourné la page pendant que la vôtre est encore ouverte au même endroit.

Ce décalage n’est pas une faute. 

C’est même l’inverse : c’est la preuve que votre monde intérieur a un temps propre, qui lui appartient, et qui ne se laisse pas commander par l’affichage extérieur.

L’hiver n’est pas un retard

La médecine chinoise l’a compris depuis longtemps : nous sommes traversés par des saisons intérieures, et rien ne garantit qu’elles coïncident avec les saisons du calendrier.

On peut porter un hiver en plein mois de mai.

Et l’hiver, dans cette pensée, n’est pas une mauvaise saison. 

C’est le temps du repli, de la profondeur, du retour vers l’intérieur. 

C’est la saison des Reins, ce socle profond où le corps se reconstitue dans le silence et l’obscurité, loin de l’agitation de la surface. 

Un hiver intérieur qui dure, ce n’est donc pas forcément une panne ; c’est parfois un être qui a besoin de plus de temps souterrain que le calendrier ne veut lui en accorder.

Quelque chose, en profondeur, n’a pas fini son travail.

Le problème n’a jamais été d’être en hiver. 

Le problème, c’est qu’on exige de vous le printemps. 

Qu’on prenne votre saison lente pour un retard à rattraper, alors qu’elle est un temps nécessaire, en train de faire, dans l’ombre, ce qu’aucun soleil de terrasse ne peut faire à sa place.

Car le printemps, en médecine chinoise, a lui aussi son organe : le Foie. 

C’est lui qui gouverne l’élan, la projection vers l’avant, la capacité de se lever, d’entreprendre, de sortir de soi.

Quand le printemps revient dehors mais que le Foie, en vous, n’est pas encore réveillé, l’élan général reste derrière une paroi ; vous le voyez, vous ne le rejoignez pas. 

Ce n’est pas que vous refusiez le printemps ; c’est que votre Foie a besoin de plus de temps pour retrouver sa fonction de mise en mouvement. 

Et l’on ne force pas un Foie à s’élancer plus vite qu’il ne le peut.

Il y a même, dans la pensée chinoise, une raison à cette lenteur. 

L’hiver et le printemps ne sont pas deux saisons étrangères l’une à l’autre : l’Eau des Reins nourrit le Bois du Foie. 

Un hiver intérieur qui se prolonge, c’est un temps où le socle profond puise encore dans ses réserves pour reconstituer l’élan à venir. 

Le printemps ne peut pas jaillir tant que cette reconstitution n’est pas faite. 

Ce n’est pas un retard ; c’est l’ordre des choses. 

L’hiver n’est pas le contraire du printemps ; il en est la réserve.

Le décalage horaire du cœur

Vous connaissez le décalage horaire. 

Vous rentrez d’un long voyage, à l’autre bout du monde.

Il est midi ici, en plein jour, et votre corps, lui, est resté à l’heure de là-bas : pour lui, il est trois heures du matin.

Vous êtes épuisé quand tout le monde déjeune, réveillé en pleine nuit.

Personne ne vous accuse d’être « en retard » ou paresseux. 

On sait que votre horloge intérieure a besoin de quelques jours pour rattraper le fuseau, à son rythme, sans qu’on puisse la forcer.

Le décalage dont nous parlons est un décalage horaire du cœur. 

Le monde est passé à l’heure du printemps ; votre horloge intime est encore à l’heure de l’hiver. 

Ce n’est pas une faute, pas plus que le jet-lag n’est une faute. 

C’est un fuseau à rattraper. 

Et cela prend le temps que cela prend, un temps qui ne se décrète pas de l’extérieur.

La différence, c’est qu’un décalage horaire, tout le monde le comprend et l’excuse. 

Le décalage du cœur, lui, ne se voit pas. 

Alors on vous croit disponible pour le printemps, et vous vous croyez vous-même fautif de ne pas l’être.

Le deuil de Christine n’avait pas d’horaire

Christine a perdu sa mère l’automne dernier.

Les premières semaines, tout le monde était là : les appels, les visites, les plats déposés, cette attention qui entoure les endeuillés.

Puis, comme toujours, la vie des autres a repris son cours.

Les appels se sont espacés.

Le monde est passé à autre chose.

Christine, elle, n’est pas passée à autre chose. 

Des mois plus tard, le chagrin est toujours là, par vagues, à des moments imprévisibles.

Et autour d’elle, sans méchanceté, une attente s’est installée : celle de la voir « aller mieux », « remonter la pente », « tourner la page ». 

Une phrase revient, gentille et terrible : « il faut avancer, maintenant. » 

Alors Christine s’est mise à se juger elle-même. 

À se demander si elle ne faisait pas mal son deuil, si elle ne s’écoutait pas trop, si elle n’était pas anormalement lente.

Ce qui l’épuisait n’était pas seulement le chagrin. 

C’était le chagrin plus le reproche qu’elle s’en faisait. 

La perte, plus la honte d’être en retard sur un calendrier que personne n’a jamais écrit mais que tout le monde semble connaître. 

Un jour, quelqu’un lui a dit simplement : votre deuil n’a pas d’horaire à respecter.

Il suit son temps, pas celui des condoléances. 

Christine n’a rien eu à accélérer. 

Elle a seulement cessé d’ajouter, à sa peine, la culpabilité de la porter encore.

La honte d’être à contretemps

Vous n’avez aucune règle à appliquer, aucune saison à forcer. 

Il s’agit seulement de cesser une comparaison qui fait mal : celle entre l’heure qu’il est en vous et l’heure affichée dehors.

Car voici la forme la plus intime du mot que nous suivons depuis le début de cette série. 

Le vrai contre-temps n’est pas d’être en hiver quand le monde est au printemps.

C’est de s’en vouloir de l’être. 

La souffrance n’est pas dans le décalage lui-même ; elle est dans le reproche qu’on s’en fait, dans ce calendrier des autres qu’on plaque sur son temps intérieur pour se déclarer en faute. 

Retirez le reproche, et il reste l’hiver, qui est une saison, pas une maladie.

Cela ne veut pas dire que tout hiver intérieur doive être traversé seul, en silence, indéfiniment.

Reconnaître son hiver n’est pas s’y enfermer.

Il y a des hivers qui se prolongent au point de tout éteindre, où la profondeur devient un puits sans fond, où l’on ne se reconstitue plus, où l’on s’enfonce.

Cet hiver-là n’a pas à être porté seul, et tendre la main vers quelqu’un (un proche, un professionnel) n’est pas trahir son rythme : c’est en prendre soin. 

Écouter son temps intérieur, ce n’est pas le laisser vous engloutir.

L’heure qu’il est en vous

Revenez à ce printemps derrière la vitre. 

Aux rires des terrasses, à la lumière qui donne à tous envie de recommencer, et à vous, resté à une autre heure.

Vous n’êtes pas en retard.

Vous êtes à votre heure. 

Le printemps du dehors n’est pas un ordre qui vous serait adressé ; c’est un état du monde, pas un état de vous. 

Et rien ne vous oblige à mentir sur l’heure qu’il est à l’intérieur pour rassurer ceux qui la lisent mal.

La prochaine fois qu’on vous dira « ça va mieux, non ? », vous n’aurez peut-être pas à vous forcer à acquiescer.

Vous pourrez simplement reconnaître, en silence, pour vous seul, l’heure qu’il est vraiment en vous. 

Sans la corriger, sans la hâter, sans en avoir honte. 

La reconnaître, c’est déjà cesser de lutter contre elle. 

Et le printemps, quand il viendra pour de bon en vous, ne viendra pas parce que le calendrier l’exigeait ; il viendra parce que votre hiver, enfin, aura fini son travail.

Nous avons parlé du décalage entre le dedans et le dehors, à l’échelle d’une saison. Il reste une dernière horloge, la plus longue de toutes, celle d’une vie entière.

Dans la prochaine lettre, nous verrons pourquoi certaines de ses saisons nous dépensent et d’autres nous reconstituent, et pourquoi on ne peut pas demander à un automne de vivre comme un été.

Esther Chen

P.S. : Vous êtes-vous déjà senti à contretemps d’une saison ?

J’adorerais savoir comment vous avez vécu ce décalage et ce qui vous a aidé à cesser de vous le reprocher.

Partagez votre expérience avec notre communauté en commentant ci-dessous – votre témoignage pourrait réconforter quelqu’un qui se sent encore derrière la vitre !​

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