Cher(e) ami(e) du Tao,
Il y a une scène que vous avez sans doute déjà vécue, sans jamais lui donner de nom.
Quelqu’un qui sait exactement ce qu’il cherche s’avance vers vous.
Il vous regarde un instant, le temps d’un inventaire.
Puis il passe son chemin, sans ralentir.
Ce n’est pas qu’il ne vous a pas vu ; il vous a parfaitement vu.
Simplement, vous n’êtes pas ce qu’il cherchait.
Sa grille avait ses cases, et aucune n’était la vôtre.
On peut en sortir avec l’impression d’avoir été jugé.
On peut aussi se demander ce que cette grille, si sûre d’elle, ne sait tout bonnement pas regarder.

Un géant au bord de la route
Il existe dans le Zhuangzi une scène qui commence exactement ainsi.
Un charpentier réputé, du nom de Shi, fait route vers le pays de Qi.
En chemin, ses élèves s’arrêtent, admiratifs, devant un immense chêne, que les gens du pays vénèrent comme un arbre sacré.
L’arbre est d’une taille prodigieuse : son ombre, dit le texte, pourrait couvrir plusieurs milliers de bœufs.
À ses pieds, la foule est celle d’un jour de marché.
Tout le monde s’arrête.
Sauf Shi.
Le charpentier ne lève presque pas les yeux et poursuit sa route.
Que répond un arbre qu’on méprise ?
Un élève finit par rattraper Shi en courant.
Maître, depuis le temps que je porte la hache derrière vous, jamais je n’ai vu un aussi beau bois.
Comment avez-vous pu ne pas même le regarder ?
Le charpentier balaie la question.
Laisse donc.
C’est du bois bon à rien.
Faites-en un bateau, il coule.
Un cercueil, il pourrit avant l’heure.
Un ustensile, il se brise.
Une porte, elle suinte.
Une colonne, les vers la rongent.
散木 (sǎn mù).
Du bois inutile.
Et c’est précisément pour cela, conclut Shi, que cet arbre a pu vivre si vieux.
L’affaire pourrait s’arrêter là.
L’expert a parlé, le bois a été classé.
De retour chez lui, Shi voit l’arbre apparaître dans son sommeil.
Il ne vient ni se plaindre ni rien réclamer.
Il lui pose simplement une question :
À quoi me comparez-vous ?
À ces arbres que vous appelez utiles ?
Ceux dont on mange les fruits, dont on coupe les branches ?
Voilà longtemps, dit l’arbre, que je cherche à n’avoir aucun usage.
J’ai failli y laisser la vie avant d’y parvenir.
Maintenant, enfin, j’ai réussi.
Et c’est là mon grand usage.
Si j’avais été utilisable, aurais-je jamais atteint cette taille ?
Puis l’arbre retourne contre Shi le mot dont celui-ci s’était servi pour le condamner.
Le charpentier l’avait appelé 散木 (sǎn mù) : du bois inutile.
L’arbre lui répond : et vous, qui avez failli mourir, n’êtes-vous pas vous-même un 散人 (sǎn rén), un homme inutile ?
Comment un homme inutile pourrait-il savoir ce qu’est un bois inutile ?
散木. 散人.
Le même caractère passe du bois à celui qui le juge.
De jour, Shi avait classé l’arbre.
Dans le rêve, l’arbre lui rend son verdict.
L’expert ne s’est pas trompé
Arrêtons-nous un instant sur ce qui vient de se produire.
Le charpentier n’a rien dit de faux.
Comme matériau, cet arbre est bel et bien inutilisable.
Son diagnostic est précis, celui d’un vrai professionnel qui connaît son métier.
Le problème est ailleurs.
Sa manière de juger ne pose que certaines questions.
Utile à quoi ?
Utile pour qui ?
Et sur quelle durée ?
Même ces questions ne suffisent peut-être pas.
Car il serait facile de sauver l’arbre en lui découvrant une autre fonction : donner de l’ombre, abriter les oiseaux, rassembler les habitants.
Nous n’aurions alors fait qu’élargir la liste des usages.
La grille du charpentier n’en connaît qu’un seul : le sien.
Le point aveugle n’est pas dans son œil.
Il est dans la grille elle-même, qui voit tout, sauf ce qu’elle n’a pas prévu de chercher.
Les arbres droits tombent d’abord
L’arbre dit là quelque chose de très concret : ce sont les arbres utiles que l’on abat, et souvent les premiers.
Non par cruauté.
Par besoin.
La hache ne cherche pas à détruire ; elle cherche du bois dont on puisse faire quelque chose.
Une poutre, une porte, un bateau.
Et le bois qui s’y prête est précisément celui qui finit sous la lame.
Vous connaissez ce mouvement.
L’outil qu’on prête volontiers finit usé ;
l’objet dont personne ne veut traverse les années intact ;
la vieille chose qu’on n’a jamais osé jeter est souvent la seule qui ait duré.
L’usage consomme ce qui est utile.
Se rendre insaisissable à la hache n’est donc pas une manière de se cacher : c’est avoir compris la logique du marché.
Ce dont nul ne peut se servir, nul n’a de raison de l’abattre.
Voilà comment l’arbre a gagné ses siècles (壽, shòu) ; sa longévité n’a rien d’un miracle, elle est la conséquence exacte de son inutilité.
Mais le Zhuangzi se garde bien d’en faire une recette.
Dans un autre chapitre, un arbre échappe aux bûcherons parce qu’il est inutile.
Peu après, une oie est tuée précisément parce qu’elle ne sert à rien.
Alors où se tenir ?
Ni tout à fait dans l’utile, ni tout à fait dans l’inutile : Zhuangzi évoque un juste milieu.
Mais même ce milieu ne devient pas une position sûre où s’installer une fois pour toutes.
Et ce bois sans emploi n’est pas davantage le 樸 (pǔ), le bois brut.
Le 樸 est avant la forme : il n’a pas encore été façonné.
Notre arbre, lui, a refusé la forme qu’on voulait tirer de lui.
L’un précède le façonnage.
L’autre s’y dérobe.
Son inutilité n’est donc pas un idéal.
Dans cette histoire, c’est simplement ce qui a tenu la hache à distance.
Personne n’en voulait
Tout le verdict de Shi tient dans quatre caractères :
無所可用 (wú suǒ kě yòng).
Aucun usage possible.
Pour le charpentier, l’affaire est close.
Si ce bois ne peut devenir ni bateau, ni porte, ni poutre, il ne sert à rien.
Mais l’arbre reprend précisément ce mot : 用 (yòng), l’usage.
Cette absence d’usage qu’il a si longtemps cherchée, il l’appelle son 大用 (dà yòng) : son « grand usage ».
Le paradoxe tient là.
Ce qui, pour Shi, disqualifie le bois est exactement ce qui lui a permis de rester debout.
Le charpentier voit ce qu’on peut faire de l’arbre.
L’arbre, lui, voit ce que l’absence d’usage lui a permis de devenir.
Et ce que nul ne songe à couper ?
Il y a peut-être, dans votre vie, quelque chose que ceux qui évaluent ne regardent pas.
Non parce qu’il n’y a rien à voir.
Simplement parce qu’ils ne sauraient pas quoi en faire.
Ils passent devant, comme le charpentier devant son chêne : ce qu’ils cherchent décide déjà de ce qu’ils remarquent.
Et c’est peut-être là que l’histoire devient troublante.
Ce qui échappe à l’usage échappe parfois aussi à la prise.
Ce que la hache ne sait pas transformer, elle le laisse debout.
Ce n’est pas une consigne à suivre.
Seulement une autre manière de regarder ce qui, parce qu’il ne se laisse pas employer, demeure encore entier.
Le charpentier avait sa hache.
L’arbre avait ses siècles.
大用.
Charles Zhang
P.S. : Ce message a-t-il rejoint une conversation que vous aviez avec vous-même ?
J’aimerais beaucoup savoir laquelle et comment ces récits sont venus y ajouter leur voix.
Poursuivez cette conversation avec nous en commentant ci-dessous – j’adore y prendre part !
Sources
Zhuangzi, Les Œuvres de Maître Tchouang, traduction de Jean Levi, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2010. Le récit du charpentier Shi et du chêne du sanctuaire figure au chapitre 4, Renjian shi (人間世, « Dans le monde des hommes ») ; le passage complémentaire de l’arbre épargné puis de l’oie sacrifiée est au chapitre 20, Shanmu (山木, « L’arbre de la montagne »).
Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction anglaise de référence pour ces deux passages, aux chapitres 4 et 20.
