Cher(e) ami(e) du Tao,
La nouvelle est tombée ce matin.
Ou hier soir.
Un appel.
Un mail.
Une phrase prononcée à table.
Et déjà, sans même réfléchir, vous saviez.
Vous saviez si c’était bien ou si c’était mal.
Vous le saviez à la façon dont votre poitrine s’était serrée, ou s’était ouverte.
À la chaleur qui montait dans vos joues, ou au froid qui descendait dans votre dos.
Et dans les minutes, les heures qui ont suivi, vous avez commencé à organiser votre vie autour de ce verdict.
Vous avez fait des plans, prévenu des gens, ajusté votre humeur.
Vous avez agi comme quelqu’un qui sait.
Un vieil homme à la passe
Il y a deux mille ans, à la frontière qui séparait l’empire chinois des terres barbares, vivait un homme qui avait pris l’habitude de ne pas répondre à la question que vous venez de vous poser.
On l’appelait Sai Weng (塞翁).
塞 (sài), c’est la passe, la frontière.
翁 (wēng), c’est le vieil homme.
Sai Weng, littéralement : « le vieux de la passe », quelqu’un qui vit à la lisière.
Le texte qui raconte son histoire, le Huainanzi (淮南子), précise qu’il connaissait l’art de la divination.
Mais le texte ne s’attarde pas.
Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’il savait.
C’est ce qu’il refusait de décider.
Voici ce qui lui arriva.
Un jour, son cheval s’enfuit chez les Barbares, au-delà de la passe.
Les voisins, en apprenant la nouvelle, vinrent le plaindre.
Perdre un cheval, à cette époque, à cet endroit, c’était une part du capital de la famille qui partait au galop.
Le vieillard les écouta.
Puis il leur dit : « pourquoi cela serait-il un malheur ? »
Quelques mois plus tard, le cheval revint.
Et il ne revint pas seul.
Il ramenait avec lui un magnifique cheval sauvage, un cheval des Barbares, d’une race que les éleveurs du Nord recherchaient.

Les voisins, en apprenant la nouvelle, revinrent féliciter le vieillard.
Un cheval perdu, deux chevaux gagnés.
La fortune lui souriait.
Le vieillard les écouta.
Puis il leur dit : « pourquoi cela serait-il un bonheur ? »
Son fils, qui aimait monter à cheval, voulut essayer le nouveau venu.
Le cheval barbare était fougueux.
Le fils tomba.
Il se brisa la jambe.
Les voisins, en apprenant la nouvelle, revinrent plaindre le vieillard.
Une jambe cassée, à cette époque, pour un jeune homme, c’était une infirmité qui durerait toute sa vie.
Le vieillard les écouta.
Puis il leur dit : « pourquoi cela serait-il un malheur ? »
Un an plus tard, les Barbares franchirent la passe et envahirent la frontière.
L’empereur leva les armées.
Tous les jeunes hommes valides furent enrôlés.
Ils partirent au combat, et la plupart n’en revinrent pas.
Le fils du vieillard, à cause de sa jambe blessée, fut dispensé.
Père et fils eurent la vie sauve.
Vous venez de conclure
Quelque chose vient de traverser votre esprit, à l’instant.
Une petite phrase, à peine formulée : « ah, donc à la fin, c’était une bonne nouvelle. »
Vérifiez.
Est-ce que cette pensée s’est formée en vous, au moment où le récit s’est terminé ?
Parce que c’est précisément ce que le vieillard ne dit jamais.
La parabole ne conclut pas.
Le texte du Huainanzi s’arrête sur la survie du père et du fils, et ne dit rien de plus.
Vous venez de conclure pour lui.
En une fraction de seconde.
Sans vous en apercevoir.
Regardez les voisins
La parabole de Sai Weng n’est pas l’histoire d’un vieillard sage face à des retournements de situation.
Les voisins ne tiennent pas en place.
Ils arrivent quand le cheval s’enfuit.
Ils reviennent quand le cheval rentre.
Ils repartent.
Ils reviennent quand le fils tombe.
Ils repartent.
Ils ne tiennent pas en place, parce qu’ils ont besoin que chaque événement soit rangé dans une case, étiqueté, archivé.
Une bonne nouvelle ici, une mauvaise nouvelle là.
Et chaque fois qu’une nouvelle arrive, il faut ouvrir le dossier précédent, raturer l’étiquette, en coller une autre.
Sai Weng, lui, répond, mais il ne tranche pas.
Cette parabole est mal lue depuis deux mille ans.
On en a fait le portrait d’un modèle de sagesse à imiter.
En réalité, le texte montre l’inverse.
Les voisins, c’est nous.
Vous venez de l’être, à l’instant.
L’histoire n’est pas finie
Sai Weng ne dit pas « je ne sais pas si c’est un bonheur ».
Il ne dit pas non plus « tout est relatif ».
Il dit quelque chose de plus précis.
Le mot-clé, dans sa formule, est 遽 (jù) : aussitôt, précipitamment, à la hâte.
Sa question, en chinois, est 此何遽不為福乎 (cǐ hé jù bù wéi fú hū).
En traduction littérale : « comment cela pourrait-il soudainement ne pas être un bonheur ? »
Le mot soudainement est essentiel.
Il ne porte pas sur la nature des événements.
ll porte sur le rythme du jugement.
Ce n’est pas du relativisme mou.
Ce n’est pas « le bien et le mal se valent ».
Ce n’est pas « tout dépend du point de vue ».
La parabole dit seulement que vous décidez trop vite.
Que vous fermez un dossier qui n’est pas encore complet.
Que la chaîne des conséquences continue de se dérouler, et que vous tranchez avant qu’elle ait fini de le faire.
Le principe philosophique derrière la parabole se trouve dans le Daodejing de Laozi, au chapitre 58 :
禍兮,福之所倚 (huò xī, fú zhī suǒ yǐ).
Dans le malheur se tient caché le bonheur.
Dans le bonheur se tapit le malheur.
Les deux ne s’opposent pas, ils s’engendrent.
La parabole de Sai Weng raconte ce que Laozi formule.
Le cheval qui s’enfuit porte en lui le cheval qui revient avec un autre.
Le cheval qui revient porte en lui la jambe brisée.
La jambe brisée porte en elle la vie sauve.
Et la vie sauve porte en elle, sans doute, autre chose encore, que le texte ne raconte pas.
L’étiquette est déjà collée
Pensez à une situation précise dans votre vie, en ce moment.
Celle qui vous a fait serrer la poitrine ce matin, ou qui vous a fait sourire en y repensant hier soir.
Vous l’avez déjà rangée.
Vous l’avez appelée « une chance ».
Ou « un échec ».
« La meilleure chose qui me soit arrivée cette année ».
« Le coup dur que je n’avais pas vu venir ».
L’étiquette est collée.
Le dossier est classé.
Et pourtant, vous avez déjà connu ce genre de situation dix fois, vingt fois, dans votre vie.
La promotion qui semblait être la chance d’une décennie, et qui n’a plus laissé de place pour vos enfants.
Le licenciement qui vous a écrasé sur le coup, et qui a ouvert, deux ans plus tard, une porte que vous n’auriez jamais osé pousser.
La rencontre qui semblait évidente.
Le projet qui semblait perdu.
Le livre se clôt sur l’ouverture
Le Yi Jing (易經), le Livre des Changements, se compose de soixante-quatre hexagrammes.
Le dernier s’appelle Wei Ji (未濟).
Avant l’accomplissement.
L’image est précise.
Au-dessus, le feu (☲).
En dessous, l’eau (☵).
Deux éléments qui ne se rejoignent pas.
Le feu monte, l’eau descend.
Ils ne se mélangent pas, ils ne s’éteignent pas.
Ils coexistent sans s’achever.
C’est l’image de la traversée inachevée.
C’est ce qui se passe en vous quand vous attendez le résultat d’un examen médical, quand vous venez d’envoyer un message important et que vous regardez votre écran, quand un enfant tarde à rentrer le soir.
Une partie de vous monte, une autre descend.
Elles ne se rejoignent pas.
La situation n’est pas finie.
Le Yi Jing aurait pu se clore autrement.
Or, l’hexagramme précédent, Ji Ji (既濟), s’appelle « Après l’accomplissement » : tout est en ordre, tout est à sa place, la traversée est faite.
Mais les sages chinois ont choisi de placer Wei Ji en dernier.
La traversée recommence.
Rien n’est jamais vraiment fini.
C’est précisément ce que fait Sai Weng.
Il accepte de vivre dans une histoire qui n’a pas trouvé sa forme finale.
Il continue d’écouter ses voisins, de voir son fils grandir, de voir la guerre venir et passer.
Sans clore le dossier.
Ce n’est pas de l’indifférence.
Ni du détachement.
Ni du froid.
Et vous pouvez le sentir, physiquement.
Qu’est-ce que ça fait, dans le corps, de ne pas conclure ?
Une légère ouverture dans la poitrine.
Un relâchement de la mâchoire.
La possibilité, soudain, que l’histoire continue.
Et si vous ne répondiez pas tout de suite ?
Revenez à votre situation.
Celle que vous avez identifiée tout à l’heure, celle que vous avez déjà rangée dans une case.
Peut-être qu’il est possible, juste pour celle-là, juste pour quelques jours, de décoller l’étiquette.
Pas pour toujours.
Pas indéfiniment.
Juste le temps que l’histoire continue d’écrire ce qu’elle écrit.
Il ne s’agit pas de devenir Sai Weng, ni d’accéder à une forme rare de sagesse.
Le geste du vieillard est plus simple : entendre la nouvelle, recevoir les voisins qui viennent plaindre ou féliciter, et ne pas répondre tout de suite.
Tenir la question ouverte un jour de plus.
Une semaine de plus.
Le vent vient du Nord
Sai Weng regarde au loin.
Quelque chose s’approche, peut-être.
Ou peut-être pas.
Il ne se penche pas pour mieux voir.
Il ne se redresse pas pour mieux juger.
Il attend.
L’histoire n’est pas finie.
Charles Zhang
P.S. : Ce récit vous semble-t-il réaliste, rassurant, dérangeant… ou un peu tout à la fois ?
Dites-moi pourquoi.
Partagez vos impressions avec notre communauté en commentant ci-dessous — je serai ravi de vous lire.
Sources
Huainanzi (淮南子), chapitre 18 ; 人間訓 (Rénjiān xùn, « Leçons sur les affaires humaines »). La parabole de Sai Weng (塞翁失馬) figure dans ce chapitre, qui appartient à la grande compilation philosophique réalisée sous la direction de Liu An (劉安), prince de Huainan, vers 139 av. J.-C. La parabole circule souvent attribuée à tort au Zhuangzi ou au Liezi. La source primaire identifiable est le Huainanzi 18.
John S. Major, Sarah A. Queen, Andrew Seth Meyer, Harold D. Roth, The Huainanzi: A Guide to the Theory and Practice of Government in Early Han China, Columbia University Press, 2010. Traduction savante de référence en anglais.
Charles Le Blanc et Rémi Mathieu (dir.), Philosophes taoïstes II : Huainanzi, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2003. Traduction française intégrale du Huainanzi. La parabole de Sai Weng figure aux pages 791-792.
Lao-tseu, Tao Te King, traduction de Claude Larre, Desclée de Brouwer, 1977, ou Marcel Conche, Lao Tseu, Tao Te King, PUF, 2003. Le principe 禍兮,福之所倚;福兮,禍之所伏 figure au chapitre 58 du Daodejing. NB : c’est Laozi, pas Zhuangzi.
Yi Jing, le Livre des Changements, traduction de Cyrille J.-D. Javary et Pierre Faure, Albin Michel, 2002. Le commentaire de l’hexagramme 64 (Wei Ji, 未濟) y est développé avec précision.
Richard Wilhelm / Cary F. Baynes, The I Ching or Book of Changes, Princeton University Press, 1950 (rééd. 1967). Référence anglophone classique sur le Yi Jing, particulièrement éclairante sur la séquence Ji Ji / Wei Ji clôturant le livre.
Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 1997. Pour replacer le Huainanzi dans son contexte historique et philosophique, et pour la discussion sur la pensée syncrétique des Han.
Isabelle Robinet, Histoire du taoïsme : des origines au XIVe siècle, Cerf, 1991. Ouvrage de référence francophone pour la transmission des paraboles taoïstes et le concept de 化 (huà, transformation permanente).

cette philosophie emprunte de sagesse est juste!!
Notre culture occidentale a beaucoup à apprendre!!
Merci pour toutes ces « histoires », qui révèlent combien nous sommes présomptueux
et arrogants sur notre attitude face aux évènements !!!
….rassurant…..
bonjour, je ne sais pas quoi répondre à cette situation, la vie donne et reprend sous différentes formes de vie ,franchement, je me suis déjà trouver dans 1 dilem et est ce 1 fatalité, ou la vie qui nous montre qu il faut 1 sacrifice pour coexister dans 1 monde où le trouble est nécessaire