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Cher(e) ami(e) du Tao,

Il y a des choses qu’on essaie de tenir.

Un état de santé qui se dégrade lentement. 

Une relation qui s’use en silence. 

Un niveau d’énergie qui n’est plus tout à fait celui d’avant. 

Un mode de vie qui convenait et qui convient de moins en moins.

Alors on renforce.

On surveille. 

On aménage, on compense, on prend sur soi. 

On construit des protections autour de ce qui menace de partir, et ces protections demandent une attention de tous les instants.

Au bout d’un moment, on ne pense plus qu’à ça. 

On appelle cela tenir bon, et c’est vrai qu’on tient.

Et parfois (pas toujours, mais parfois) ce qu’on retenait finit par briser ce qui le retenait.

Quatre mille ans plus tôt

Il y a une histoire que la Chine raconte depuis les origines et que presque personne ne connaît en France.

Une inondation. 

Pas une crue de saison, pas un printemps difficile : des fleuves qui sortent de leur lit et n’y rentrent plus, pendant des générations. 

Une civilisation entière menacée par l’eau.

Et un homme envoyé pour l’arrêter.

Les toits sous la surface

Les eaux montaient depuis longtemps. 

Les récoltes pourrissaient sur pied. 

Les villages des plaines basses disparaissaient un à un, et ceux qui en réchappaient remontaient vers les hauteurs avec ce qu’ils pouvaient porter.

L’empereur Yao chercha un homme capable de mettre fin à cela. 

Il choisit Gun (鯀, Gǔn).


Gun était un homme de volonté, et il fit ce que la volonté commande de faire devant une eau qui avance.

Il éleva des murs.

Des digues, des barrages, des remblais. 

Il fit porter la terre par tout un peuple, il fit monter les levées à mesure que l’eau montait.

Il consacra à cette tâche tout ce qu’un homme peut consacrer à une tâche.

Pendant neuf ans, il barra les eaux. 

Et pendant neuf ans, cela fonctionna presque. 

Les murs tenaient un temps. 

Puis l’eau s’accumulait derrière, pesait, cherchait le point faible.

Et ce qui cédait ne cédait jamais doucement. 

L’eau revenait d’un coup, plus haute qu’avant, emportant les villages qu’elle avait épargnés jusque-là et la terre même des murs qu’on lui avait opposés.

Gun paya cet échec de sa vie.

Son fils Yu (禹, Yǔ) hérita de la mission. 

Un homme dans cette situation peut faire deux choses : recommencer ce que son père avait fait, ou comprendre pourquoi cela avait échoué.

Il regarda longtemps avant de faire creuser quoi que ce soit. 

Il remonta les cours d’eau, il mesura les hauteurs, il marqua les arbres sur les flancs des montagnes, il nota où l’eau s’attardait et où elle filait. 

Il vit alors ce que son père n’avait pas vu, parce que neuf années de murs ne laissent pas le temps de regarder l’eau.

L’eau ne cherche pas à rester.

Elle cherche à descendre. 

Toujours vers le bas, toujours vers la mer, et rien au monde ne lui fera vouloir autre chose.

Alors Yu n’éleva pas de murs.

Il ouvrit. 

Il fit creuser des canaux vers les rivières, des rivières vers les lacs, des lacs vers la mer. 

Il fit percer les passages entre les montagnes là où l’eau butait contre la roche. 

Partout où quelque chose se mettait en travers de la pente, il l’ôta.

Cela prit treize ans. 

Treize années de terrassement et de boue, de bateaux sur l’eau, de traîneaux dans les marécages, de crampons dans les pentes. 

Sa maison était là, sur le chemin. 

Il passa devant.

Il n’entra pas. 

Il y avait encore des canaux à creuser.

Quand ce fut fini, les neuf provinces (九州, jiǔ zhōu) étaient nées, dessinées par les eaux enfin conduites. 

Et l’eau n’était plus une menace.

Elle irriguait.

Alors, une question de technique ?

Gun avait élevé des murs.

Yu avait creusé des passages.

La pensée classique chinoise a deux mots pour ces deux gestes.

堵 (dǔ), c’est boucher.

Mettre quelque chose en travers.

Retenir ce qui veut passer.

疏 (shū), c’est dégager.

Ouvrir un chemin.

Ôter ce qui empêche de passer.

Ce ne sont pas deux façons de remuer la terre. 

Ce sont deux façons d’agir devant une force qu’on ne peut pas supprimer.

Neuf ans d’un côté.

Treize ans de l’autre.

La différence n’est pas dans la quantité d’effort.

Elle est dans la direction de l’effort.

Avant de creuser

Ce que Yu a fait avant tout le reste, c’est passer du temps à regarder l’eau. 

Cela ressemble à un détail du récit ; c’est en réalité tout ce qui le sépare de son père.

Gun savait ce qu’il voulait : que l’eau s’arrête. 

Yu, lui, a cherché à savoir ce que l’eau faisait quand personne ne l’en empêchait. 

Tous deux ont travaillé avec la même ténacité, pendant des années. 

Un seul des deux a commencé par une question au lieu d’une réponse.

Il y a là quelque chose de très ordinaire. 

Demandez à quelqu’un de décrire une difficulté qu’il traverse : il vous décrira presque toujours ce qu’il ne veut pas. 

Le symptôme qui revient, la conversation qui tourne mal, la fatigue qui ne passe plus. 

Il décrit le mur qu’il essaie d’élever. 

Ce qu’il ne dira pas, parce qu’on ne pense pas à le dire, c’est ce que la chose fait d’elle-même quand on cesse un instant de lui résister. 

Où elle va.

Vers quoi elle penche.

Bien plus tard, le Daodejing dira quelque chose de cet ordre.

L’eau est ce qu’il y a de plus souple et de plus faible sous le ciel, et pourtant rien ne vient mieux à bout de ce qui est dur et fort. 

Tout le monde le sait, et personne n’arrive à s’en servir.

Yu s’en est servi. 

Non parce qu’il aurait été un sage, mais parce qu’il avait vu de très près ce que coûtait la méthode inverse. 

Que Yu ait existé ou non, la tradition le tient pour un fondateur réel. 

Et ce qu’elle transmet là n’est pas une abstraction : c’est ce que des hommes ont appris en regardant des murs se briser.

La pente était déjà là

Mengzi, le philosophe confucéen, a résumé l’œuvre de Yu en quelques caractères.

水之道也 (shuǐ zhī dào yě) : la voie de l’eau.

Pas la voie de Yu.

La voie de l’eau. 

Ce 道 (dào) est le même caractère que dans le titre du Daodejing.

Le cours propre d’une chose, ce vers quoi elle va sans qu’on ait besoin de l’y pousser.

Et c’est ce qui donne à shū son sens exact. 

Shū ne consiste pas à décider pour l’eau ; ce serait encore lui imposer quelque chose. 

Yu n’a pas tracé un chemin que l’eau n’aurait pas pris d’elle-même. 

Il a enlevé ce qui l’en empêchait, et rien d’autre.

L’un accumulait.

L’autre soustrayait.

Combien coûte un mur ?

Il y a peut-être, dans votre vie, quelque chose qui ressemble à l’eau que Gun retenait.

Quelque chose que vous contenez depuis un moment. 

Que vous surveillez. 

Dont vous vérifiez le niveau, discrètement, plusieurs fois par jour. 

Quelque chose que vous empêchez de suivre sa pente, mais qui continue de pousser derrière le mur.

Rien ici ne dit que vous ayez tort. 

Il arrive qu’un mur soit exactement ce qu’il faut, et qu’il faille le tenir encore quelque temps. 

Personne d’autre que vous ne peut en juger, et sûrement pas quelqu’un qui ne connaît pas votre plaine.

Mais il y a une question qui ne demande aucune décision, et qu’on ne pense pas toujours à se poser. 

Ce que vous dépensez à retenir, savez-vous combien cela vous coûte ? 

Et savez-vous, seulement, dans quel sens la chose penche ?

Le bruit de l’eau qui descend

Treize ans dehors, et une maison devant laquelle il passait sans entrer.

L’eau a trouvé la mer.

疏.

Charles Zhang

P.S. : Ce message a-t-il fait son chemin jusqu’à vous ?

J’aimerais vraiment savoir ce qu’il a laissé dans son sillage et comment ces histoires ont coloré votre lecture.

Venez nous le raconter en commentant ci-dessous – chaque retour est une vraie bouffée de bonheur !​

Sources

Sima Qian, Shiji (史記), chapitre Xia Benji (夏本紀), traduit sous la direction de William H. Nienhauser dans The Grand Scribe’s Records, vol. 1, Indiana University Press, 1994 : source narrative principale de cette lettre, d’où viennent la mission confiée par Yao, les neuf années de digues de Gun, les treize années de travaux de Yu et le passage devant la maison où il n’entre pas.
Mengzi (孟子), traduit par D. C. Lau dans Mencius, Penguin Classics, 1970 (réédition 2003) : c’est là que se trouve la formule 水之道也, la voie de l’eau, par laquelle Mengzi résume en quelques caractères ce que Yu a fait et que son père n’avait pas fait.
Laozi, Daodejing (道德經), chapitre 78, traduit par Claude Larre dans La Voie et sa vertu, Desclée de Brouwer, 1977 : le passage sur l’eau, ce qu’il y a de plus souple sous le ciel et qui vient pourtant à bout du dur, dont la lettre donne une paraphrase.
Shujing (書經), chapitre Yugong (禹貢), traduit par James Legge dans The Shoo King, The Chinese Classics, vol. III, Hong Kong University Press, 1865 : description géographique de l’œuvre de Yu et des neuf provinces (九州) nées de la canalisation des eaux.

2 commentaires

  • Marie-Ange dit :

    Merci pour ce magnifique message , moi j’adore l’eau je ne peux pas vivre sans la mer même quand elle est déchaînée je me trempe les pieds !
    La mer m’a sauvé la vie quand j’étais petite et j’ai un amour profond envers elle 💖
    Merci encore et à bientôt

  • Marylène dit :

    Bonjour,

    Merci pour cette histoire qui me fait beaucoup réfléchir et qui à mon sens me parle de patience et de liberté; on ne peut pas enfermer l’eau.Même si elle semble avoir disparue, passant par des profondeurs noires et souterraines, elle finit toujours. par rejaillir à la surface de la terre, claire et vivifiante;
    Je suis une Eau Yin sur Terre yin; l’axe des enfants:eau Yang sur Terre Yang.

    Merci pour vos textes toujours profonds et passionnants.

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