Skip to main content

Cher(e) ami(e) du Tao,

Il y a sans doute, dans votre vie, une liberté que vous avez conquise.

Ne plus demander la permission pour organiser votre semaine. 

Ne plus attendre qu’un supérieur valide ce que vous aviez déjà tranché. 

Ne plus chercher sur le visage des autres la confirmation que vous allez bien. 

Ne plus tenir debout uniquement parce qu’une routine vous tient.

Cela ne s’est pas fait en un jour. 

Il a fallu renoncer à des sécurités, décevoir quelques personnes, traverser des mois plus maigres et ne pas revenir en arrière. 

C’est un travail réel, et il a produit quelque chose de réel.

Et pourtant, certains jours, cette liberté ne fonctionne pas. 

Elle demande que le calme soit là. 

Que l’argent soit là. 

Que le corps suive. 

Que personne ne réclame rien d’urgent, que la maison soit silencieuse, que la saison s’y prête.

Il y a peut-être quelque chose dont votre liberté dépend, et à quoi vous n’avez pas encore donné de nom.

Il y a une phrase de plus

Un personnage traverse le premier chapitre du Zhuangzi (莊子). 

Il s’appelle Liezi (列子).

C’est le même chapitre que celui de l’oiseau immense, que nous avions croisé plus tôt dans la série : 逍遙遊 (xiāoyáo yóu). 

Liezi entre en scène quelques paragraphes plus loin.

Lui aussi s’est affranchi de quelque chose.

Il a cessé de marcher.

Il se déplace en chevauchant le vent, et il part quinze jours.

Zhuangzi le donne en exemple.

Il reconnaît ce qu’il y a là de remarquable.

Et ce qui vient ensuite est d’une précision froide.

Un homme dans le ciel, et rien sous ses pieds

Le passage tient en quelques lignes.

Liezi ne marche pas.

Il voyage en chevauchant le vent.

Le texte parle de 御風 (yù fēng). 

御 est le verbe employé pour celui qui conduit un attelage : il tient les rênes, règle l’allure, choisit la direction. 

Liezi n’est donc pas une feuille emportée dans le ciel. 

Le vent est sa monture, et il la conduit.

Il part ainsi pendant quinze jours, puis revient.

Il se déplace 泠然 (líng rán), avec une légèreté presque irréelle. 

Aucun effort visible.

Aucune poussière sur ses vêtements.

Pendant que les autres suivent les routes, lui passe au-dessus.

Il faut laisser cette scène exister un instant : un homme porté dans les airs, affranchi de la marche, de la fatigue et des distances.

Puis :

猶有所待者也 (yóu yǒu suǒ dài zhě yě).

Il dépend encore de quelque chose.

猶, c’est « encore », « malgré tout ».

Le mot est le nerf de la phrase : il reconnaît le chemin parcouru dans l’instant même où il en marque la limite.

Liezi est allé loin.

Mais il lui faut le vent.

Sans lui, pas de voyage.

Il redescend, il pose les pieds dans la poussière, et il avance à la vitesse de tout le monde.

Sa liberté a une condition, et cette condition ne lui appartient pas.

Le passage se tourne alors vers son contraire.

無所待 (wú suǒ dài) : rien dont on ne dépende.

Zhuangzi demande : 

« celui qui prend appui sur la rectitude du Ciel et de la Terre, qui conduit les variations des six souffles et voyage dans l’illimité, de quoi celui-là aurait-il encore à dépendre ? »

Puis viennent trois phrases, sans explication :

L’homme accompli n’a pas de moi.

L’homme spirituel n’a pas d’œuvre.

Le sage n’a pas de nom.

至人無己 (zhìrén wú jǐ).

Alors : ne dépendre de personne ?

Deux lectures se présentent aussitôt, et toutes deux manquent le passage.

La première consiste à se suffire à soi-même. 

Réduire ses besoins, resserrer son cercle, organiser une vie assez sobre pour n’avoir presque plus rien à demander au monde. 

Un loyer modeste, peu d’objets, aucune dette.

Cela tient, tant que rien ne dépasse ce qu’on peut porter seul.

Puis quelqu’un tombe malade et il faut être là trois semaines. 

Il faut appeler, accepter d’être redevable. 

La sobriété n’a pas disparu ; elle n’était simplement libre qu’à cette condition.

Le texte ne parle pas de retranchement. 

Celui qui ne dépend de rien prend appui sur la rectitude du Ciel et de la Terre. 

Il ne coupe pas les liens. 

Il ne suspend sa liberté à aucun d’eux.

La seconde lecture consiste à ranger tout cela dans l’inaccessible. 

Un état de sage, très loin, sans rapport avec une semaine ordinaire et ses factures. 

C’est une façon élégante de ne pas se laisser déranger par la question.

Mais la question dérange.

C’est exactement son travail.

Liezi n’est pas un cas particulier

Liezi a de la chance : son vent se voit. 

Il se lève, il tombe, tout le monde autour de lui peut le constater. 

Il sait exactement ce qui le porte.

Les nôtres sont plus discrets. 

Ils ne se signalent que par leur absence, et le plus souvent après coup.

Écoutez comment chacun décrit sa liberté.

« Libre depuis que les enfants sont grands. » 

« Libre depuis que les comptes tiennent tout seuls. » 

« Libre tant que personne ne me demande de justifier mon emploi du temps. »

Chacune porte sa condition avec elle, et la condition est souvent plus instructive que la liberté qu’elle annonce. 

Elles indiquent seulement où se trouve le vent.

Le passage propose autre chose, et il le formule ainsi : 至人無己 (zhìrén wú jǐ), l’homme accompli n’a pas de moi.

Non pas que ce moi ait disparu, ni qu’il soit devenu indifférent à ce qui lui arrive. 

Mais il n’est plus fixé dans une forme qu’il faudrait défendre, et il n’a donc plus besoin d’aménager le monde autour de lui pour la protéger.

Prenez la glace et l’eau.

La glace a une forme propre.

Elle tient debout, on peut la poser sur une table et revenir la chercher. 

Mais cette forme exige une température, un espace, des précautions. 

Contre un obstacle, elle se brise.

L’eau n’a pas de forme à défendre. 

Elle épouse la carafe, la rigole, la faille dans la roche, et elle reste exactement ce qu’elle est. 

Elle n’a besoin d’aucun vent particulier. 

Elle suit la pente.

Nous sommes tous, par nécessité, un peu glace.

C’est ce qui permet de se reconnaître dans un miroir le matin, de tenir une promesse faite il y a dix ans, de savoir ce qu’on refusera quoi qu’il arrive.

Mais une forme qu’il faut protéger réclame des conditions. 

Et ces conditions, avec le temps, finissent par porter un autre nom. 

On les appelle sa liberté.

Un quai de gare, et le train qui n’arrive pas.

Revenons à la phrase que Zhuangzi prononce après le vol de Liezi.

猶有所待者也 : il dépend encore de quelque chose.

Le diagnostic tient dans trois caractères : 有所待 (yǒu suǒ dài).

有 : il y a.

所 : ce que, ce dont.

待 : le verbe, et tout se joue là.

待 signifie attendre quelqu’un, un signal, le moment favorable.

 Mais il peut aussi signifier dépendre de, être suspendu à.

Les deux idées se rejoignent. 

Attendre, c’est ne pas pouvoir partir encore.

Quelque chose doit d’abord arriver.

Liezi attend le vent.

Il ne s’impatiente pas, il ne guette pas le ciel.

Mais tant qu’il ne souffle pas, il reste au sol.

Sa liberté attend le vent.

Et la vôtre, qu’attend-elle ?

Faut-il chercher à s’en passer ?

Liezi ne rate rien.

Il vole.

Quinze jours.

Sans effort.

Vous avez peut-être, vous aussi, quitté un emploi, rompu une habitude, cessé de demander la permission avant de décider.

Rien de ce chemin n’est annulé.

Il ne s’agit pas d’éliminer le vent.

Ne dépendre de rien ne signifie pas n’être porté par rien. 

Cela signifie ne pas confondre ce qui vous porte avec ce que vous êtes.

Le calme dans la maison, l’argent sur le compte, la certitude que personne ne réclamera rien d’urgent : au début de cette lettre, c’étaient des exigences sans nom. 

Lorsqu’elles sont réunies, vous vous sentez libre. 

Lorsqu’une seule vient à manquer, quelque chose se referme.

Cette liberté n’en est pas moins réelle. 

Elle a seulement un vent, et vous savez maintenant de quel côté il souffle.

Ce sont des appuis.

Ils portent réellement.

Mais ils ne sont pas vous.

Le savoir ne rend personne plus libre le lendemain matin. 

Cela déplace seulement l’endroit où l’on regarde.

Les vents changent

Liezi a son vent.

Quand il se lève, il vole.

Vous avez le vôtre. 

Il porte un nom précis, un nom que vous êtes sans doute le seul à pouvoir prononcer, et que vous n’avez peut-être jamais dit à voix haute.

Ce n’est ni une faute, ni un retard.

C’est une information.

有所待.

Charles Zhang

P.S. : Ces mots ont-ils allumé une petite lumière en vous ?

J’adorerais découvrir laquelle et comprendre comment ces récits ont illuminé votre instant.

Partagez cette lumière avec nous en commentant ci-dessous – j’ai hâte de la voir briller !

Sources

Zhuangzi (莊子), chapitre 1, 逍遙遊 (Xiāoyáo yóu), « L’errance sans entrave ». Chapitre intérieur (內篇), attribué à Zhuang Zhou ou à son école immédiate, vers le IVe siècle avant notre ère ; la version reçue du texte a été établie et commentée par Guo Xiang (郭象, env. 252-312 de notre ère). Passage sur Liezi chevauchant le vent, formules 猶有所待者也 et 無所待, séquence 乘天地之正 et 御六氣之辯, triade 至人無己,神人無功,聖人無名.
Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction intégrale du chapitre 1 ; rend 有所待 par « still had to depend on something », formulation qui a orienté le choix de « dépendre de » plutôt que « attendre » dans la lettre.
A. C. Graham, Chuang-tzŭ: The Seven Inner Chapters, Allen & Unwin, 1981, réédition Hackett, 2001. Traduction et commentaire des sept chapitres intérieurs ; formulations philosophiquement resserrées, consultées pour 至人無己 et pour la valeur de 猶 dans la critique adressée à Liezi.
Jean Levi, Les Œuvres de Maître Tchouang, Encyclopédie des Nuisances, 2006, réédition Gallimard, 2010. Traduction française de référence, consultée pour le rendu de 泠然善也 et pour l’équilibre entre légèreté et maîtrise dans la description du vol.

2 commentaires

  • Musolino dit :

    Bonjour Madame Monsieur,la force des ces paroles échanges émane de la profondeur de l’être,d’un espace qui n’a rien de personnel.
    Un espace sur lequel nos deux tendances séculaire des sécurité et de liberté n’ont pas de prise.L’rspace caché de la donnée insaisissable, cependant,quand le besoin de sécurité menace d’étouffer celui de liberté, alors l’alerte doit être sonnée.
    merci beaucoup pour votre échange et sagesse.

    By Rose 🌹 🙏 🙄

  • Béatrice dit :

    Bonjour,
    et merci beaucoup pour ce partage d’écrits qui m’aide à mieux intégrer la pensée Taoïste.
    Des derniers messages reçus celui concernant la chevauchée du vent m’a laissée plus perplexe, plus compliqué pour ma compréhension.
    Ou tout simplement en suis je arrivée là !! A mûrir !!
    Petite question : j’ai longtemps pensé que Charles Zang était fabrice Jordan, je me trompe ?
    Béatrice

Laissez un commentaire