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Cher(e) ami(e) du Tao,

Une gare bondée, un quai noir de monde. 

Vous cherchez quelqu’un des yeux, et soudain, tout au fond, une silhouette de dos. 

Vous ne voyez pas son visage, et pourtant vous savez déjà que c’est elle. 

À quoi ?

À sa démarche. 

Cette façon bien à elle de poser le pied, de balancer les épaules, d’incliner la tête en avançant.

Cela vous est sûrement arrivé dans l’autre sens aussi : « je t’ai aperçu dans la rue hier, je t’ai reconnu de loin à ta manière de marcher. » 

Notre démarche est une empreinte, aussi personnelle qu’un visage ou qu’une signature au bas d’une lettre.

Et pourtant, cette empreinte change.

Le même corps ne marche pas de la même façon selon les jours. 

Après une bonne nouvelle, « on a des ailes », le pas léger, rebondi.

Épuisé, « on se traîne ».

Abattu, on marche voûté, le regard au sol, comme lesté.

Amoureux, on flotte. 

Et si votre façon de marcher n’était pas une habitude, mais l’état de votre énergie mis en mouvement, à la vue de tous ?

On ne voit que le bateau

Pensez à un voilier.

Le même bateau, la même coque, n’avance pas de la même façon d’un jour à l’autre. 

Par bon vent, coque vide, il file : léger, droit, rapide, sans effort visible ; on dirait qu’il glisse. 

Par vent faible, coque alourdie, il avance encore, mais il peine, il tire, il faut aller chercher le moindre souffle d’air.

La démarche, c’est le bateau. 

Et le Qi, cette énergie dont nous parlons depuis le début, c’est le vent dans les voiles.

On ne voit jamais le vent. 

On voit le bateau avancer, et à sa manière d’avancer, on devine la force du vent qui le pousse. 

De loin, sans rien connaître à la voile, on repère tout de suite lequel de deux bateaux a le vent avec lui. 

C’est exactement ce que vous faites quand vous reconnaissez quelqu’un à sa démarche, ou quand vous devinez, de dos, qu’il a passé une mauvaise journée.

Vous ne lisez pas ses jambes ; vous lisez le vent invisible qui les anime. 

La façon de marcher est le visible d’un invisible.

Bien sûr, la démarche est aussi, en partie, une habitude. 

Un danseur et un sédentaire ne marchent pas pareil. Des années de gestes ont creusé des plis durables. 

Mais l’habitude n’est que le lit du fleuve ; le Qi est l’eau qui le parcourt. 

Le lit donne sa forme générale.

L’eau, elle, monte ou baisse chaque jour, et finit même par modifier le lit à force de crues. 

Voilà pourquoi votre démarche est à la fois reconnaissable entre mille et différente d’un matin à l’autre : une part inscrite, une part vivante. 

C’est cette seconde part que nous apprenons à lire.

Qu’est-ce qui vous porte ?


Ce vent, la médecine chinoise en distingue plusieurs souffles, et la marche les réunit tous en un seul geste.

Il y a d’abord la poussée, le Qi qui circule. 

Quand il abonde, le pas est ample, il rebondit, il ne pèse rien.

Quand il manque, les pieds frottent le sol, le corps avance à l’économie. 

« Je me traîne », dit-on les jours sans force ; la langue décrit exactement ce que la MTC observe.

Il y a ensuite le socle. 

Les Reins, cette réserve profonde déjà croisée dans ces lettres, gouvernent les os, les genoux, le bas du dos, toute la base sur laquelle on tient debout. 

Quand ce socle est solide, on marche planté, assuré. 

Quand il se retire, la démarche se tasse, se voûte, les jambes hésitent, le pas devient prudent. 

Rien ne le montre mieux que les deux bouts de la vie.

L’enfant que son socle tout neuf fait rebondir et sautiller sans même y penser, et le pas précautionneux du grand âge, qui pose chaque appui comme on vérifie un sol incertain. 

C’est pour cela que la façon de marcher est l’un des grands marqueurs du temps qui passe : ce n’est pas seulement le muscle qui fatigue, c’est le socle qui se retire lentement.

Il y a aussi la portance. 

La Rate, ce système qui distribue et qui « fait monter » (souvenez-vous, à propos de la soif, de cette pompe qui répartit l’humidité), donne au corps son tonus, sa capacité à ne pas s’affaisser. 

Quand elle peine, les jambes deviennent lourdes, pesantes ; on a l’impression de marcher dans la boue, de soulever des membres trop lourds. 

La MTC y lit une humidité qui alourdit, un corps qui porte de l’eau.

Il y a enfin l’élan. 

Le Foie, ce système du mouvement et de la circulation fluide, donne à la marche sa direction, sa vivacité. 

Un pas pressé, tendu, saccadé décrit souvent quelqu’un sous pression ; une allure souple raconte quelqu’un dont l’énergie circule sans entrave. 

Et c’est aussi par lui que la marche montre vers où l’on va, pas seulement comment on va. 

Une démarche décidée n’est pas une démarche hésitante ; l’intention, le désir, le but portent le corps et changent la façon de poser le pied. 

Une marche n’est jamais neutre : elle raconte d’où l’on vient, et déjà où l’on se dirige.

La marche n’est pas une pièce isolée.

C’est un résumé. 

Et surtout, ces quatre souffles ne sont pas quatre rouages séparés qu’il faudrait démonter un à un.

Ce sont quatre visages d’un seul et même mouvement, celui du Qi qui vous traverse. 

La poussée, le socle, la portance, l’élan : tout se fond dans cette poignée de secondes où vous traversez une pièce, et de ce mélange naît ce que les autres perçoivent d’un regard, votre humeur du moment. 

On ne lit pas la marche organe par organe ; on la lit d’un coup, comme on reconnaît une chanson sans en épeler les paroles.

Ce mouvement joue d’ailleurs dans les deux sens. 

Le Qi façonne la démarche, mais la démarche, en retour, agit sur le Qi.

C’est tout le principe de ces gymnastiques lentes, le tai chi, le qi gong, qui travaillent l’intérieur par la seule qualité du geste. 

Le corps n’est pas qu’un écran où s’affiche l’état de l’énergie ; il est aussi l’un des leviers qui la remettent en mouvement.

La marche ne ment pas

Le plus frappant, c’est que la médecine occidentale est arrivée aux mêmes conclusions, par d’autres chemins.

Chez les personnes âgées en particulier, la vitesse à laquelle on se déplace est aujourd’hui considérée comme un indicateur si fiable de l’état général qu’on la surnomme parfois le « sixième signe vital », au même titre que le pouls ou la tension. 

La manière de marcher trahit quantité de choses sur un corps, souvent bien avant qu’il ne s’en plaigne.

Plus étonnant encore : des chercheurs ont filmé des marcheurs dans le noir, réduits à quelques points lumineux fixés sur leurs articulations. 

Rien d’autre que des points qui bougent. 

Et pourtant, les spectateurs devinent sans peine si la personne est joyeuse, triste, fatiguée ou en colère, à sa seule démarche. 

L’émotion se lit dans le mouvement, même dépouillé de tout visage. 

Nous sommes tous, sans le savoir, des experts de cette lecture-là.

Autrement dit, l’Occident confirme l’intuition de la MTC : la marche est une signature globale de l’être, où le corps et l’humeur sont mêlés au point qu’on ne peut plus les séparer. 

Deux regards, une même évidence.

Regardez-les avancer

Jusqu’ici, nous avons lu des gestes que le corps fait pour lui-même, souvent à l’abri des regards : bâiller, transpirer, rêver dans le noir. 

La marche est le premier que le corps adresse, sans le vouloir, aux autres. 

Il ne se contente pas de se régler en privé ; il signe, il s’expose, il se donne à lire dès qu’il traverse l’espace.

Observez votre propre démarche, un jour de forme et un jour de fatigue ; vous verrez qu’elles ne se ressemblent pas. 

Sentez si votre pas rebondit ou s’il pèse, s’il file ou s’il traîne, s’il est pressé ou déployé. 

Votre corps vous dira, par les jambes, ce que votre tête n’a peut-être pas encore formulé.

Et regardez marcher les autres, dans la rue, sans les juger. 

Car il n’y a pas de « bonne » ni de « mauvaise » démarche à corriger ; il n’y a que des signatures à lire. 

Une allure vive, une allure lasse, une allure qui flotte. 

Vous ne verrez plus une foule anonyme, mais une collection de vents invisibles, chacun poussant son bateau à sa façon.

Reconnu de loin

Revenez un instant à cette silhouette de dos, tout au fond de la gare.

Ce que vous avez reconnu, ce n’était pas seulement une habitude ou une morphologie.

C’était une énergie mise en mouvement, un vent particulier gonflant des voiles particulières. 

La même démarche ; mais vous ne la regardez plus comme un simple tic de déplacement. 

Vous y lisez maintenant un état, une humeur, un jour de la vie de quelqu’un.

Cette signature-là, il faut la voir.

On la repère de loin, de dos, dans une foule. 

Mais il en existe une autre, tout aussi personnelle, qu’on n’a même pas besoin de regarder pour la reconnaître. 

Une signature qui traverse les murs, qui vous identifie au téléphone en trois mots, qui trahit une fatigue ou une joie avant même la première phrase. 

Celle-là, on ne la voit pas : on l’entend.

Dans la prochaine lettre, nous écouterons ce que raconte votre voix.

Esther Chen

P.S. : Ce message a-t-il posé des mots sur ce que vous viviez en silence ?

J’aimerais beaucoup le savoir et découvrir comment ces récits ont rejoint votre monde intérieur.

Brisez ce silence en commentant ci-dessous – votre voix mérite d’être entendue !​

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