Cher(e) ami(e) du Tao,
Salle de bains, le matin.
Vous vous brossez les dents, à moitié réveillé, l’esprit encore ailleurs.
Et à un moment, sans trop savoir pourquoi, vous tirez la langue devant la glace.
Un vieux réflexe d’enfant.
Vous la regardez sans la voir, et vous passez à autre chose.
Pourtant, arrêtez-vous une seconde de plus.
Elle n’est jamais tout à fait la même.
Certains matins, elle est rose, nette, humide juste ce qu’il faut.
D’autres, elle est recouverte d’un enduit blanc, épais, ou jaunâtre ; ou collante ; ou au contraire sèche, terne, un peu craquelée ; ou gonflée, molle, avec l’empreinte des dents marquée sur les bords.
Après une nuit trop arrosée, elle a une tête ; après une semaine de contrariété, une autre.
En hiver, en été, elle change encore.
Si la langue n’était qu’un muscle qui sert à goûter et à articuler, pourquoi changerait-elle d’allure d’une nuit à l’autre ?
Et si, chaque matin, elle affichait le bulletin de la nuit que votre corps vient de passer ?
La vitrine du corps
Imaginez un grand bâtiment dont tout le travail se fait à l’intérieur, portes closes.
De l’extérieur, on ne voit rien de ce qui s’y trame.
Mais chaque matin, quelqu’un place dans la vitrine, sur la rue, une affiche qui résume l’état de la maison : ce qui tourne bien, ce qui a chauffé pendant la nuit, ce qui a débordé, ce qui manque.
La langue est cette affiche.
C’est le seul organe interne que vous puissiez voir à l’œil nu, sans appareil, sans prise de sang, sans rien d’autre qu’un miroir.
Tout le reste de vous travaille caché : le souffle, le sang, la digestion, la circulation, tout se passe à l’abri des regards.
La langue, elle, est exposée.
Le corps y punaise, pendant la nuit, le résumé de ce qu’il a vécu.
Et il vous suffit d’ouvrir la bouche pour le lire.
Voilà pourquoi, en médecine chinoise, regarder la langue est l’un des deux grands piliers de l’examen, avec le pouls dont nous parlions à la fin de la série précédente.

Le pouls se sent sous les doigts ; la langue se lit avec les yeux.
Deux façons de prendre, en quelques secondes, le portrait complet d’un corps.
Qu’affiche-t-elle ce matin ?
Ce qui est remarquable, c’est que la langue ne raconte pas une chose, mais rassemble tout ce que ces lettres ont exploré séparément.
Elle est le point où tout se retrouve.
Regardez d’abord le fond, la couleur du corps de la langue.
Un rouge vif raconte de la chaleur ; vous la connaissez, cette chaleur du dedans que la soif réclamait de rafraîchir, celle qui montait aux pieds le soir.
Une langue pâle, au contraire, raconte le froid, le manque, une réserve un peu basse.
La langue affiche la température intérieure que d’autres gestes trahissaient à leur façon.
Regardez ensuite l’enduit, cette fine couche déposée dessus.
C’est le bulletin de la digestion et de l’humidité, le domaine de la Rate, cette pompe qui répartit les liquides et dont nous avons parlé à propos de la soif et de la marche.
Un enduit fin et clair, tout va bien.
Un enduit épais, collant, chargé, c’est de l’humidité qui stagne, cette eau mal distribuée qui donnait la bouche pâteuse sans soif.
Plutôt blanc, il penche vers le froid ; plutôt jaune, vers la chaleur.
C’est, littéralement, le temps qu’il fait à l’intérieur.
Regardez enfin la forme.
Une langue gonflée, molle, marquée par les dents sur les bords, c’est un corps qui retient l’eau, une Rate qui peine à la faire circuler.
Une langue mince, sèche, craquelée, c’est le manque de liquides, cette sécheresse profonde qu’on devinait derrière les pieds brûlants de la nuit.
Et la pointe, tout au bout, correspond au Cœur : quand elle est très rouge, c’est parfois le Shen agité, cette présence dont nous suivons le fil depuis le premier bâillement, qui affleure jusque sur la langue.
Vous voyez ce qui se passe : la chaleur de la soif, l’humidité de la Rate, la sécheresse du Yin, le socle, le Shen, tout ce que les neuf lettres ont dispersé se retrouve punaisé là, ensemble, sur ce petit morceau de chair rose.
Et pourquoi le matin ?
Parce que la langue affiche le bilan de la nuit, ce long travail silencieux où les organes se sont relayés poste après poste, comme le veilleur de sa ronde.
Au réveil, avant le café qui la colore, avant le brossage qui la nettoie, avant que la journée ne la recouvre, la langue est au plus près de ce que le corps vient de vivre.
La langue du matin est la plus sincère de la journée.
Une précaution, la même que depuis le début.
Rien de tout cela n’est une grille à décoder seul devant sa glace.
On ne lit pas « langue jaune, donc ceci, donc faites cela ».
Un praticien ne lit jamais la langue isolément ; il la croise avec le pouls, le teint, le récit, tout le reste, et c’est la relation entre ces signes qui parle, jamais un signe seul.
Ce que l’on montre ici, ce n’est pas un diagnostic ; c’est que le corps affiche, et qu’on peut apprendre à voir qu’il affiche.
Tirez la langue
Même notre médecine, si riche en instruments, n’a jamais cessé de la regarder.
Combien de fois un médecin vous a-t-il demandé de la montrer ?
« Tirez la langue » est peut-être le plus vieux geste de la consultation, antérieur à tous les appareils.
La médecine moderne y lit, elle aussi, des choses : une déshydratation, certaines carences, l’état général d’un patient affaibli.
Elle en fait une lecture plus sommaire que la MTC, qui a passé des siècles à en affiner l’observation ; mais le fait demeure.
Un corps bardé de scanners et d’analyses continue de demander à voir ce petit organe exposé.
C’est bien qu’il a quelque chose à dire.
Dix gestes, un alphabet
Nous voici au bout du chemin. Il est temps de refermer la boucle.
Dans la première de ces lettres, une idée vous a été proposée : votre corps est un texte.
Il écrit en permanence, sans vous demander la permission, et ce texte est sous vos yeux depuis toujours ; il manquait seulement l’alphabet pour le lire.
Ces dix lettres n’ont rien fait d’autre que vous apprendre cet alphabet, signe par signe.
Vous avez appris que bâiller n’est pas de la fatigue, mais le corps qui bascule d’un état à l’autre.
Que soupirer n’est pas un reproche, mais une vanne qui s’ouvre pour libérer une pression.
Que transpirer n’est pas une affaire de chaleur, mais de portes qui s’ouvrent et se ferment.
Que la soif lit le climat du dedans, et non un simple niveau d’eau.
Que la chaleur aux pieds raconte un feu qui ne redescend pas.
Que le réveil à heure fixe suit l’horloge des organes.
Que les rêves qui reviennent sont un esprit qui voyage mal.
Que la démarche est le Qi rendu visible, et la voix le Qi rendu audible.
Neuf lettres, neuf signes appris un à un.
Et la langue, ce matin, est le lieu où on lit enfin une phrase entière.
Car elle ne montre pas un signe isolé ; elle les rassemble tous, la chaleur et l’humidité, le socle et le souffle, le climat et le Shen, en une seule petite image.
Après avoir épelé les lettres, vous lisez le mot.
Le miroir, demain matin
Alors voici la vérité toute simple de cette série, celle vers laquelle nous marchions depuis le début.
Vous saviez déjà tout cela.
Votre corps bâillait, soupirait, transpirait, se réveillait, rêvait, marchait, parlait, s’affichait dans le miroir, exactement comme aujourd’hui.
Rien de neuf n’est apparu en vous.
Ces gestes étaient là hier, avant-hier, depuis toujours.
Simplement, vous ne les lisiez pas.
Vous les traversiez sans les voir, comme on longe chaque jour une inscription sans jamais s’arrêter dessus.
Maintenant, vous les voyez.
Et une fois qu’on a vu, on ne peut plus ne pas voir.
Ce n’était pas le but de faire de vous un praticien, ni de vous apprendre à vous soigner devant votre glace.
Ces lettres ne donnent pas d’ordonnance, et le miroir ne remplace personne.
Le but était plus modeste, et peut-être plus précieux : vous rendre un regard.
Celui qui ne sépare plus le corps et l’humeur, le souffle et l’état, le geste et ce qu’il raconte.
Celui qui, devant un bâillement, une démarche, une voix au téléphone, une langue au réveil, entend un corps qui parle.
Nous n’avons fait qu’ouvrir l’alphabet.
Ce que vous lirez avec, désormais, vous appartient.
Demain matin, devant la glace, vous tirerez peut-être la langue, une seconde, ce vieux réflexe d’enfant.
Mais cette fois, vous ne la regarderez plus sans la voir.
Vous saurez lire.
Esther Chen
P.S. : Ce message a-t-il accompagné votre journée sans que vous l’ayez vu venir ?
J’aimerais beaucoup savoir comment et comprendre comment ces histoires se sont faufilées dans vos pensées.
Venez nous raconter ce voyage en commentant ci-dessous – ces récits discrets sont toujours les plus beaux !
