Cher(e) ami(e) du Tao,
Il vous est déjà arrivé de fermer les yeux un après-midi et d’en ressortir des années plus loin.
Le temps d’une sieste, vous avez habité une autre vie, croisé des visages, pris des décisions, vieilli peut-être.
Puis vous rouvrez les yeux, et la lumière n’a pas bougé sur le mur.
Dix minutes, tout au plus.
Il arrive aussi que plusieurs heures disparaissent sans laisser de trace.
Vous relevez la tête, la pièce est sombre, et vous ne sauriez pas dire où le temps est passé.
Dans ces moments, la montre ne sert à rien.
La durée se joue ailleurs, sur une horloge qu’on ne connaît pas toujours.
Reste à savoir laquelle.
Le soir tombe sur une route du nord
Il existe une histoire chinoise du VIIIe siècle, que presque personne ne connaît en France.
La Chine, elle, la connaît par cœur.
Un jeune lettré, brillant et impatient de réussir, s’arrête dans une auberge de Handan, dans l’actuel Hebei.
Il se plaint de sa vie qui n’avance pas.
Il a étudié, il se sait capable, mais rien ne vient.
Un vieux taoïste l’écoute sans l’interrompre.
Puis le vieil homme fouille dans son bagage et en sort un oreiller.
Un oreiller de porcelaine, dur et froid, avec une ouverture à chacune de ses extrémités.
Combien de temps peut tenir dans un souffle ?
Il s’endort.

À l’intérieur de l’oreiller, une autre vie commence.
Il y entre comme dans la sienne.
Il épouse la fille d’une grande maison.
Le soir des noces, elle est belle, les salles sont pleines de lumière, et chacun le traite déjà en homme d’avenir.
Un fils naît, puis un autre.
Sa maison grandit autour de lui.
On le remarque, on le recommande, on le pousse.
Il obtient un poste, puis un meilleur.
Il gouverne des provinces, rend des décisions, reçoit des rapports scellés.
Des hommes attendent devant sa porte.
On guette ses faveurs, on redoute ses refus.
Il atteint les plus hautes fonctions et, à cinq reprises, devient Premier ministre.
À son nom, les portes s’ouvrent.
On sollicite ses avis, on interprète ses silences.
Ses fils épousent les filles des meilleures familles.
Il récompense, il punit.
Autour de lui, le monde paraît peu à peu rangé pour lui plaire.
Puis on l’accuse.
Une calomnie suffit.
Ceux qui s’inclinaient hier détournent les yeux.
La prison, puis l’exil, loin de la cour et de ceux qui prononçaient son nom.
Il se croit fini.
Il ne l’est pas.
On le rappelle.
Son innocence est reconnue, ses titres lui sont rendus.
Les honneurs reviennent, plus lourds qu’avant.
De nouveau, la cour se presse autour de lui.
Ensuite, les années accélèrent.
Ses fils deviennent des hommes.
Des petits-fils jouent à ses pieds, puis grandissent à leur tour et occupent de hautes charges.
Les mariages succèdent aux naissances, les fêtes aux deuils, les saisons aux saisons.
Sa maison est pleine de voix.
Il ne compte plus le temps.
Ses cheveux blanchissent.
Sa main tremble lorsqu’il saisit une tasse.
Son dos se courbe.
Les visages autour de lui changent.
Certains disparaissent.
Les pièces autrefois bruyantes deviennent plus calmes.
Un matin, épuisé, il demande qu’on le laisse partir.
Il meurt.
Il bâille.
Il s’étire.
Il est allongé dans l’auberge de Handan, sur la natte où il s’était assoupi.
Le vieux taoïste est toujours assis à côté de lui.
Dans un coin, le maître des lieux fait cuire du millet.
Il n’est pas encore prêt.
Soixante ans peuvent tenir dans un somme
Faites le compte.
Un mariage, des enfants, cinq fois Premier ministre, la disgrâce et le retour, des petits-fils, la vieillesse, la mort.
Une existence pleine, du début à la fin.
Et dans la marmite, le millet cuit toujours.
Les Chinois ont donné quatre caractères à ce vertige :
黃粱一夢 (huáng liáng yī mèng), le rêve du millet jaune.
Douze siècles plus tard, on les emploie encore.
L’expression ne dit pas que les ambitions du jeune homme étaient vaines.
Il les a vécues entièrement, avec leurs joies et leurs revers.
Elles n’ont eu lieu que dans un rêve, et le réveil les a défaites.
Toute une vie a passé.
Le repas, lui, n’est même pas prêt.
Un filet de vapeur monte, puis se défait
Reprenez le rêve un instant.
Quand le jeune homme tombe en disgrâce, la frayeur est réelle.
L’exil le jette loin de tout ; son chagrin n’a rien de feint.
Quand on le réhabilite, la joie qui le saisit est vraie, elle aussi.
Rien, à aucun moment, ne lui souffle qu’il dort.
De l’intérieur, cette vie ressemble trait pour trait à une vie.
C’est là que la question se déplace.
On se demande d’ordinaire : mes ambitions sont-elles réelles, ou est-ce que je me raconte des histoires ?
Le dormeur, lui, en fait surgir une autre.
Pour lui, ses ambitions avaient toute la consistance du réel ; il les a habitées jusqu’à sa mort.
Nous aussi, nous vivons des heures dans des vies qui n’existent pas encore.
On guette une réponse, et l’on a déjà éprouvé, en pensée, le oui puis le non.
Alors, dans quoi est-ce que nous vivons les nôtres : dans le monde ou dans l’oreiller ?
Et, de l’intérieur, saurions-nous seulement faire la différence ?
Le récit choisit pour son réveil un mot particulier : 悟 (wù).
Un mot qui peut faire entendre à la fois le réveil et la compréhension.
Le jeune homme n’ouvre pas seulement les yeux.
Quelque chose devient visible avec la pièce retrouvée, le vieil homme toujours assis là et le millet encore sur le feu.
Souvenez-vous du papillon, dans une lettre précédente.
Son réveil portait un autre mot, 覺 (jué), et laissait la question suspendue.
Le millet, lui, la referme par quelques grains qui n’ont pas encore fini de cuire.
Vous voulez l’entendre dans sa langue ?
Le texte, à cet endroit, ne s’attarde pas.
Une poignée de signes pour la vie qui s’achève, une autre pour le retour au réel.
Le jeune lettré porte un nom : Lusheng.
盧生欠伸而悟 (Lúshēng qiàn shēn ér wù) :
« Lusheng bâille, s’étire, il revient à lui. »
主人蒸黍未熟 (zhǔrén zhēng shǔ wèi shú) :
« chez l’aubergiste, le millet n’est pas encore cuit. »
Tout tient dans cette succession.
Le bâillement.
Le réveil.
Le millet encore cru.
Et ce mot, 悟, qui fait entendre la compréhension au moment même où les yeux se rouvrent.
Avant que le vieux taoïste lui adresse la parole, l’image a déjà tout déplacé.
Le texte ajoute :
觸類如故 (chùlèi rúgù).
« Autour de lui, tout est comme avant. »
La natte sous son corps, le vieil homme assis à côté de lui, le millet qui cuit.
Une vie entière s’est écoulée ; rien, dans la pièce, n’en porte la trace.
Cette version est celle de Shen Jiji, un écrivain du VIIIe siècle.
Plus tard, le récit sera repris et transformé.
Il se mêlera aux légendes de Lü Dongbin et des Huit Immortels, puis à la tradition taoïste du Quanzhen.
Mais ici, dans le texte le plus ancien, il n’y a encore qu’un jeune lettré, un vieux taoïste et un peu de millet.
Vous en avez un, vous aussi
Revenez à vous, maintenant.
Vous connaissez cet oreiller.
Ce n’est pas de la porcelaine ; c’est un projet que vous retournez dans votre tête, une promotion déjà obtenue en pensée, une conversation rejouée jusqu’à ce que vous ayez enfin le dernier mot, une vie que vous commencez à habiter bien avant de savoir si elle existera un jour.
Rien de cela n’est ridicule.
On peut passer des heures dans un avenir qui n’existe pas encore, y connaître l’attente, l’élan, parfois même la déception.
Rien de tout cela n’est faux : ces heures sont réelles, elles font déjà partie de votre vie.
Simplement, pendant que Lusheng gouvernait des provinces et voyait grandir ses petits-fils, à quelques pas de lui, un peu de millet chauffait dans une marmite.
Une fine fumée, et la journée qui commence
Vous fermez les yeux un instant, et une vie passe.
À votre réveil, la montre n’a presque pas avancé.
Ce qui vient de mesurer tout ce temps, ce n’était pas elle ; c’était un peu de grain dans une marmite, qui commençait à peine à cuire.
黃粱一夢.
Charles Zhang
P.S. : Ce message a-t-il posé des mots sur ce que vous viviez en silence ?
J’aimerais beaucoup le savoir et découvrir comment ces récits ont rejoint votre monde intérieur.
Brisez ce silence en commentant ci-dessous – votre voix mérite d’être entendue !
Sources
Le conte : 枕中記 (Zhěn zhōng jì, « Récit dans l’oreiller »), de Shen Jiji (沈既濟), conte fantastique de la période Tang (genre 傳奇), vers 779. Source la plus ancienne et la plus rigoureuse de la légende, dont est tirée l’expression 黃粱一夢 (huáng liáng yī mèng).
En français : André Lévy en a donné une traduction de référence, dans une anthologie de littérature fantastique des Tang. [titre et éditeur exacts à confirmer — point prioritaire du brief]
La tradition tardive : sur l’association du récit à Lü Dongbin (呂洞賓), aux Huit Immortels et à l’école taoïste du Quanzhen (全真, fondée au XIIe siècle), voir l’entrée Lü Dongbin de l’Encyclopedia of Taoism dirigée par Fabrizio Pregadio.

Bonjour Madame Monsieur
oui je pense que il y a de la vérité en ce que je lit..me se Trop délirant…
tout se philosophie…en bref on doit se écouter ? se ça?
EXCELLENTISSIME
Combien existe t il reellement de réalités, de mondes , de probabilités et d illusions? Sommes nous decuplés et èparpillés dans le Cosmos comme une particule aprés avoir subi une sorte de fission nucléaire?
Ma femme vient de mourir après 50 ans de vie commune. Je n’ai pas rêvé. Sur quel oreiller ai-je dormi ? Bien sûr j’avais un rêve, d’amour. Pas d’honneur, de charges, j’ai eu des victoires écologiques dans les combats que j’ai mené. Je ne comprends rien à ce que tu racontes ou suggères. Je suis même sûr que tu ne me répondras pas, comment pourrais-tu en avoir le temps et la motivation. C’est à moi de me répondre, mais encore faudrait-il que la question soit évidente. Quel était mon oreiller ? Le même oreiller pendant 50 ans, voir depuis ma prime enfance. Et ma femme a pris le même oreiller ou avait un oreiller compatible avec le mien pour que l’on vive 50 ans ensemble. Etait-ce aussi l’amour. Aurions nous été tous les deux des aveugles. Des endormis en quelques sortes.Cela ne m’aide pas, mais est-ce fait pour aider? Le vrai est cruel par nature.
Merci de ton travail.
hervé.