Cher(e) ami(e) du Tao,
Six heures quarante-cinq. Le téléphone l’affiche, et il ne se trompe jamais.
La même heure sur la box du salon, sur le four de la cuisine, sur le tableau de bord de la voiture.
Partout le même chiffre, à la seconde près, parfois réglée par des satellites que vous ne voyez jamais.
Dehors, la nuit n’a pas encore lâché prise.
Le corps est lourd.
Le café n’a pas encore agi.
Vous êtes debout.
À l’heure.
Et pourtant quelque chose en vous n’est pas d’accord.
Quelque chose qui traîne, qui résiste, qui n’était pas prêt.
Comme si, derrière l’écran qui affiche 6h45, une autre heure tournait, plus lente, une heure qui n’avait pas encore sonné le réveil.
Ce n’est peut-être ni de la paresse ni un manque de volonté.
C’est peut-être qu’en vous, plusieurs horloges n’indiquent pas la même heure.
Et si le temps n’était pas un, mais plusieurs ?
L’heure que le train a inventée
Nous obéissons à une heure unique, universelle, découpée en tranches parfaitement égales.
Elle nous semble aller de soi, comme si elle avait toujours existé.
Elle est pourtant une invention très récente.
Avant le XIXe siècle, chaque ville vivait à son propre midi, celui du soleil au plus haut.
Quand il était midi à Paris, il était midi et quelques minutes à Strasbourg, et personne ne s’en souciait.
Il n’y avait aucune raison de synchroniser des villages qui ne se parlaient qu’à la vitesse d’un cheval.
Puis le chemin de fer est arrivé.
Pour qu’un train parte et arrive à l’heure, il fallait une heure commune à toutes les gares.
Le télégraphe permit de transmettre cette heure unique d’un bout du pays à l’autre.
On a rangé les mille midis locaux dans une seule case.
Plus tard, les satellites ont rendu cette case parfaite, identique sur tous les écrans du monde.
C’est une invention utile.
Elle nous permet d’attraper un train, de nous donner rendez-vous, de vivre ensemble.
Mais c’est une convention posée par-dessus la vie, pas la vie elle-même.
Et le corps, lui, n’a jamais signé ce contrat.
Il continue de vivre sur des temps plus anciens, et plus nombreux.
La pensée chinoise, d’ailleurs, n’a jamais cru à ce temps lisse et unique : elle a toujours lu le corps comme un croisement de cycles.
Nous les ouvrirons un par un dans les lettres à venir.
Levez les yeux
Pour comprendre comment plusieurs temps peuvent coexister sans jamais se contredire, il suffit de regarder le ciel.
La Terre tourne sur elle-même : c’est le jour, cette alternance de lumière et d’obscurité qui revient toutes les vingt-quatre heures.
La Lune tourne autour de la Terre : c’est le mois, ce cycle qui la fait grossir puis maigrir dans le ciel.
La Terre tourne autour du Soleil : c’est l’année, avec ses saisons qui montent et redescendent.

Et par-dessus tout cela, une vie humaine trace son propre grand arc, de l’enfance à la vieillesse.
Quatre mouvements.
Quatre roues de tailles très différentes, qui tournent toutes en même temps, à cet instant précis.
Elles ne se contredisent jamais, pour une raison simple : aucune ne mesure la même chose.
Nous vivons à l’intérieur des quatre à la fois, sans même y penser.
La biologie moderne a redécouvert exactement cela.
On a longtemps cru que le corps avait une horloge, logée dans le cerveau.
On sait aujourd’hui qu’il en possède une fédération entière : une horloge maîtresse, et des horloges dans presque chaque organe, le foie, l’intestin, la peau.
Quand elles se désaccordent (un décalage horaire, une nuit de travail), on se sent mal sans pour autant être malade.
La médecine a même un mot pour cela : la désynchronisation interne.
C’est le nom savant du désaccord des temps.
Laquelle parle le plus fort ?
Comptons-les, ces horloges.
Celle du jour se sent dans l’élan du matin et la lourdeur de l’après-midi.
Celle de la semaine a le goût du lundi et la couleur du dimanche.
Celle des saisons se devine au besoin de lumière ou de chaleur.
Celle des âges pèse ou allège selon l’étape traversée.
Et celle de la lune, ce vieux calendrier que nous avons presque oublié.
Cinq horloges qui montent du corps et du monde.
Et puis il y en a une sixième, d’une autre nature.
L’horloge sociale.
Celle des échéances, des agendas, des « à ton âge, tu devrais », du « il est neuf heures, sois efficace. »
Sa particularité est troublante : c’est la seule qui prétend être la seule.
Les cinq autres disent « je suis un temps parmi d’autres » ;
celle-ci dit « je suis le temps. »
Et comme elle parle fort (les écrans, les notifications, les rendez-vous), elle couvre la voix des cinq autres.
Elle n’est pas notre ennemie ; c’est elle qui nous permet de vivre ensemble, de nous coordonner, de tenir nos promesses.
Le problème n’est pas qu’elle parle ; c’est qu’elle parle si fort qu’on finit par n’entendre plus qu’elle.
La vitalité n’est pas de la faire taire, mais de lui rendre sa juste place : une voix parmi d’autres, pas la seule.
Et la souffrance moderne du temps est peut-être exactement là : prendre le rythme de l’une pour la panne d’une autre.
Hélène n’est jamais en retard
Hélène a quarante-trois ans.
Ponctuelle, fiable, organisée.
Elle ne manque pas un rendez-vous, elle rend tout dans les temps, son agenda est un modèle de précision.
Vue de l’extérieur, elle est parfaitement à l’heure.
Vue de l’intérieur, c’est autre chose.
Depuis quelque temps, elle porte un sentiment qu’elle n’arrive pas à nommer : celui d’être décalée d’elle-même.
Le matin, l’élan n’est pas là où il devrait être.
Le soir, alors qu’il faudrait ralentir, elle reste sous tension, l’esprit encore lancé à pleine vitesse.
Le dimanche a pris un poids étrange.
Elle s’étonne de ressentir un pic d’énergie à vingt-deux heures, alors que son corps réclamerait l’obscurité.
Parfois, au milieu d’une réunion, son esprit vagabonde comme s’il était ailleurs, à un autre moment de la journée
Et depuis peu, une question la traverse : on lui répète qu’à son âge on est « au sommet », mais son corps, lui, semble entrer dans une autre saison.
Elle a consulté.
Tout est normal.
Rien à trouver, parce qu’il n’y a rien de cassé.
Hélène est à l’heure pour le monde, et légèrement en retard sur elle-même.
Nous appellerons cela un contre-temps, et le mot reviendra dans les prochaines lettres.
Non pas une maladie, mais un moment où le rythme du corps n’est plus en phase avec l’heure du monde.
Le matin, quand l’élan devrait monter, il reste endormi.
Le soir, quand tout devrait redescendre, il est encore dispersé.
Ce n’est pas Hélène qui va mal.
Ce sont ses horloges qui ne s’accordent plus.
Et si ce n’était pas une panne ?
Vous n’avez pas besoin de connaître la théorie des cycles pour que cette lettre change quelque chose.
Il suffit d’un réflexe.
La prochaine fois que quelque chose cloche (une fatigue, une lourdeur, une envie de vous replier qui tombe au mauvais moment), ne demandez pas d’abord « qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? »
Demandez plutôt : quelle horloge est en train de parler, là, et laquelle est-ce que je prends pour une défaillance ?
Ce coup de fatigue de seize heures que vous combattez à coups de café n’est peut-être pas un manque de volonté.
C’est peut-être l’automne de votre journée.
Cette lourdeur du dimanche soir n’est peut-être pas une tristesse à chasser.
C’est peut-être une autre horloge, celle de la semaine, qui réclame son temps de repli.
Ce geste, en MTC, n’est pas anodin.
Poser la main sur le ventre, c’est toucher le centre, là où l’énergie la plus ancienne s’enracine.
L’écouter, c’est simplement constater qu’elle bat à son propre rythme, avant toute commande extérieure.
Nous ne disons pas encore quoi en faire.
Pour l’instant, nous rendons simplement audible ce qui était muet.
Une voix parmi d’autres
Revenez à ce réveil, dans le noir.
L’appareil ne se trompe pas ; 6h45 est bien 6h45.
Cette heure-là est réelle, utile, partagée par des millions de gens au même instant.
Demain matin, avant même de chercher l’heure sur l’écran, restez un instant immobile.
Posez une main sur le ventre.
Sentez si le souffle est court ou ample, si le corps est déjà là ou s’il traîne encore derrière.
Ne changez rien ; constatez seulement.
C’est la première horloge que vous écoutez sans la juger.
Car vous savez maintenant que la voix de l’écran n’est pas seule.
Derrière le chiffre, d’autres horloges tournent, plus lentes, plus profondes, qui ont elles aussi quelque chose à dire sur le moment que vous traversez.
L’art n’est pas de casser la montre ; elle nous fait vivre ensemble.
C’est de cesser de prendre son heure unique pour toute l’heure du monde.
C’est de réapprendre à entendre, sous le chiffre qui ne varie jamais, les temps qui, eux, ne cessent de bouger.
Dans la prochaine lettre, nous entrerons dans la plus proche de ces horloges, celle qui tourne en vous chaque jour.
Nous verrons pourquoi le matin et le soir ne sont pas faits pour la même chose.
Esther Chen
P.S. : Ce récit a-t-il mis le doigt sur une vérité qui vous appartient ?
J’adorerais la connaître et découvrir comment cette histoire ont rejoint votre propre façon de voir les choses.
Partagez cette vérité avec nous en commentant ci-dessous – elle enrichira toute notre communauté !
