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Cher(e) ami(e) du Tao,

Vous revenez de quelque part.

Un voyage, une épreuve, une année qui vous a changé.

Vous essayez de le raconter à quelqu’un qui vous est proche.

Et ça ne prend pas.

Ce n’est pas qu’on refuse de vous écouter. 

On vous écoute, avec attention même, avec affection. 

Mais vos phrases se posent à côté, comme des oiseaux qui manqueraient la branche. 

Vous précisez, vous reformulez, vous cherchez l’exemple juste. 

Rien n’atterrit tout à fait. 

Vous le sentez à ce léger décalage dans ses yeux, juste avant qu’il hoche la tête.

Il est là, bienveillant, un peu perdu. 

Et parfois, sous la gentillesse, une question affleure sans se dire :

À quoi bon être allé si loin ?

En bas, quelqu’un rit

Il y a une cigale dans le Zhuangzi.

À côté d’elle, une petite tourterelle.

Toutes deux regardent le grand oiseau Peng (鵬, péng) monter vers le Sud, porté par un immense tourbillon, jusqu’à quatre-vingt-dix mille li. 

C’est l’oiseau né de la métamorphose de Kun, que vous avez déjà croisé dans une lettre précédente.


Et toutes deux rient.

La cigale dit : moi, quand je m’élance vers l’orme d’à côté, parfois je n’y arrive même pas. 

Je retombe simplement au sol.

Alors, à quoi bon monter si haut ?

Quand huit mille ans ne font qu’un printemps

Le texte ne condamne pas ce rire.

Il commente.

小知不及大知,小年不及大年
(xiǎo zhī bù jí dà zhī, xiǎo nián bù jí dà nián).

La petite connaissance n’atteint pas la grande connaissance.

La petite durée n’atteint pas la grande durée.

Puis il donne des exemples, et c’est là que le sol se dérobe doucement.

Le champignon du matin ne connaît pas l’alternance du clair et de l’obscur. 

Il naît, il pousse, il meurt avant même que la nuit tombe. 

Il ne sait pas qu’un soleil peut se coucher, puis revenir. 

Ce n’est pas qu’il l’ait oublié : ce cycle n’a jamais fait partie de son monde.

La cigale printanière, elle, ne connaît pas les saisons.

Elle connaît la chaleur sur l’écorce, la lumière entre les feuilles, peut-être quelques semaines de chant.

Mais elle ne verra ni l’automne dépouiller l’arbre, ni l’hiver laisser les branches nues.

Quelques semaines, et c’est toute sa vie.

Voilà les petites durées.

Au sud de Chu, poursuit le texte, vivait un être légendaire pour qui cinq cents ans faisaient un printemps, et cinq cents ans un automne. 

Une seule saison, plus longue que des siècles entiers de notre histoire.

Et dans la haute Antiquité se dressait le Grand Arbre, pour qui huit mille ans faisaient un printemps, et huit mille autres un automne.

Arrêtez-vous une seconde sur ce dernier.

Huit mille ans.

Un seul printemps.

La cigale n’a pas tort

Dans son monde, l’arbre d’à côté est déjà loin.

Son vol jusqu’à la branche voisine est une vraie traversée, avec son élan, sa fatigue, ses ratés. 

Quand elle retombe sans avoir atteint la branche, ce n’est pas une petite chose : c’est un effort réel, qui compte, dans une vie qui tient en quelques semaines.

Elle ne peut pas mesurer jusqu’où le Peng est allé. 

Non par mauvaise foi.

Simplement parce que son horizon de vol ne va pas jusque-là.

Et le Peng ne peut pas lui transmettre ce qu’il a vu. 

Il pourrait descendre, parler, chercher des images.

Mais les mots qu’il lui faudrait n’existent pas dans l’espace des ormes et des frênes. 

Ils supposeraient un ciel qu’elle n’a jamais eu sous les ailes.

Un éventail ouvert dans les deux sens

Regardez bien la scène. 

Le Peng ne descend pas.

Il ne vient pas se poser à côté de la cigale pour lui exposer patiemment ce qu’il a vu de là-haut. 

Il s’en va, simplement, vers le Sud. 

Et la cigale continue de rire, depuis son orme.

Chacun demeure dans la cohérence de son monde. 

La cigale tient pour inutile un voyage dont elle ne peut concevoir ni l’ampleur ni la nécessité ; non par refus d’entendre, mais depuis la branche où elle se tient, qui est tout son ciel.

C’est peut-être cela, le plus difficile à accepter dans certaines conversations.

Quelqu’un peut connaître les faits, les dates, les lieux. 

Il peut savoir ce que vous avez traversé et même répéter votre histoire. 

Pourtant, il ne mesure pas la place qu’elle a prise en vous. 

Alors vous racontez encore. 

Vous ajoutez un détail, cherchez une comparaison, déplacez les mots. 

Parfois, quelque chose finit par passer.

Parfois non.

Et quand rien ne passe, ce n’est pas forcément que vous avez mal expliqué. 

Peut-être n’y avait-il simplement, dans le monde de l’autre, aucune branche où déposer ce que vous rapportiez.

Mais le texte retourne aussitôt la perspective.

Le Peng est immense, certes.

Pourtant, pour s’élever, il dépend du vent. 

Il lui faut un tourbillon assez puissant pour soutenir ses ailes. 

Sans lui, le grand oiseau ne part pas. 

La cigale vole moins haut, mais le Peng n’est pas pour autant une puissance sans appui. 

Les mots « petit » et « grand » commencent déjà à vaciller.

Puis l’espace laisse place au temps. 

Peng Zu (彭祖), qui aurait vécu huit cents ans, passe parmi les hommes pour un prodige de longévité. 

Huit cents ans : presque une éternité à notre mesure.

À côté du Grand Arbre, pour qui huit mille ans ne font qu’un printemps, ce n’est plus qu’un souffle.

Il n’y a pas de sommet où s’arrêter. 

Seulement un éventail qui continue de s’ouvrir, dans les deux sens.

Deux phrases peuvent-elles se faire face ?

Reprenons le texte, lentement, comme on tient deux objets dans la main.

小知不及大知 (xiǎo zhī bù jí dà zhī) : la petite connaissance n’atteint pas la grande.

小年不及大年 (xiǎo nián bù jí dà nián) : la petite durée n’atteint pas la grande.

Et en face, la cigale, avec sa question à elle :

奚以之九萬里而南為 (xī yǐ zhī jiǔ wàn lǐ ér nán wéi) : à quoi bon s’élever à quatre-vingt-dix mille li pour aller vers le Sud ?

D’un côté, le commentaire du texte : certains horizons ne peuvent pas en atteindre d’autres.

De l’autre, la cigale : depuis son orme, cet envol n’a aucun sens.

Les deux se tiennent côte à côte, chacune vraie dans son ciel.

Et elles ne se rejoignent nulle part.

Vous êtes les deux

Il y a sûrement des domaines où vous êtes la cigale. 

Quelqu’un revient d’un envol que vous n’avez pas fait, parle d’un ciel que vous n’avez jamais eu sous les ailes, et sa ferveur vous laisse sur votre orme, un peu perplexe. 

Vous écoutez.

Vous voudriez comprendre. 

Mais, ce jour-là, votre horizon ne va pas jusque-là.

Et il y a des domaines où vous êtes le Peng. 

Vous avez traversé quelque chose que les mots ne rapportent pas tout à fait, et l’orme d’à côté n’offre aucun endroit où le déposer.

Mais les rôles ne sont jamais distribués une fois pour toutes. 

Celui qui ne comprend pas votre voyage a peut-être vécu une épreuve devant laquelle vous restez vous-même sur une branche. 

Dans une même conversation, on peut parler depuis le ciel et écouter depuis l’orme. 

Puis échanger les places sans même s’en apercevoir.

Alors la question change. 

Elle n’est plus seulement : comment me faire comprendre ?

Elle devient : dans cette conversation-là, est-ce que je sais depuis où je regarde ?

Le rire, encore, sur l’orme

Peut-être que, la prochaine fois que vos mots manqueront la branche, vous repenserez à elle.

La cigale rit toujours.

Elle s’élance vers l’orme.

Parfois elle l’atteint.

Parfois elle retombe.

Puis elle recommence.

Et c’est son monde entier.

Charles Zhang

P.S. : Ces mots ont-ils ouvert une fenêtre sur quelque chose de nouveau ?

J’adorerais savoir ce que vous avez aperçu et comment ces histoires ont élargi votre horizon.

Partagez cette vue avec nous en commentant ci-dessous – chaque nouvelle perspective m’enchante !

Sources

Le texte de cette lettre provient du Zhuangzi (莊子), chapitre 1, 逍遙遊 (« L’errance sans entrave »). Pour le lire dans son entier :
Zhuangzi, Les Œuvres de Maître Tchouang, traduction de Jean Levi, Encyclopédie des Nuisances, 2006 (rééd. Gallimard, 2010). Référence française.
Chuang Tzu, The Complete Works of Chuang Tzu, traduction de Burton Watson, Columbia University Press, 1968. Référence anglaise.

3 commentaires

  • Maria dit :

    Oh merci pour ce message! C’est tellement vrai dans les relations humaines! Ça m’apprend à être plus compréhensive, à regarder en quel côté je suis pour accepter avec plus de bienveillance ce q est!! 🙏🙏🙏

  • Yahel dit :

    Merci pour ce texte qui me parle beaucoup. Par exemple, sur le chemin d’éveil où je suis, il y a des vécus, des compréhensions que je ne peux pas partager avec ceux qui n’y sont pas car je sais que ce ne serait pas compris. Juste repris par le mental qui essaierait d’en faire quelque chose mais qui passerait totalement à côté. Et, lors de certaines méditations profondes, il m’arrive de recevoir un enseignement que je comprends pendant quelques jours, sans pouvoir ni le démontrer ni en faire quelque chose car trop en-dehors de mes connaissances de base (comme par exemple des évidences qui me sont venues sur les notions de temps, d’espace, de changement d’état et de mouvement). Et donc, après quelques jours, l’information reste mais la compréhension profonde de cela, et qui est une évidence qui n’a besoin d’aucune explication ni démonstration, ne reste pas. Car la branche sur l’orme où je suis posée par rapport à ce type d’informations ne permet pas que cela s’installe en profondeur en moi. Et par rapport à d’autres enseignements que je reçois pendant ces méditations et qui trouvent de la connaissance en moi sur le thème qui arrive, ça s’installe et ça reste.
    Mais je ne peux pas forcément le partager avec tout le monde. Il faut avoir la sagesse de reconnaître qu’on ne peut pas toujours se faire comprendre et aussi celle d’accepter cela et enfin celle de lâcher l’envie de convaincre.

  • Nadine dit :

    bonjour , je lis ce texte avec compréhension, au final nos possibilités sont grande et peut être trop encore faut il vouloir s occuper de soi le dilemme , je suis bien installée dans ma vie mais il manque quelque chose , ça m’interpelle souvent , je sens qu’il y a autre chose mais comment l’atteindre, l’espace est grand je le sais mais par ou commencer ! ?! le temps est immense et a la fois petit , après le travail imposé d 1 vie , on se rend compte de beaucoup plus de chose , mais on arrête jamais pour se poser , il n’est jamais trop tard l’expérience d 1 vie pour aider son prochain ça le fait et soi plus compliqué , la distance parcourue on se retourne , on regarde autour de soi ouahou , le demi siècle est passé , on observe toujours la vie mais avec un autre regard et que puis je faire maintenant pour moi c est dur d’y penser , je suis peut être à coté de la plaque , mais mon coeur a parler , j’aime beaucoup lire vaut message , on voit les choses autrement merci

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