Cher(e) ami(e) du Tao,
Il y a les rôles.
Ceux que l’on a choisis, ceux que l’on a reçus, ceux que l’on a fini par bien tenir.
Il y a les compétences acquises, les façons d’être qu’on a affinées, les manières de répondre qui marchent.
Des couches, posées une à une, chacune utile à sa place.
On ajoute.
C’est ainsi qu’une vie se construit, et rien de tout cela n’est de trop.
Et puis il arrive, certains jours (pas tous, pas longtemps), que quelque chose se fasse sentir en dessous de tout cela.
Quelque chose qui n’a pas de nom précis.
Ce n’est pas un état d’âme.
Ce n’est pas une identité de plus.
C’est plutôt ce qui était là avant que la première couche ne soit posée.
Vous le connaissez, peut-être, sans l’avoir jamais nommé.
Avant l’atelier
Ce quelque chose, le Daodejing le montre du doigt avec un mot ancien.
樸 (pǔ).
Le bois brut.
Le bois d’avant la décision.
Celui qu’aucune main n’a encore touché pour en faire quelque chose.
Que reste-t-il quand tout est taillé ?
Prenez un morceau de bois.
Pas encore une table.
Pas encore un manche d’outil.
Pas encore une sculpture.

Il a du poids dans la main.
Un grain, une odeur, une couleur qui vient de l’intérieur.
Sa surface garde la trace des saisons qui l’ont fait pousser.
Ses fibres ne sont pas droites partout.
Il y a des nœuds, des écarts, peut-être une fente.
Celui qui le travaillera devra composer avec eux.
Il pourra suivre le fil ou le couper.
Garder une courbe ou la faire disparaître.
Pour l’instant, rien de cela n’a eu lieu.
Ce bois ne sait pas encore ce qu’il sera.
Il contient la table possible, le manche possible, la sculpture possible, et cent autres choses qu’on ne lui demandera jamais.
Rien n’est décidé.
Tout tient là, replié, dans une matière dense qui ne montre encore aucune forme.
Le Daodejing dit :
樸散則為器
(pǔ sàn zé wéi qì)
Quand le bois brut se divise, il devient des ustensiles.
On le fend, on le taille, on l’ajuste.
Et chaque morceau devient une chose précise.
Utile.
Un objet parmi les objets, qui fait bien ce pour quoi on l’a fait.
C’est un gain.
On ne construit rien sans tailler.
Mais chaque morceau, désormais, n’est plus que lui-même.
Il a cessé d’être tout ce qu’il aurait pu devenir.
Et le Daodejing dit aussi :
復歸於樸
(fù guī yú pǔ)
Retourner au bois brut.
Non pas défaire les formes qu’on a prises.
Non pas redevenir un tronc.
Mais retrouver, sous les objets qu’on est devenu, ce qui n’a pas bougé pendant qu’on taillait.
Le bois est toujours là, dans l’ustensile.
C’est la même matière.
Le pouvoir a besoin d’une prise
Le chapitre 32 avance une idée qui déroute.
樸雖小,天下莫能臣
(pǔ suī xiǎo, tiānxià mò néng chén)
Le bois brut, si petit soit-il, rien sous le ciel ne peut le soumettre.
On soumet ce qui a une forme.
Ce qui offre un contour, un bord, un point où poser la main.
On compare deux formes, on juge l’une supérieure, on remplace l’une par l’autre.
C’est ainsi qu’on domine.
Le bois brut n’a pas encore de forme.
Il n’y a rien à saisir.
Rien à mesurer contre autre chose.
Rien à surpasser.
Ce n’est pas qu’il résiste.
Il n’oppose rien.
Il n’est simplement pas là où la main cherchait à le prendre.
Le bois sous le vernis
Revenez à la formule du chapitre 28.
樸散則為器
(pǔ sàn zé wéi qì)
Le bois se divise, il devient des ustensiles.
Regardez alors ce que vous êtes devenu.
Une compétence acquise avec patience.
Un rôle tenu depuis des années.
Une réputation, une façon reconnue de faire, un nom qui vous précède dans une pièce.
Avec le temps, certaines formes deviennent si familières qu’on ne les sent même plus.
On sait quoi répondre dans une réunion.
Comment rassurer un enfant.
Comment prendre une décision quand les autres hésitent.
On sait ce qu’on attend de vous, parfois avant même qu’on nous le demande.
C’est aussi cela, devenir un ustensile : acquérir une forme assez précise pour que le monde sache à quoi elle sert.
Et il y a quelque chose de précieux là-dedans.
Être reconnu.
Être celui qu’on appelle pour telle chose.
Savoir faire ce que l’on sait faire.
Une forme permet d’agir.
Elle donne une place, une prise sur le monde.
Le Daodejing ne demande pas de briser ces ustensiles.
Ils servent, et c’est bien ainsi.
Il dit seulement qu’avant eux, et sous eux, il y avait du bois.
Et qu’il y en a toujours.
Ce bois n’est pas un vrai visage caché derrière les faux.
Ce n’est pas une identité plus sincère que les autres.
C’est ce qui précède l’idée même d’avoir un visage.
無名之樸
(wú míng zhī pǔ)
Le bois brut sans nom.
Sans nom, comme au premier chapitre du Daodejing, là où le sans-nom est donné pour l’origine du ciel et de la terre.
Avant de s’appeler enseignant, parent, dirigeant, artiste, il y avait cela.
Et sous chacun de ces noms, cela demeure.
Le chapitre 19 lui donne une compagne :
見素抱樸
(jiàn sù bào pǔ)
Voir la soie écrue, tenir le bois brut.
La soie que nul n’a teinte, le bois que nul n’a taillé.
Deux images pour une même chose : ce que vous êtes avant la couleur et avant la forme.
Ceux qui se souviennent de Hundun reconnaîtront peut-être l’image : l’indifférencié avant les formes.
Mais ici, le Daodejing ne raconte pas une histoire.
Il pose simplement un morceau de bois devant soi.
Et si le désir n’était pas l’ennemi ?
Le chapitre 37 va un pas plus loin.
Quand le désir vient et veut s’élever, dit-il, on le ramène au bois brut sans nom.
Non pas en le combattant.
En le laissant revenir en amont, avant qu’il ait pris une direction, choisi un objet, réclamé une forme.
不欲以靜,天下將自正
(bù yù yǐ jìng, tiānxià jiāng zì zhèng)
Sans désir, dans la quiétude, le monde se rectifie de lui-même.
Remarquez le mot : « de lui-même. »
Rien n’est redressé de force.
Rien n’est corrigé.
Quelque chose se réordonne lorsqu’on cesse d’ajouter une forme à la forme.
Pas par effort.
Par retour.
Le retour n’est pas un voyage
Alors la question se retourne vers vous.
Non pas : comment devenir plus simple, plus vrai, plus dépouillé.
Ce serait tailler encore, ajouter une couche de plus, celle qui se croit la dernière.
La question est plus calme que cela.
Sous tout ce que vous avez appris, exercé, mérité, y a-t-il encore du bois ?
Il y en a.
Il n’a jamais cessé d’y en avoir.
Vous n’avez pas à le mériter, ni à le conquérir, ni à ménager des moments particuliers pour le rejoindre.
Il est déjà là.
Exactement là où vous êtes, dans la vie telle qu’elle est, entre deux tâches, au milieu d’un rôle bien tenu.
Le bois brut ne se trouve pas au bout d’un chemin.
Il est ce à partir de quoi le chemin a été pris.
Avant la première entaille
Le bois brut ne manque de rien.
Il n’a rien à devenir.
樸.
Charles Zhang
P.S. : Ce récit a-t-il éveillé une curiosité que vous n’attendiez pas ?
J’aimerais vraiment savoir laquelle et comment ces histoires ont piqué votre intérêt au détour d’une ligne.
Suivez cette curiosité en commentant ci-dessous – elle nous mènera sûrement quelque part de beau !
Sources
Daodejing (道德經) : ch. 28 (復歸於樸 ; 樸散則為器), ch. 32 (樸雖小,天下莫能臣), ch. 37 (無名之樸 ; 不欲以靜,天下將自正), ch. 19 (見素抱樸).
Claude Larre, La Voie et sa vertu (Tao Te Ching), Desclée de Brouwer, 1977.
Marcel Conche, Tao Te King, PUF, 2003.
D. C. Lau, Tao Te Ching, Penguin Classics, 1963.

c’est emouvant et tellement uniquement la Vérité!!! L’humainité s’est désolarisée de cette . harmonie .Des lois de la Nature.Revenons à nous.Merci pour ce joli texte vibrant
Gratitude ! J’ai vraiment « dégusté » ces vérités… oubliées… si souvent !
Cordialement, Anne