Cher(e) ami(e) du Tao,
Seize heures dix.
Vous relisez la même phrase pour la troisième fois et elle ne veut toujours rien dire.
Les yeux glissent sur l’écran sans plus rien accrocher.
Le café de midi a cessé d’agir, celui de dix heures est loin.
Une main part d’elle-même vers le tiroir, cherche le carré de chocolat, n’importe quoi qui relancerait la machine.
Dehors, la lumière a déjà changé ; elle jaunit un peu, elle s’incline.
Et dans votre tête, le même petit verdict que tous les jours à cette heure :
« qu’est-ce que j’ai cet après-midi ? »
« je n’y arrive plus. »
Vous étiez si vif à dix heures.
Comment se fait-il qu’à seize heures vous soyez devenu cette chose molle et distraite ?
Et si ce creux n’était pas une panne ?
Et si votre journée, chaque après-midi, traversait un automne ?
Le rêve de la ligne droite
Nous portons en nous une image secrète de la bonne journée : une ligne droite.
Une énergie plate et régulière, aussi vive au réveil qu’au coucher, aussi tranchante à seize heures qu’à neuf.
Dans ce rêve, tout fléchissement est un défaut, un manque de sommeil, un manque de café, un manque de caractère.
On voudrait fonctionner comme une ampoule, qui brille exactement pareil du premier au dernier instant.
Mais une ampoule ne fatigue pas, parce qu’elle n’est pas vivante.
Regardez ce qui vit, vraiment : rien ne fonctionne à plat.
Le cœur ne bat pas d’un trait continu ; il se contracte et se relâche, encore et encore.
La respiration monte et redescend.
Une marée s’en va et revient (nous en parlions dans la précédente lettre).
Le vivant ne connaît pas la ligne droite ; il connaît la vague.
Exiger de soi une énergie sans relief, c’est demander à un être vivant de se comporter comme une machine.
Et se le reprocher à seize heures, c’est se reprocher d’être en vie.
Ce que l’empereur Jaune avait déjà vu
La médecine chinoise a compris cela il y a très longtemps.
Dans le Neijing, le Classique interne de l’empereur Jaune, on trouve une idée d’une simplicité lumineuse.
Le même motif se rejoue à toutes les échelles.
Ce qui se déploie sur une année entière se déploie aussi, en accéléré, sur une seule journée.
Le matin est le printemps du jour ;
midi son été ;
le déclin de l’après-midi son automne ;
le cœur de la nuit son hiver.

Et le texte résume le mouvement des saisons en quatre gestes très simples.
Le printemps fait naître,
l’été fait croître,
l’automne recueille,
l’hiver conserve.
Retenez le troisième.
On croit d’ordinaire que l’automne se contente de baisser, de faiblir, de retirer.
Mais le mot juste n’est pas « baisser » ; c’est « recueillir ».
L’automne rassemble ce que l’été a produit.
C’est la saison de la récolte, et une récolte n’a rien d’une défaillance.
Les anciens ne fixaient évidemment pas cet automne à une heure de la montre.
Ils parlaient du moment où le jour, ayant passé son sommet, commence à se refermer vers son coucher.
Seize heures n’est qu’une façon très contemporaine de sentir cette inflexion : la lumière tourne, l’élan du matin est loin derrière, la journée amorce sa descente.
Certains la ressentent dès le début de l’après-midi, d’autres pas avant le soir.
Ce qui compte n’est pas le chiffre affiché ; c’est le mouvement que vous, vous reconnaissez.
L’automne n’est pas un été raté
Voilà peut-être notre erreur avec cette heure creuse.
Nous croyons qu’il n’existe que deux états, performant ou fatigué, debout ou à terre.
La pensée chinoise en propose un troisième.
On peut ne plus être dans l’élan sans être encore dans le repos.
L’automne n’est ni l’été ni l’hiver.
L’hiver, lui, conserve : il enfouit, il met en réserve, il dort ; c’est la nuit.
L’automne, avant lui, garde une activité, mais une activité qui a changé de sens.
Le matin, on ouvre, on lance, on projette, on produit ; le geste va vers le dehors.
L’après-midi venu, il s’inverse : on rassemble ce qui a été produit.
L’énergie ne disparaît pas ; elle change de direction.
Elle cesse de pousser vers l’extérieur pour ramener vers l’intérieur.
Ce n’est pas un été affaibli.
C’est un autre mouvement, avec son geste propre.
Il y a d’ailleurs un instant, juste avant, où l’on sent le sommet passé sans que le repli soit encore là.
Un frémissement, une hésitation ; le jour vacille une seconde, comme l’année en septembre, avant de basculer.
Ce seuil est bref, presque imperceptible, mais si vous le guettez, vous le reconnaîtrez.
La feuille est un choix
Reprenez l’arbre.
En automne, il ne cherche plus à produire ; il laisse tomber ses feuilles, ramène sa sève vers le tronc et les racines.
Cette chute n’est pas une perte qu’il subit ; c’est un tri.
L’arbre cesse d’entretenir ce qui ne doit pas traverser l’hiver.
Chaque feuille qui tombe est une décision silencieuse, un renoncement qui protège l’essentiel.
Personne ne reproche à un arbre de se dépouiller en octobre.
On trouve cela normal, et même souvent beau.
C’est pourtant ce que vous vous reprochez chaque jour à seize heures.
Vous laissez tomber quelques feuilles, à l’heure où votre journée laisse tomber les siennes, et vous appelez cela un échec.
La feuille qui tombe n’est pas un arbre qui meurt ; c’est un arbre qui choisit.
Valérie a cessé de lutter
Valérie a quarante-quatre ans.
Longtemps, elle a livré chaque après-midi la même bataille, perdue d’avance.
Vers seize heures, le brouillard tombait ; elle s’en voulait aussitôt, se resservait un café, attaquait le placard à gâteaux, s’accusait d’être « faible ».
Le soir, elle rentrait vidée, moins par le travail que par la lutte contre elle-même.
Ce qui l’épuisait n’était pas son creux ; c’était de le prendre pour une faute et de passer une heure entière à s’y opposer.
Le jour où elle a cessé de se battre, elle a réservé cette heure-là à ce que l’automne sait faire.
Relire au lieu d’inventer, terminer au lieu de lancer, clore les dossiers ouverts le matin.
Son trou est devenu une récolte.
Le creux n’avait pas disparu ; il avait seulement cessé d’être une accusation.
Et si vous vous trompiez de geste ?
Vous n’avez besoin d’aucune théorie pour vous servir de cela.
Il suffit de reconnaître la saison où vous êtes avant de vous juger.
L’automne du jour n’est pas fait pour l’élan ; l’élan, c’est le printemps du matin.
Vouloir attaquer le dossier le plus lourd, la décision la plus neuve, l’idée la plus ambitieuse à seize heures, c’est demander à l’automne la sève du printemps.
Voilà le vrai contre-temps, ce mot que nous suivons depuis le début de cette série.
Non pas manquer d’énergie, mais réclamer à une heure le geste d’une autre.
La faute n’est pas dans le creux ; elle est dans la tâche qu’on lui impose.
Alors on peut faire l’inverse : rendre à l’automne son geste.
Recueillir, à seize heures, c’est rassembler ce qu’on a semé le matin, relire, trier, répondre à ce qui traîne, fermer quelques boucles, décider de ce qui mérite d’être emporté vers demain et de ce qu’on peut laisser.
Ce ne sont pas des tâches au rabais ; c’est un autre travail, aussi nécessaire que les semailles, mais à sa juste place dans le cycle.
Recueillir ne se réduit d’ailleurs pas à finir ce qu’on a commencé le matin.
C’est aussi regarder ce qui est là et décider de ce qu’on garde.
Une journée produit rarement ce qu’on avait prévu : une conversation a déplacé une idée, une difficulté a révélé quelque chose, un projet s’est avéré moins important qu’il ne paraissait au réveil.
Le printemps projette ; l’automne discerne.
Et c’est peut-être pour cela que certaines choses s’éclaircissent quand le jour décline.
Non que l’on pense mieux à cette heure, mais parce que le geste a changé : on cherche moins à ajouter qu’à comprendre ce qui mérite de rester.
Recueillir sa journée, c’est parfois clore un dossier ; parfois, c’est seulement savoir ce qu’on emportera demain, et ce qu’on laissera tomber avec les feuilles.
Qu’avez-vous recueilli aujourd’hui ?
Revenez à seize heures dix.
Au brouillard, au carré de chocolat, à la phrase relue trois fois.
Le creux est toujours là.
Ce qui peut changer, c’est ce que vous en faites.
Non plus lutter pour arracher au printemps ce qu’il ne peut plus donner, mais recueillir ce que la journée a mûri.
Nous ne sommes plus dans la panne ; nous sommes dans la saison.
Ces prochains jours, quand la fin d’après-midi arrivera, essayez de remplacer la question habituelle (« qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? ») par une autre, plus juste.
« Qu’ai-je semé aujourd’hui, et qu’ai-je recueilli ? »
Ne changez rien à votre programme ; posez seulement la question.
Vous découvrirez peut-être que ce creux contre lequel vous vous battiez était, depuis toujours, l’heure de la récolte.
Nous avons vu que la journée traverse ses quatre saisons, et que chacune appelle un geste différent. Il y a donc, quelque part, une heure juste pour chaque chose.
Dans la prochaine lettre, nous verrons qu’il y a un temps pour manger et un temps pour dormir, et pourquoi faire les choses à contre-heure coûte si cher au corps.
Esther Chen
P.S. : Ces récits ont-ils desserré un peu de tension en vous ?
J’adorerais découvrir laquelle et comprendre comment ces histoires ont détendu votre regard sur les choses.
Partagez ce relâchement avec nous en commentant ci-dessous – votre bien-être compte vraiment pour moi !
