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Cher(e) ami(e) du Tao,

Il y a une chose qu’on croit faire, et qu’on ne fait qu’à moitié.

Écouter.

Pas par distraction.

Parfois même en faisant très attention, le regard posé sur celui qui parle, le silence bien tenu. 

Mais pendant qu’on écoute, autre chose tourne déjà.

Classer ce qui arrive, préparer ce qu’on va répondre, mesurer si c’est juste. 

On reçoit les mots et, dans le même temps, on les traite.

Et c’est souvent après, une fois la personne partie, qu’on s’aperçoit de ce qui n’est pas passé.

On écoute avec les oreilles.

Et avec le cœur. 

Mais pas encore avec tout.

D’abord, ne pas partir

Le Zhuangzi (莊子), au chapitre 4, raconte une scène qui éclaire cette expérience.

Yan Hui (顏回), le meilleur disciple de Confucius, veut aller réformer le seigneur tyrannique de Wei. 

Il vient en demander la permission à son maître.

Il ne manque ni de courage ni de bonnes intentions. 

C’est même le contraire : il sait ce qui est juste, il sait ce qui ne l’est pas. 

Et il croit savoir ce qu’il faut dire au souverain pour le ramener dans le droit chemin.

Confucius lui dit non.

Tu n’es pas prêt.

Tu arrives trop plein de toi : de ta vertu, de ta mission, de ce que tu comptes déjà lui dire.

En y allant ainsi, tu n’obtiendras rien de lui, et toi, tu y risques ta vie.

Puis il lui prescrit quelque chose. 

Une seule chose, à faire avant d’y aller.

Jusqu’où peut descendre une écoute ?

Ce que Confucius prescrit porte un nom.

心齋 (xīn zhāi), le jeûne du cœur.

Yan Hui était venu demander comment aller corriger un tyran. 

On lui répond par une manière d’écouter. 

Dans le Zhuangzi, Confucius joue souvent ce rôle inattendu.

Celui qui énonce une sagesse que le Confucius historique n’aurait pas formulée ainsi.

Yan Hui demande alors : j’ose demander ce qu’est le jeûne du cœur.

Confucius répond, marche après marche.

Unifie ta volonté. 若一志 (ruò yī zhì).

Avant même d’écouter, quelque chose doit cesser de partir dans plusieurs directions à la fois.

N’écoute pas avec les oreilles ; écoute avec le cœur.

Les oreilles reçoivent les sons.

Elles entendent une voix, des mots, des silences. 

Mais l’écoute peut aller plus loin.

N’écoute pas avec le cœur ; écoute avec le souffle.

Le cœur reconnaît, rapproche, donne du sens. 

Dans la pensée chinoise ancienne, il n’est pas seulement le siège des émotions : c’est aussi l’esprit qui pense et comprend.

Il entend ce qui est dit et sait déjà à quoi cela correspond.

Reste le souffle. 氣 (qì).

Lui ne cherche pas à saisir.

Il ne compare rien, ne prépare rien, ne répond pas encore. 

Il reçoit ce qui arrive avant même que ce soit dit : un ton, une hésitation, ce que l’autre n’a pas encore trouvé comment formuler.

Le souffle est vide et attend les choses. 

虛而待物
(xū ér dài wù).

Seul le Dao rassemble dans le vide.

Et la progression s’arrête sur cinq caractères :

虛者,心齋也
(xū zhě, xīn zhāi yě).

Le vide, c’est le jeûne du cœur.

On comprend assez facilement ce que signifie écouter avec les oreilles. 

On comprend encore ce que signifie écouter avec le cœur.

Mais écouter avec le souffle ?

Et pourquoi faudrait-il, pour écouter davantage, devenir vide ?

La pièce qu’on vient de vider

Le mot jeûne trompe. 

On l’entend comme une privation : se passer de, manquer, se serrer la ceinture.

Le jeûne ordinaire porte sur ce qu’on cesse de prendre.

Ici, Zhuangzi déplace le geste : ce n’est pas le corps qui jeûne.

C’est le cœur.

Le cœur cesse seulement d’avaler les choses pour les traiter. 

Il cesse de préparer, de défendre, de conclure. 

Il s’ouvre.

C’est la différence entre une main fermée et une main ouverte.

La main fermée tient peut-être quelque chose, mais elle ne peut plus rien recevoir.

La main ouverte ne tient rien, et tout peut s’y poser.

Quand on écoute en serrant les poings sur ses convictions, on ne peut accueillir que ce qui confirme. 

Quand on écoute paumes ouvertes, on laisse arriver ce qui surprend, ce qui dérange, ce qui n’était pas prévu. 

Et c’est souvent là que se tient ce qu’on avait besoin d’entendre.

虛而待物. 

Vide, et disponible pour ce qui vient.

Ceci n’est pas une retraite

Confucius ne demande pas à Yan Hui de rester chez lui.

Il lui demande de faire le vide avant d’aller au Wei.

Le jeûne du cœur ne remplace donc pas l’action. 

Il change l’état depuis lequel on agit.

Plein de soi (de ses convictions, de sa mission, de ce qu’on a prévu de dire) on arrive avec la conversation déjà écrite. 

On écoute encore, bien sûr, mais à travers ce qu’on sait, ce qu’on veut obtenir, ce qu’on espère répondre.

Vide, quelque chose reste ouvert.

Vous avez sans doute connu les deux conversations. 

Celle où vous saviez déjà où vous alliez avant que l’autre ait fini sa phrase. 

Et celle où vous ne saviez pas encore quoi dire, où la réponse n’est venue qu’après avoir réellement entendu ce qui était là.

La seconde ressemble davantage à 虛而待物 : le vide qui attend les choses.

Peut-être avez-vous reconnu Yan Hui et Confucius. 

Nous les avons déjà rencontrés avec 坐忘 (zuò wàng), « s’asseoir dans l’oubli ».

Mais le mouvement était différent.

Dans zuowang, Yan Hui oublie progressivement ce qui l’encombre, jusqu’à une forme de dissolution intérieure.

Ici, il se prépare à retourner vers le monde, et vers quelqu’un qu’il veut convaincre.

Deux pratiques sœurs, donc, mais deux moments différents.

L’une travaille la dissolution intérieure ; l’autre prépare la rencontre.

Pas deux noms pour une même chose.

Là où il reste de la place

Confucius ajoute une phrase, et c’est le cœur du passage.

唯道集虛
(wéi dào jí xū).

Seul le Dao se rassemble dans le vide.

Il y a là quelque chose de presque matériel. 

Ce qui est déjà rempli n’a plus de place. 

Non parce qu’il lui manque quelque chose, mais précisément parce qu’il contient déjà trop.

Un cœur déjà plein de ce qu’il pense savoir, un esprit déjà en marche vers sa réponse, ne laissent presque rien entrer.

Agir depuis le vide, ce n’est donc pas s’effacer. 

C’est cesser de pousser depuis soi et laisser la situation appeler ce qu’elle demande.

Alors Yan Hui partira.

Non pas vide de courage, ni de discernement ; vide de lui-même. 

Disponible pour ce qui se présentera, et pour ce qu’il ne peut pas prévoir.

À qui pensez-vous, là, maintenant ?

Il y a, peut-être, quelqu’un

Quelqu’un à qui vous avez quelque chose d’important à dire. 

Quelqu’un que vous voudriez vraiment atteindre.

Ou quelqu’un que vous avez du mal à écouter sans que votre réponse commence déjà à se former.

Peut-être un collègue que vous n’arrivez pas à convaincre. 

Un proche avec qui la même conversation revient, encore et encore. 

Une personne dont vous attendez quelque chose et devant laquelle vous arrivez chaque fois avec les mêmes mots.

C’est peut-être là que la scène de Yan Hui devient moins lointaine.

Confucius ne lui dit pas : retire-toi du monde. 

Il ne lui dit pas non plus : prépare mieux ton discours.

Il lui dit seulement : avant d’y aller, avant d’entrer dans la pièce, avant de commencer à parler.

Arriver un peu moins plein de ce qu’on avait prévu de dire.

Un peu plus disponible à ce qui sera réellement là.

Rien à saisir

La main reste ouverte.

虛而待物.

Vide et attendant les choses.

心齋.​

Charles Zhang

P.S. : Ce message a-t-il accompagné votre journée sans que vous l’ayez vu venir ?

J’aimerais beaucoup savoir comment et comprendre comment ces histoires se sont faufilées dans vos pensées.

Venez nous raconter ce voyage en commentant ci-dessous – ces récits discrets sont toujours les plus beaux !​

Sources

Zhuangzi (莊子), chapitre 4, « Dans le monde des hommes » (人間世, Rénjiān shì), l’un des sept chapitres intérieurs (內篇). Le dialogue entre Yan Hui (顏回) et Confucius (仲尼) sur le jeûne du cœur (心齋) y est donné comme préparation à une action difficile dans le monde ; c’est l’un des passages les plus commentés du livre.
Burton Watson, The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968. Traduction anglaise classique et très lisible, référence courante pour les chapitres intérieurs.
A. C. Graham, Chuang-tzŭ : The Seven Inner Chapters, Hackett, 2001. Traduction saluée pour sa rigueur philologique.
Jean Levi, Les Œuvres de Maître Tchouang, Gallimard, 2010. Traduction française littéraire de référence.

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