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Cher(e) ami(e) du Tao,

Dimanche, vingt heures.

Il y a cette couleur, toujours la même, que prend la fin du jour à ce moment précis de la semaine. 

La lumière a baissé plus tôt qu’on ne l’aurait voulu. 

Le week-end s’est évaporé sans qu’on sache très bien où il est passé. 

Sur une chaise, le sac est déjà à moitié préparé pour demain.

Et dans la poitrine, ce petit nœud qui se resserre, cette pensée basse : « déjà ? »

Vous n’êtes pas plus reposé qu’il y a deux jours. 

Le week-end n’a pas suffi. 

Vous vous étiez promis de souffler, de vous retrouver, et voilà que lundi est déjà là, à la porte, et que le réservoir n’est pas plein.

Et si ce poids du dimanche soir n’était ni de la paresse, ni vraiment la peur du lundi ?

Et si c’était la friction de deux horloges qui se rencontrent : la semaine du monde qui redémarre, et un corps qui, lui, n’a pas fini de récupérer ?

L’horloge sans ciel

Voici quelque chose qu’on ne remarque jamais, tant la semaine nous semble aller de soi. 

De toutes nos façons de mesurer le temps, elle est la seule qui n’a pas de ciel derrière elle.

Le jour, c’est la Terre qui tourne sur elle-même.

Le mois, c’est la Lune qui grossit et maigrit.

L’année, ce sont les saisons, la Terre autour du Soleil.

Chacune de ces mesures s’appuie sur un mouvement réel, visible, inscrit dans le cosmos. 

Mais la semaine de sept jours ?

Rien, dans le ciel, ne dure sept jours.

Aucun astre, aucune orbite, aucune marée ne bat à ce rythme.

La semaine est une invention entièrement humaine, née à Babylone, tirée du compte des sept astres visibles à l’œil nu, transmise ensuite par les religions et par Rome.

Et comme toute invention, elle aurait pu être autre. 

La Chine, pendant des siècles, n’a pas connu notre semaine : elle découpait le mois en trois périodes de dix jours, le xún, le début, le milieu, la fin. 

Une « semaine » de dix jours, pas de sept. 

Et le repos lui-même n’avait rien de fixe : sous une dynastie, les fonctionnaires soufflaient un jour tous les cinq ; sous une autre, un jour tous les dix. 

Personne, alors, ne trouvait cela étrange.

Sept jours de travail et de repos mêlés, deux jours pour se refaire : ce n’est pas une loi de la nature. 

C’est un accord social, une grille commode, rien de plus.

Ce que la grille recouvre

Faut-il en conclure que le corps, lui, se moque de la semaine ? 

Pas tout à fait, et c’est ici que tout devient intéressant.

Le corps n’a pas de semaine de sept jours ; cette grille-là ne lui dit rien. 

Mais il a bel et bien des rythmes plus longs que la journée. 

L’usure ne se remet pas à zéro chaque matin comme un compteur ; elle s’accumule. 

La fatigue de jeudi pèse plus lourd que celle de mardi, et une tension tenue plusieurs jours de suite creuse un sillon qu’une seule nuit ne comble pas.

En médecine chinoise, cette fatigue qui monte au fil des jours a un visage. 

C’est souvent la Rate qui s’épuise, ce système de la transformation dont nous avons déjà parlé, celui qui puise dans ce que nous mangeons et ce que nous vivons pour en tirer l’énergie qui nous porte. 

Or la Rate est le premier système que la charge mentale entame : le souci, la rumination, l’adaptation permanente, cinq jours à trancher et à s’ajuster l’affaissent peu à peu. 

Et ce qu’elle réclame pour se refaire n’est pas d’abord du sommeil ; ce sont de vrais temps calmes, un relâchement de la pensée. 

Le week-end pourrait être ce temps.

Rempli de courses et d’obligations, il ne l’est pas.

Il existe, dans un texte fondateur de la pensée chinoise, le Livre des Rites, une image que Confucius emploie pour dire exactement cela. 

On lui demande pourquoi le peuple a besoin de ces jours de fête, de ces grands relâchements après les longues saisons de travail. 

Il répond par l’arc : tendre l’arc sans jamais le détendre, même les plus grands rois n’y parviendraient pas ; le détendre sans jamais le tendre, ils ne le feraient pas non plus. 

Une tension, un relâchement : voilà la voie juste.

Pensez à ce bois souple qui envoie la flèche. Sa force est dans son ressort, sa capacité à se courber puis à se redresser.


Un arc qu’on laisse bandé en permanence, sans jamais relâcher la corde, perd peu à peu ce ressort ; le bois se fatigue, s’affaisse, garde la forme de la courbe, et le jour où l’on en a besoin, il ne tire plus. 

Le repos de l’arc n’est pas une paresse ; c’est ce qui le maintient capable de tirer.

Nous tenons notre arc bandé cinq jours, parfois six, en nous disant que le week-end le débandera. 

Mais bien souvent, nous ne le débandons jamais vraiment. 

Le samedi se remplit de courses, de ménage, de l’administratif en retard, des activités des uns et des autres ; le dimanche se passe le téléphone à la main, l’esprit déjà tourné vers lundi. 

L’arc n’est pas relâché ; il est seulement passé de la tension du travail à celle des obligations. 

Et un arc qui change de tension n’est jamais un arc au repos. 

C’est là ce que la semaine sociale recouvre sans l’épouser : un corps qui aurait eu besoin de déposer sa charge, et une grille de sept cases qui ne lui en a pas laissé le temps.

Isabelle se repose sans se reposer

Isabelle a quarante et un ans, et tous ses week-ends se ressemblent.

Le vendredi soir, elle se dit qu’elle va enfin souffler. 

Le lundi matin, elle repart aussi vide qu’elle était arrivée, avec la vague culpabilité de n’avoir « pas su profiter » de ses deux jours.

Pourtant, elle ne les a pas passés à ne rien faire, au contraire. 

Le samedi, il y a eu le grand ménage, les courses, les papiers en retard, le cours de danse de sa fille à conduire et à attendre.

Le dimanche, le déjeuner de famille, les préparatifs, et ce fond permanent de mails professionnels sur lesquels elle « jette juste un œil », trois fois, cinq fois. 

Elle a rempli ses deux jours de repos comme on remplit deux jours de travail.

Un jour, elle a compris que son problème n’était pas la durée.

Elle n’avait pas besoin de plus de week-end ; elle avait besoin d’un autre genre de temps. 

Deux jours ne sont pas deux repos

Vous n’avez aucune règle à appliquer, et surtout pas une injonction de plus à ajouter à votre dimanche déjà chargé.

Il s’agit seulement de distinguer deux choses que nous confondons sans arrêt : le temps libre et le repli.

Le temps libre, c’est du temps sans travail imposé. 

Le repli, c’est autre chose : un moment où la tension retombe vraiment, où l’arc récupère son ressort. 

On peut avoir beaucoup du premier et presque rien du second.

C’est même la situation la plus courante, ces week-ends pleins et actifs au terme desquels le corps n’a pas soufflé.

Et c’est ici que revient le mot que nous suivons depuis le début de cette série. 

Le poids du dimanche soir, c’est un contre-temps à l’échelle de la semaine.

L’horloge sociale qui rebande l’arc pour lundi, sur un corps dont le repli n’a pas eu lieu.

Ce n’est pas vous qui manquez de volonté.

Ce sont deux rythmes qui ne coïncident pas : celui de votre fatigue, et celui du calendrier, qui a décidé que le repos, c’était samedi et dimanche, occupés ou non.

Nommer cela ne remplit pas le réservoir. 

Mais cela change ce qu’on ressent. 

Le dimanche soir cesse d’être une petite faute personnelle (« je n’ai pas su me reposer ») pour devenir ce qu’il est : la trace d’un besoin réel que la grille de la semaine n’a pas su accueillir.

La couleur du dimanche soir

Revenez à ce dimanche, vingt heures.

À la lumière qui baisse, au sac à moitié prêt, au petit nœud dans la poitrine.

Rien n’a changé dans votre calendrier ; lundi arrive toujours. 

Mais vous pouvez lire autrement cette couleur particulière. 

Ce n’est pas vous qui ratez vos week-ends. 

C’est une horloge inventée, sans ciel derrière elle, qui croise une horloge bien réelle, celle de votre corps et de son usure ; le dimanche soir est l’endroit où les deux se frottent.

Ce dimanche, ne jugez rien, ne corrigez rien. 

Posez-vous seulement une question : ce week-end, mon arc a-t-il été débandé pour de vrai, ne serait-ce qu’un moment, ou a-t-il seulement changé de tension ? 

La réponse, quelle qu’elle soit, vous en apprendra plus sur votre fatigue que n’importe quel décompte d’heures de sommeil.

Nous avons quitté l’horloge du jour pour celle de la semaine, cette invention humaine posée sur un besoin réel. 

Il est temps de monter encore d’un cran, vers une horloge bien plus lente et bien plus ancienne, celle qui n’a jamais cessé de tourner dans le ciel : les saisons. 

Dans la prochaine lettre, nous ne les décrirons pas une à une ; nous nous arrêterons sur ce moment étrange où, au passage de l’une à l’autre, on se sent soudain décalé de soi-même.

Esther Chen

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