Cher(e) ami(e) du Tao,
Il y a une façon de courir qui ne ressemble pas à de la course.
On ne court pas après un objectif, vers quelque chose qu’on voudrait atteindre.
On court loin de quelque chose.
Une pensée qui revient toujours.
Une image de soi qu’on aimerait corriger.
Une façon d’être qu’on essaie de recouvrir à force d’activité, de projets, de présence partout à la fois.
Vous connaissez peut-être cette personne qui remplit chaque case de son agenda, qui répond dans la seconde, qui n’est jamais tout à fait là parce qu’elle est déjà à la tâche suivante.
De loin, cela ressemble à de l’ambition.
De près, c’est parfois autre chose.
C’est une fatigue, mais pas celle d’après l’effort, pas celle qu’une nuit répare.
Celle, plutôt, de quelqu’un qui court depuis si longtemps qu’il ne sait plus très bien pourquoi, et qui s’aperçoit un matin que la chose qu’il fuyait n’a pas bougé d’un centimètre.
Elle est toujours là.
Elle a même l’air de courir aussi vite que lui.
Personne ne le poursuit
Il y a un homme dans le Zhuangzi (莊子).
Il a peur de son ombre.
Il a horreur de ses traces.
Alors il court.
Rien ne le menace.
Il fuit seulement ce que son corps projette au soleil et ce que ses pieds déposent sur le sol.
Son ombre devant lui, ses traces derrière.
Et puisqu’elles sont toujours là, il en conclut qu’il ne court pas encore assez vite.
Plein soleil
Plus il lève les pieds, plus il laisse de traces.
Chaque pas qu’il fait pour les fuir en ajoute une nouvelle.
Plus il court vite, plus l’ombre reste collée à son corps.
Elle ne prend jamais de retard.
Elle ne se fatigue pas.
Elle avance exactement à sa vitesse, sans le moindre effort.
Il court sans regarder derrière lui.
Il court comme s’il pouvait enfin distancer ce qui reste attaché à lui.
Il force l’allure.
Il court plus vite, puis plus vite encore.
Il ne s’arrête pas.
Puisque les traces demeurent et que l’ombre le suit, il croit que la seule solution est d’encore accélérer.
Alors il court jusqu’à ne plus avoir de force.
Et il meurt d’épuisement.
絕力而死 (jué lì ér sǐ) : toute la force épuisée, puis la mort.
Rien ne l’a rattrapé, personne ne l’a frappé.
L’effort lui-même l’a vidé, jusqu’à le faire tomber pour de bon.
Et voici ce qu’il n’avait pas vu.
S’il s’était assis à l’ombre, son ombre aurait disparu.
S’il s’était tenu immobile, ses traces auraient cessé.
La chose qu’il fuyait s’effaçait d’elle-même à l’instant précis où il cessait de courir.
Le Zhuangzi ne le plaint pas.
Il tranche d’un mot : quelle sottise.
Et le plus sage des hommes ?
Cette histoire, un vieux pêcheur (漁父, yú fù) la raconte à quelqu’un de précis.
Ils se croisent au bord de l’eau.
L’homme n’a pas de nom.
Pas d’école, pas de titre, rien à défendre.
Il pêche, c’est tout.

Et celui qui l’écoute, au chapitre 31 du Zhuangzi, c’est Confucius.
Il écoute le pêcheur, mais d’abord il parle.
De ses missions, de ses tournées d’un royaume à l’autre, de tous ces États qui l’ont chassé et où il a échoué à remettre le monde en ordre.
La liste de quelqu’un qui a beaucoup couru.
Et pas n’importe qui : le maître qu’une tradition entière considère comme le modèle même de la droiture.
Si même lui court ainsi, la question vaut pour tout le monde.
Alors le pêcheur lui pose une question simple : pourquoi tant s’agiter ?
À courir ainsi après les autres, dit-il, on finit par mettre en danger son 真 (zhēn), ce qui est vrai en soi.
Ce que l’agitation érode avant tout le reste.
Le pêcheur n’avait pas fini
La question du pêcheur ne porte donc pas seulement sur la vitesse de Confucius.
Elle porte sur ce que cette course finit par recouvrir.
Prenons l’ombre au sérieux un instant.
L’ombre n’est pas une ennemie.
C’est ce que fait n’importe quel corps posé dans la lumière : il projette une forme sombre.
Fuir son ombre, c’est fuir le fait d’être là, d’occuper une place, d’avoir une présence que les autres voient.
Et les traces, ce sont les marques de son passage, ce qu’on laisse derrière soi rien qu’en vivant.
On ne traverse pas une vie sans laisser de traces.
La seule chose qu’on puisse faire, c’est cesser d’en ajouter sans arrêt.
Regardez ce que l’on cherche parfois à recouvrir sous l’occupation.
Bien souvent, c’est quelque chose qui nous appartient en propre.
Un trait de caractère qu’on n’aime pas.
Une façon d’être qu’on préférerait cacher.
Une pensée qui revient dès qu’on s’arrête.
L’activité ne fait disparaître rien de tout cela.
Elle évite seulement de rester assez longtemps en sa présence.
Elle épuise celui qui court et laisse la chose parfaitement intacte.
C’est là que le mot du pêcheur prend son poids.
真 (zhēn) ne désigne pas un « vrai moi » enfoui qui attendrait de remonter à la surface.
C’est ce qui, en nous, n’a pas encore été fabriqué, corrigé ou arrangé pour répondre au regard des autres.
L’agitation n’est pas une faute.
Mais dans la course, chaque geste répond déjà à une urgence, à une attente.
On répond au message avant de l’avoir lu en entier ; on lance le projet suivant pour ne pas sentir le vide qu’a laissé le précédent.
À force, tout devient réponse à quelque chose qu’il faudrait réparer.
Il ne reste plus beaucoup de place pour ce qui, en nous, pourrait être simplement vrai.
Le Daodejing (道德經) le dit par l’autre bout : 歸根曰靜 (guī gēn yuē jìng), « retourner à la racine, c’est cela la quiétude ».
S’arrêter n’est pas renoncer.
C’est revenir vers quelque chose, et non s’absenter de tout.
Souvenez-vous de Yu le Grand.
Il canalisait les crues non pas en opposant toujours plus de force à l’eau, mais en lui ouvrant les passages où elle pouvait s’écouler.
Il travaillait avec le sens du courant, pas contre lui.
L’homme à l’ombre fait exactement l’inverse.
Il dépense une force immense à s’opposer à ce qui vient de lui-même.
Il ne devait pas vaincre son ombre.
Il devait seulement changer de place.
Le fleuve ne se presse pas
Le Zhuangzi donne la sortie en deux formules.
Pas un raisonnement : deux gestes.
處陰以休影 (chǔ yīn yǐ xiū yǐng) : se tenir à l’ombre pour reposer l’ombre.
處靜以息跡 (chǔ jìng yǐ xī jì) : se tenir dans la quiétude pour que les traces cessent.
Deux fois le même mouvement.
Aller exactement là où ce qu’on fuyait n’a plus aucune prise.
Non pas lutter contre, mais s’y installer.
Il fuyait son ombre au soleil ; il suffisait d’entrer dans l’ombre, et l’ombre n’était plus là.
Il multipliait ses traces en marchant ; il suffisait de s’asseoir, et les traces s’arrêtaient toutes seules.
Cette quiétude (靜, jìng) n’est pas l’inaction.
C’est l’immobilité de celui qui s’assied et qui oublie, pas celle de celui qui abandonne.
Qui vous a dit de courir ?
Le pêcheur ne transforme pourtant pas ces deux gestes en méthode.
Il ne donne pas à Confucius un programme pour cesser de courir.
Au fond, il lui a seulement demandé pourquoi il courait.
C’est une question qui ne réclame pas de réponse immédiate.
Elle demande autre chose : que vous vous arrêtiez assez longtemps pour vous la poser vraiment.
Alors la voici, pour vous.
Qu’est-ce que vous fuyez, sous l’apparence d’une vie bien remplie ?
Y a-t-il une trace que vous passez vos journées à vouloir effacer ?
Une ombre dont vous voudriez vous séparer, et qui vous suit d’autant mieux que vous pressez le pas ?
Il n’y a rien à en faire tout de suite.
Rien à résoudre.
Seulement la laisser posée.
Elle attend peut-être simplement que, pour une fois, vous vous arrêtiez pour l’écouter.
Rien à effacer.
L’ombre est encore là.
Courir ne la fera pas disparaître.
On ne la quitte pas en courant.
處靜以息跡
Charles Zhang
P.S. : Ces lignes ont-elles rallumé un souvenir oublié ?
J’adorerais savoir lequel et comment ces histoires ont rouvert une page de votre propre histoire.
Partagez ce souvenir avec nous en commentant ci-dessous – chaque confidence m’émeut sincèrement !
Sources
Zhuangzi (莊子), chapitre 31 (漁父, « Le Vieux Pêcheur ») : la parabole de l’homme qui craint son ombre, est prononcée par le pêcheur, figure anonyme et fictive, au fil de son dialogue avec Confucius sur le 真 ; texte établi par Guo Xiang (郭象, IVe siècle), traduit par Burton Watson (The Complete Works of Chuang Tzu, Columbia University Press, 1968) et par Jean Levi (Les Œuvres de Maître Tchouang, Encyclopédie des Nuisances, 2006, réédition Gallimard, 2010).
Daodejing (道德經), chapitre 16 : la formule 歸根曰靜 (« revenir à la racine, c’est la quiétude »), convoquée en contrepoint positif du diagnostic du Zhuangzi, traduite par Claude Larre (Tao Te King, Desclée de Brouwer, 1977) et par Marcel Conche (Tao Te King, PUF, 2003).
