Cher(e) ami(e) du Tao,
Le téléphone sonne.
Vous décrochez.
À l’autre bout, une voix : « Allô, c’est moi. »
Trois mots, deux secondes.
Et vous savez déjà tout.
Qui c’est, bien sûr.
Mais aussi comment va la personne.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? », demandez-vous.
« Mais rien, je vais bien », répond-elle.
Trop tard : vous l’avez déjà entendu.
Pas dans ses mots ; dans sa voix.
On croit que la voix sert à dire des choses, à transporter un message.
Le contenu, les mots, le sens.
Le reste ne serait qu’un support, un véhicule neutre.
Pourtant, écoutez.
La voix change.
La même personne n’a pas la même voix selon les jours.
Épuisée, sa voix « ne porte plus », elle s’éteint.
Au réveil, elle est voilée, rauque, mal réveillée elle aussi.
Sous le coup de l’émotion, elle se casse, elle tremble, « les mots ne sortent pas ».
Intimidé, on n’a plus « qu’un filet de voix ».
En colère, elle monte, elle claque.
Les expressions, là encore, sont d’une précision remarquable.
Et si votre voix ne transportait pas seulement vos mots, mais l’état de votre souffle, à l’oreille de tous ?
Qu’est-ce qui fait le son ?
Pensez à un instrument à vent.
Une flûte, une trompette, un hautbois.
Le son ne vient pas du tuyau ; il vient du souffle qui le traverse.
Le tuyau ne fait que lui donner sa forme.
Le même instrument, selon la force et la qualité du souffle, sonne plein ou grêle, assuré ou vacillant.
Quand le souffleur a du coffre, le son porte, rond, stable, il remplit la pièce.
Quand l’air lui manque, le son faiblit, tremble, s’essouffle avant la fin de la phrase.
Un chanteur fatigué ne perd pas ses cordes vocales ; il perd son souffle, et cela s’entend aussitôt.
La voix, c’est exactement cela.
Les cordes vocales ne sont que la petite pièce qui vibre ; mais c’est le souffle qui fait le son.
Sans expiration, pas un mot ne sort.
Essayez : on ne parle pas en inspirant.
La voix est de l’air mis en forme, du souffle rendu audible.
Écouter une voix, c’est donc écouter un souffle jouer d’un instrument ; et derrière le souffle, tout un état du corps.
Le souffle qui vous porte
Le souffle, dans la médecine chinoise, a un maître, et vous le connaissez déjà.
C’est le Poumon, gouverneur du Qi et du souffle, ce système que nous avons croisé bien des fois : la peau, l’automne, le chagrin, la sueur qui passe les portes.

La voix est son enfant.
Elle naît de l’air qu’il pousse.
Une voix qui porte loin sans effort, ample, posée, c’est un Poumon plein de souffle, un Qi qui ne manque de rien.
Une voix basse, faible, qu’on fait répéter, qui s’éteint en fin de phrase comme une bougie à court de cire, c’est un souffle qui vient à manquer.
« Je n’ai plus de voix », « parler me fatigue » : le corps dit exactement ce qui se passe.
Parler, c’est dépenser du souffle ; une voix qui s’essouffle est une réserve qui se vide.
Mais le souffle du Poumon ne fait pas tout.
Il pousse la voix, il la porte ; encore faut-il qu’elle repose sur quelque chose.
Cette assise, ce sont les Reins qui la donnent, ce socle profond déjà rencontré sous nos pieds dans la lettre sur la marche.
Une voix grave, posée, qui descend bien et tient dans la durée, décrit un socle solide.
Une voix qui flotte, qui part dans les aigus sans ancrage, c’est au contraire un socle qui s’amenuise.
C’est pour cela que la voix, en vieillissant, peut se faire plus fluette ou tremblante : le même socle qui se retirait de la démarche se retire aussi du son.
La marche et la voix, deux signatures, une même fondation.
Mais la voix ne porte pas que la force du souffle ; elle en porte aussi la couleur.
Car chaque émotion la teinte à sa manière.
La colère la fait monter, se tendre, claquer comme un fouet ; et si vous l’entendez claquer, c’est d’abord parce que la gorge s’est serrée.
Cette boule dans la gorge, ce passage qui se rétrécit quand on est contrarié, c’est le Foie qui se tend et étrangle le souffle avant même qu’il ne devienne son.
Le chagrin, lui, la mouille, la casse, la noue ; c’est le Poumon, encore lui, serré par la peine.
L’abattement l’éteint, la vide de son timbre, la rend plate et monocorde.
Vous entendez tout cela chez les autres sans y penser, et vous le produisez vous-même sans le décider.
La tradition chinoise est allée loin dans cette écoute : elle distinguait cinq voix, comme cinq couleurs sonores, une pour chacun de ses grands systèmes.
Une voix qui chante, une qui crie, une qui gémit, une qui pleure, une qui geint.
Peu importe le détail ; ce qui compte, c’est l’intuition : le corps a plusieurs voix, et celle qui sort trahit lequel de ses systèmes tient le devant de la scène ce jour-là.
Et par-dessus tout cela veille le Shen, cette présence dont nous suivons le fil depuis le début.
Une voix claire, présente, où quelqu’un est vraiment là derrière les mots, c’est un Shen bien ancré.
Une voix absente, éteinte, qui récite sans incarner ce qu’elle dit, c’est un Shen qui s’est retiré quelque part en arrière.
On entend, parfois, que quelqu’un « n’est plus vraiment là » bien avant qu’il ne le dise.
C’est pour cela qu’un simple « bonjour » suffit.
Chez un proche, ce seul mot vous renseigne mieux qu’un long récit : vous savez, à sa couleur, à son élan ou à sa fatigue, dans quel état vous allez le trouver.
Et comme pour la marche, le lien joue dans les deux sens.
La voix reflète l’état, mais elle agit aussi sur lui : émettre un son long, posé, profond ralentit le souffle et apaise l’intérieur.
Le chant, les grands « Ah » tenus de certaines traditions ne font pas autre chose ; on ne s’étonne pas que le fait de chanter dénoue et console.
Le corps n’est pas qu’un haut-parleur de l’énergie ; par la voix aussi, il peut la remettre en ordre.
Avant le moindre mot
Le plus frappant, c’est que la science de la voix confirme tout cela, par ses propres chemins.
Elle a montré qu’on identifie une personne à sa seule voix, aussi sûrement qu’à une empreinte digitale ; c’est même devenu une technique de reconnaissance.
Elle a montré surtout que l’émotion se loge dans la musique de la voix, sa mélodie, son rythme, ses montées et ses chutes, indépendamment des mots prononcés.
On entend la tristesse ou la joie d’une phrase dite dans une langue qu’on ne comprend pas.
Et des recherches récentes tentent de repérer, dans d’infimes marqueurs vocaux, la fatigue, l’abattement, parfois certaines maladies.
Autrement dit, l’Occident retrouve l’intuition de la MTC.
La voix est une signature globale de l’être, où le souffle et l’humeur sont si mêlés qu’on ne peut plus les séparer.
Exactement comme la marche, mais pour l’oreille.
Écoutez avant d’entendre
La prochaine fois qu’on vous parle, au téléphone surtout, quand le visage ne détourne pas votre attention, faites un pas de côté.
Avant les mots, écoutez le souffle qui les porte.
Cette voix porte-t-elle, ou s’éteint-elle ?
Est-elle pleine ou grêle, posée ou pressée ?
De quelle couleur : tendue, sèche, éteinte ?
Y a-t-il quelqu’un derrière, ou la voix récite-t-elle à vide ?
Écoutez même les silences : un souffle retenu, un blanc qui s’étire avant la réponse en disent parfois autant qu’une phrase.
Et faites-le pour la vôtre : remarquez comme elle n’est pas la même le matin et le soir, avant et après une contrariété, un jour de forme et un jour de fatigue.
Il n’y a pas de « belle » ni de « vilaine » voix à corriger, pas plus qu’il n’y avait de bonne ou de mauvaise démarche.
Il n’y a que des signatures à écouter.
Et c’est là toute la finesse de ce geste : on maîtrise ses mots, on ne maîtrise pas le souffle qui les porte.
Les mots contiennent, arrangent, tiennent à distance ; le souffle, lui, laisse déborder ce qui excède.
On peut dire « je vais très bien » d’une voix qui laisse passer tout autre chose, non parce que les mots mentent, mais parce qu’il y a, dessous, une fatigue ou une émotion qu’ils n’arrivent pas à contenir.
Allô, c’est moi
Revenez un instant à ce coup de téléphone, à ces trois mots qui vous ont tout dit avant de rien dire.
C’était un souffle, un état, une couleur, portés jusqu’à votre oreille avant le moindre sens.
La même phrase, exactement la même ; mais vous ne l’entendez plus comme un simple message.
Vous y entendez un corps qui respire, une humeur qui affleure, quelqu’un qui est là, ou pas tout à fait.
La démarche se voyait, la voix s’entend : deux signatures que le corps projette vers le dehors, à chaque instant, sans le vouloir.
Mais tout ce que nous avons lu depuis le début de ces lettres, tout cela laisse une trace.
Et il existe un seul endroit du corps où toutes ces traces se rassemblent, se déposent, se donnent à lire d’un coup, en une seule petite image que vous croisez chaque matin sans la regarder : dans le miroir, quand vous ouvrez la bouche.
Dans la dernière lettre, nous lirons ensemble ce que raconte votre langue, au réveil.
Esther Chen
P.S. : Ce message a-t-il fait résonner quelque chose de familier en vous ?
J’aimerais vraiment savoir quoi et comment ces récits ont touché cette corde que vous connaissiez déjà.
Venez nous en parler en commentant ci-dessous – ces reconnaissances silencieuses me touchent énormément !
