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Cher(e) ami(e) du Tao,

Vingt-deux heures trente. 

La journée a été trop pleine pour dîner plus tôt, alors vous mangez maintenant, vite.

Une assiette lourde parce que la faim s’est transformée en fringale de rattrapage. 

Peut-être debout dans la cuisine, peut-être devant un écran. 

À minuit, vous vous couchez, repu, l’estomac encore en plein travail sous les draps.

Et la nuit ne répare pas. 

Sommeil agité, rêves brouillons, réveil pâteux avec cette bouche empâtée et cette tête lourde.

Le lendemain, vous traînez une fatigue que rien n’explique, et vous mettez ça sur le compte du stress, ou d’un manque de sommeil.

Pourtant vous avez dormi huit heures.

Le compte y est.

Alors pourquoi ce corps qui n’a récupéré qu’à moitié ?

Et si le problème n’était ni la quantité de sommeil, ni le contenu de l’assiette, mais l’heure ?

Le guichet qui ne ferme jamais

Nous vivons avec une croyance si évidente qu’on ne la formule jamais : le corps serait disponible en continu. 

Un guichet ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, prêt à digérer, dormir, s’activer à la demande, dès qu’on appuie sur le bouton. 

Dans cette vision, manger à vingt-deux heures ou à dix-neuf heures revient au même, seule compte la quantité. 

Dormir de minuit à huit heures ou de vingt-deux heures à six heures, pareil, seules comptent les huit heures. 

On raisonne en volume, jamais en horaire.

Combien, jamais quand.

L’éclairage artificiel, le réfrigérateur et, plus récemment, les écrans ont progressivement détaché nos activités de la lumière du jour. 

La journée peut désormais se prolonger longtemps après le coucher du soleil, et avec elle le travail, les repas, les distractions.

Le monde extérieur a rendu les heures négociables. 

Le corps, lui, tourne encore sur un règlement plus ancien, celui d’avant l’ampoule.

Le corps n’est pas le même à toutes les heures

La médecine chinoise a donné une forme très précise à une intuition simple.

Au fil des vingt-quatre heures, le Qi ne stationne pas, il circule successivement à travers les différents systèmes du corps.


Chacun connaît son moment de plein, son heure où il travaille au sommet de sa puissance, et une heure, à l’opposé, où il est au plus bas, en veille. 

C’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’horloge des organes.

La science ne confirme pas cette carte heure par heure. 

Mais elle rejoint une idée plus simple : notre corps ne fonctionne pas de la même manière à toutes les heures de la journée.

La digestion, la motricité intestinale, les sécrétions hormonales, le métabolisme suivent eux aussi des rythmes qui montent et descendent au fil du jour.

Sur le principe, les deux regards se rejoignent : le corps a des heures.

Nul besoin d’apprendre les douze étapes de la ronde chinoise pour en saisir l’essentiel. 

Deux repères suffisent. 

Le matin, en milieu de matinée, la digestion est à son plein : les systèmes de l’Estomac et de la Rate, ces cuisines intérieures qui transforment ce que nous mangeons, sont alors au maximum de leur feu. 

C’est le moment où les fonctions associées à la transformation des aliments sont considérées comme les plus disponibles.

Au cœur de la nuit, tout à l’inverse, le corps s’est tourné vers l’intérieur : il répare, il restaure, il refait ses réserves. 

Son affaire, à cette heure-là, n’est plus de transformer un repas ; c’est de se refaire.

La boulangerie est fermée à trois heures du matin

Pensez à une ville et à ses commerces.

La boulangerie ouvre à l’aube, quand sort le pain chaud.

La banque tient ses guichets en journée.

Le restaurant s’anime le soir.

La pharmacie de garde veille la nuit, mais elle ne vend pas de pain, elle soigne les urgences.

Chaque lieu a ses heures, et personne ne trouve cela absurde.

Maintenant, imaginez quelqu’un qui irait tambouriner au rideau de la boulangerie à trois heures du matin, exigeant sa baguette. 

Il aurait beau insister, il n’obtiendrait pas grand-chose, non parce que la boulangerie serait défaillante, mais parce que ce n’est pas son heure. 

À trois heures du matin, elle fait un autre travail : elle prépare le levain du lendemain.

Le corps ressemble à cette ville. 

Manger un gros repas très tard, ce n’est pas frapper à une porte totalement close ; le corps digérera, il sait le faire à toute heure.

Mais on lui demande ce travail au moment précis où toute son organisation commence à changer d’équipe. 

C’est comme apporter à une équipe de nuit, au dernier moment, la tâche que l’équipe de jour n’a pas terminée. 

Elle s’en acquittera, mais à contretemps, et pendant ce temps son propre travail, celui de la nuit, attendra.

Vincent mangeait à l’heure de son agenda

Vincent a quarante-sept ans, et pendant longtemps il a cru qu’il manquait de sommeil.

Il se couchait vers minuit, se levait fatigué, et il avait tout essayé pour gagner des heures.

Se coucher plus tôt certains soirs, faire des siestes, compter ses nuits. 

Le compteur affichait pourtant ses huit heures, et il émergeait quand même chaque matin comme d’une nuit trop courte.

Un jour, il a regardé non pas la durée de ses nuits, mais l’heure de ses dîners. 

Et il a vu quelque chose de simple. 

Il ne mangeait pas à vingt-deux heures parce que son corps avait faim à vingt-deux heures. 

Il mangeait à vingt-deux heures parce que le travail finissait à dix-neuf, le trajet à vingt, les enfants à vingt et une, et les derniers mails à vingt-deux.

Son dîner n’obéissait pas à son appétit ; il obéissait à son agenda.

C’était cela, son vrai décalage. 

Pas un manque d’heures, mais un besoin du corps sans cesse repoussé par les heures du monde. 

Nous possédons en effet au moins deux horloges. 

Celle du corps, qui fait monter la faim, la vigilance et le sommeil selon ses propres rythmes. 

Et celle du dehors, qui décide à quelle heure commence la réunion, ferme l’école, arrive le train.

La plupart du temps, elles s’arrangent. 

Parfois, elles se contredisent, et c’est presque toujours le corps qui cède. 

Nous reviendrons longuement sur ce bras de fer.

Combien, et puis quand

Vous n’avez besoin d’aucune règle, et surtout pas d’une nouvelle liste d’interdits, pour vous servir de cette lettre.

La question n’est pas de savoir à quelle heure il faudrait manger ou dormir.

Personne ne peut décider cela à votre place, et votre vie a ses contraintes, ses horaires imposés, ses soirs où l’on dîne tard sans l’avoir choisi.

Il s’agit seulement d’ajouter une question à celles qu’on se pose déjà. 

Notre époque sait remarquablement bien compter : huit heures de sommeil, trois repas, deux litres d’eau, dix mille pas, trente minutes d’exercice. 

Elle mesure des quantités, et elle a raison, c’est utile. 

La pensée chinoise ajoute simplement une question que nous avons pris l’habitude d’oublier : quand ? 

Pas seulement combien je dors, mais à quelle heure ; pas seulement ce que je mange, mais à quel moment je le demande à mon corps.

Car c’est ici que le mot que nous suivons depuis le début de cette série prend son sens le plus concret. 

Le contre-temps, ce n’est pas seulement une saison du jour qu’on se reproche ; c’est demander une fonction à une heure qui n’est pas la sienne.

Manger quand le corps voudrait se tourner vers la réparation.

Vouloir dormir profondément quand un repas lourd tient encore l’estomac occupé. 

S’activer quand tout appelle au repli. 

Rien de tout cela n’est impossible ; tout se fait quand même, mais à contre-fil, et souvent aux dépens du travail que cette heure-là aurait dû accomplir.

Il ne s’agit donc pas de culpabiliser celui qui dîne à vingt-deux heures. 

Il s’agit de savoir nommer le coût quand la fatigue vient, au lieu de le chercher là où il n’est pas. 

Ce n’est pas toujours « j’ai manqué de sommeil ». 

C’est parfois « j’ai demandé la bonne chose à la mauvaise heure. »

Arriver à la nuit sans avoir fini le jour

Revenez au dîner de vingt-deux heures trente, à la nuit qui ne répare pas, à la fatigue du lendemain matin.

Vous pouvez encore mettre cela sur le compte du stress, ou d’un sommeil trop court. 

Mais vous savez désormais lire autrement cette lourdeur.

Peut-être n’est-ce pas seulement un manque d’heures, mais une nuit à laquelle vous êtes arrivé sans avoir vraiment terminé votre journée. 

Le corps a passé une partie de son repos à finir ce que le jour lui avait laissé, au lieu de faire ce que la nuit lui demandait.

Ces prochains jours, sans rien changer à vos habitudes, remarquez seulement deux choses et l’écart entre elles.

À quelle heure votre corps réclame-t-il de lui-même (la vraie faim qui monte, l’envie de dormir qui tombe, l’élan du matin) ?

Et à quelle heure, en face, lui imposez-vous ces mêmes fonctions ? 

Ne corrigez rien ; observez seulement la distance entre l’agenda de votre corps et celui de vos journées. 

Elle vous dira peut-être, à elle seule, où passe une part de votre fatigue.

Nous avons fait le tour de l’horloge du jour : son balancier, ses saisons, l’agenda de ses fonctions. 

Et nous venons d’apercevoir qu’une autre horloge, celle du monde, vient sans cesse négocier avec celle du corps. 

Dans la prochaine lettre, nous verrons ce que devient ce bras de fer à l’échelle de la semaine : pourquoi le dimanche soir a une couleur bien à lui, et pourquoi le corps, lui, ne connaît pas les week-ends.

Esther Chen

P.S. : Ce message a-t-il donné forme à une intuition que vous aviez déjà ?

J’aimerais beaucoup savoir laquelle et comprendre comment ces histoires ont confirmé votre instinct.

Venez lui donner des mots en commentant ci-dessous – j’adore quand l’intuition trouve sa voix !​

1 commentaire

  • Chantal dit :

    j’ai déjà eu des enseignements sur ce sujet .Je les considère et les aligne le mieux possible,mais ce n’est pas toujours mis en action quand on vit dans uen famille où les cycles circadiens ne sont pas respéctés car les professions sont inappropriées pour s’y complaire .L’extérieur nous culpabilise souvent

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