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Cher(e) ami(e) du Tao,

Il y a une question qui finit par venir quand on a traversé

beaucoup de choses.

Dans quel ordre ?

Le bois brut, le jeûne du cœur, s’asseoir et oublier, le millet qui n’est pas encore cuit. 

Tout cela tient ensemble, on le sent bien, sans toujours voir par où ça tient. 

Alors on cherche le fil.

Et le fil, souvent, on ne le trouve pas.

Un moine, sur une montagne, au VIIIe siècle, l’avait déjà tracé. 

Pas un résumé de la route. 

Une carte du pays.

Un sentier plus haut que la cour

Il s’appelait Sima Chengzhen.

Il vivait sur une montagne, loin des routes.


Les Empereurs Tang lui envoyaient des messagers, avec des sceaux et des chevaux, pour le faire venir à la cour. 

Il venait.

Il répondait à leurs questions.

Puis il repartait vers ses arbres.

Plusieurs fois on lui offrit des titres, des charges, une résidence à la capitale. 

Il remerciait, et remontait.

C’était un lettré autant qu’un moine, un calligraphe dont on recherchait les caractères. 

Li Bai lui a dédié des poèmes ; Wang Wei le mentionnait. 

Les plus grands venaient jusqu’à lui, et lui ne demandait rien.

Il appartenait au courant Shangqing (上清, Shàngqīng), la Clarté Suprême, un taoïsme déjà vieux de plusieurs siècles à son époque.

Sima n’était pas un nouveau Zhuangzi ; il venait longtemps après, dans une tradition qui avait eu le temps de mettre de l’ordre dans ce que les Anciens avaient seulement entrevu.

Il s’était donné un nom : 天隱子 (Tiānyǐn zǐ).

Le maître caché dans le Ciel.

Que demande-t-on à celui qui ne demande rien ?

La tradition rapporte qu’un jour l’Empereur Xuanzong, alors au faîte de sa puissance, le fit venir et lui demanda comment gouverner le 天下 (Tiānxià), l’empire sous le Ciel. 

Un territoire qui allait des déserts de l’ouest jusqu’à la mer.

Sima Chengzhen ne parla ni d’armées, ni d’impôts, ni de ministres.

On rapporte sa réponse en six caractères : 治心如治天下.

Gouverner son cœur (治心, zhì xīn) est du même ordre que gouverner l’empire.

C’est le même caractère, 治, qui sert aussi à réguler les eaux. 

Yu le Grand ne matait pas le fleuve à coups de digues ; il lui ouvrait un passage. 

Le mot que Sima emploie devant l’Empereur porte cette idée.

Gouverner son cœur, ce n’est pas le barrer, c’est lui ouvrir la pente où il veut déjà couler.

L’Empereur avait posé une question d’État.

Il reçut une question d’homme. 

Il était venu pour apprendre à tenir un empire ; il repartit avec une phrase sur la façon de se tenir lui-même.

Huit, dans l’ordre.

Un texte de sa tradition porte le même nom que lui : 天隱子. 

Le maître caché dans le Ciel, c’est à la fois l’homme et le livre.

Il circule sous son nom, sans qu’on soit certain qu’il l’ait écrit.

C’est un petit livre, et une progression par étapes.

Elle s’ouvre sur les immortels (神仙, shénxiān), ceux dont les récits parlent depuis toujours. 

Puis elle dit une chose simple : la voie n’est pas compliquée (易簡, yìjiǎn) ; c’est nous qui la compliquons, en y ajoutant sans cesse. 

Et l’on n’y entre pas d’un bond : par une porte, puis une autre (漸門, jiànmén).

À partir de là, le texte cesse d’énoncer des principes ; il décrit des gestes.

Vient le jeûne (齋戒, zhāijiè). Pas celui du corps : celui du cœur.

Puis s’installer dans la tranquillité (安處, ānchǔ), trouver le lieu et l’état depuis lesquels on peut avancer.

Puis la présence recueillie (存想, cúnxiǎng), une attention sans reste, comme le calligraphe qui trace un caractère sans penser à la main qui le trace.

Puis s’asseoir et oublier (坐忘, zuòwàng).

L’avant-dernière porte.

Et après ?

神解 (shénjiě).

L’esprit qui se dénoue.

Ce qui vient quand tout le reste a été traversé.

Derrière la montagne, un autre versant

Une lettre précédente de cette série portait sur zuowang : dissoudre le surveillant intérieur, congédier la perception et le savoir (黜聰明, chù cōngmíng), se fondre dans ce qui traverse tout. 

Beaucoup en font une destination.

On s’assied, on oublie, et l’on croit être arrivé.

Dans le 天隱子, ce n’est pas l’arrivée.

C’est la septième.

Sur huit.

Pour qui gardait zuowang comme le point le plus haut, c’est un léger vertige.

Il restait une marche, et on ne l’avait pas vue.

Non pour rabaisser zuowang, mais parce qu’une chose vient encore. 

La huitième : 神解.

Ce qui suit n’est pas une progression du même genre. 

神解 n’ajoute rien ; elle enlève ce qui restait. 

Elle ne s’obtient pas par un effort de plus. 

Elle vient quand zuowang a fait son travail, comme un nœud qui tenait depuis longtemps et qui, un matin, sans qu’on ait tiré dessus, n’est plus là.

D’elle-même, ou pas du tout.

Combien de ces portes déjà franchies ?

En regardant la carte, on reconnaît des chemins déjà empruntés.

Le bois brut qu’on ne taille pas, c’est la simplicité du 易簡 : la voie entière, avant qu’on y ajoute quoi que ce soit. 

Le jeûne du cœur, c’est le même geste que le 齋戒 : faire de la place avant d’ajouter. 

Le pêcheur cherchait la tranquillité là où les traces cessent ; c’est déjà 安處, la demeure paisible. 

Quant à zuowang, le mot est là, exactement, à la septième porte. 

Et le millet qui s’éveille et comprend n’est pas 神解, mais il en montre la direction : une compréhension qui ne vient pas parce qu’on s’est acharné

Ce ne sont pas les mêmes histoires, ni toujours les mêmes idées.

Mais chaque fois, quelque chose de la carte réapparaît.

Il avait tracé cette carte au VIIIe siècle. 

La série y a marché sans le savoir, en entrant par des portes éparses. 

Rien de neuf, au fond ; seulement un lieu reconnu.

C’est peut-être cela, une tradition.

Non pas une doctrine qu’on transmet, mais un pays dont on peut tomber sur la carte n’importe où, à n’importe quel siècle, sans jamais l’avoir cherchée.

Il n’a jamais rien ordonné.

Sima Chengzhen ne dit pas de suivre les huit étapes dans l’ordre, et la huitième vous sera donnée.

Il décrit ce qu’il a vu : une progression, et ce qui vient au bout, quand on a traversé ce qu’il fallait traverser.

Un homme qui retournait vers sa montagne ne distribue pas de méthode.

Il montre le pays, et il se tait.

神解 ne se demande pas, et ne se fixe pas pour une date. 

Ce n’est pas une récompense qu’on décroche.

On ne peut pas l’ajouter. 

On peut seulement avoir traversé le reste.

Des nuages à la place du sommet

Il est remonté sur sa montagne. 

On ne l’a plus vu redescendre.

Le maître caché dans le Ciel.

天隱子.

Charles Zhang

P.S. : Ces récits ont-ils mis le doigt sur une vérité qui vous appartient ?

J’adorerais la connaître et découvrir comment ces histoires ont rejoint votre propre façon de voir les choses.

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Sources

Le texte au cœur de cette lettre est le 天隱子 (Tiānyǐn zǐ), attribué à Sima Chengzhen, court traité de l’époque Tang. Traduction anglaise de Livia Kohn, dans Sitting in Oblivion : The Heart of Daoist Meditation (Three Pines Press, 2010), qui rassemble et annote plusieurs grands textes de la méditation taoïste.
Pour l’auteur et pour l’attribution du texte, qui reste discutée, les notices « Tianyinzi » et « Sima Chengzhen » de l’Encyclopedia of Taoism dirigée par Fabrizio Pregadio (Routledge, 2008) font le point de façon fiable.
Sur le courant Shangqing (上清), la Clarté Suprême, dans lequel s’inscrit Sima Chengzhen, l’ouvrage de référence en français demeure celui d’Isabelle Robinet, La Révélation du Shangqing dans l’histoire du Taoïsme (EFEO, 1984).
La formule de l’assise et de l’oubli, évoquée en chemin, vient du Zhuangzi, chapitre 6.
Pour le décor impérial, les Empereurs Tang et leur commerce avec les maîtres taoïstes, dont Xuanzong, on peut lire T. H. Barrett, Taoism under the T’ang (1996).

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