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Cher(e) ami(e) du Tao,

Il y a des choses qu’on réussit une fois, puis qu’on ne retrouve jamais tout à fait.

Vous essayez pourtant. 

Avec plus d’expérience qu’avant, plus de maîtrise, parfois même plus de temps. 

Vous reprenez le même geste, les mêmes mots, la même idée.

C’est bien.

Peut-être même mieux fait.

Mais ce n’est pas pareil.

Quelque chose était là la première fois et ne revient pas sur commande. 

Vous ne sauriez pas vraiment dire quoi. 

Seulement que cette première version avait une évidence que les suivantes n’ont plus.

Vous pouvez la corriger, la rendre plus propre, plus précise.

Vous n’arrivez pas à la refaire.

Au bord d’un ruisseau qui tournait

C’était au printemps de l’an 353, dans un domaine du Sud, à Shanyin, l’actuel Zhejiang. 

Quarante et un lettrés s’étaient réunis dans un jardin, entre les collines et les bambous, pour une fête de printemps. 

Un mince cours d’eau serpentait entre les pierres ; on y faisait flotter des coupes de vin. 

Celui devant qui une coupe s’arrêtait devait avoir composé un poème ; sinon, il buvait.

Wang Xizhi était parmi eux.

Une seule fois, jamais depuis

Cet après-midi-là, Wang Xizhi était dans l’état que le chinois nomme 微醺 (wēi xūn) : légèrement ivre. 

Pas ivre. 

Ce seuil léger où la vigilance se dépose un peu, où l’on se surveille moins, sans pour autant que la main tremble ni que l’esprit se trouble.

Le ciel était clair, l’air pur, la brise légère. 

Les rires couraient d’un bout à l’autre du jardin, le vin était doux, le printemps aussi. 

Le vent passait dans les bambous ; en contrebas, l’eau tournait toujours entre les pierres, et les coupes avec elle. 

Les poèmes s’accumulaient, l’encre était fraîche. 

Il a pris le pinceau.


Il a écrit l’avant-propos de leur recueil.

Ce printemps, ce jardin, les amis réunis, les coupes sur l’eau, et, vers la fin, cette pensée que la vie passe, et qu’elle est brève.

La feuille s’est couverte de reprises.

Des phrases entières barrées d’un trait. 

Un même caractère écrit deux fois, l’un tout près de l’autre, le premier laissé là. 

D’autres repris une troisième fois, parce que le trait précédent n’était pas le bon. 

Des mots ajoutés dans la marge, glissés entre les colonnes, à mesure que la pensée avançait et se reprenait. 

Rien d’un texte mis au propre.

Un texte en train de se faire, avec le geste de la main resté visible dessus.

Elle deviendra la pièce de calligraphie la plus célèbre de l’histoire chinoise.

Le lendemain, il a voulu la refaire. 

Le même texte, les mêmes mots, la même main. 

Et le lendemain encore.

Et les jours suivants. 

Il connaissait ce texte par cœur, chaque trait. 

À jeun cette fois, concentré, appliqué, avec toute la maîtrise qui était la sienne. 

Des dizaines de tentatives, dit-on.

Jamais aussi bien.

Qu’avait-il de moins, à jeun ?

Rien, justement. 

Ce n’était pas le talent qui manquait. 

Wang Xizhi était Wang Xizhi : le plus grand calligraphe de son temps, et de bien des siècles après lui. 

Sa main, ses traits, sa maîtrise du pinceau, tout cela était intact le lendemain. 

À jeun, il en avait même davantage : plus d’attention, plus de contrôle, plus d’envie de bien faire.

Ce qui n’était plus là, c’est que, cet après-midi de fête, il n’essayait pas de faire un chef-d’œuvre. 

Rien de solennel. 

Il écrivait la préface d’un recueil entre amis, dans un jardin au printemps, la coupe à portée de main. 

Personne n’attendait un chef d’oeuvre, et lui moins que tout autre.

À jeun, il ne restait que la maîtrise.

On a recopié jusqu’aux ratures

De l’original, il ne reste rien. 

Ce qu’on a, ce sont des copies anciennes, faites sous les Tang ; la plus fidèle est conservée au Musée du Palais de Pékin. 

Et cette copie reproduit les ratures. 

Les phrases barrées, les caractères repris, les mots glissés dans la marge : tout est refait, avec le même soin que le reste.

On a recopié les hésitations comme on recopie les traits.

Parce que les ratures ne sont pas des maladresses qu’on aurait tolérées. 

Elles sont la pièce elle-même. 

Elles sont la trace d’une main en train de penser, de chercher son mot, de se reprendre dans l’instant. 

Un texte égalisé, mis au propre, sans une seule reprise, ne serait pas le Pavillon des Orchidées.

Ce serait la copie sage d’un moment qui, lui, ne l’était pas.

Depuis, des générations de calligraphes ont appris en la recopiant, ratures comprises. 

Les hésitations d’un après-midi de printemps sont devenues un modèle. 

On n’y copie pas seulement des caractères parfaits. 

On y copie une main vivante, jusque dans les endroits où elle s’est reprise.

Vous avez peut-être déjà écrit un message dans un moment d’émotion, puis vous l’avez relu, corrigé, mis au propre. 

Et la version soignée, plus juste sur la forme, avait perdu quelque chose que la première gardait.

Une maladresse qui racontait la vérité de l’instant. 

Les ratures de Wang Xizhi sont de cet ordre.

Ce n’était pas un philosophe.

C’était un lettré, un fonctionnaire, un homme de son siècle. 

Mais les lettrés de son temps vivaient dans la fréquentation quotidienne du Zhuangzi, et lorsqu’il en vient, dans son texte, à la fragilité de la vie, il pense la transformation des êtres, ce que le Zhuangzi nomme 物化 (wùhuà). 

Ce texte d’un après-midi de printemps raconte la même chose que ceux que vous avez lus dans ces lettres.

Mais il le raconte de l’intérieur d’un moment vécu, pas depuis la page d’un traité.

Souvenez-vous du charron Bian.

Il ne pouvait pas transmettre à son fils ce que ses mains savaient de la roue.

Wang Xizhi, lui, ne pouvait pas se transmettre à lui-même ce que sa main avait fait un après-midi.

La même limite, à des siècles de distance ; une fois dans une fable, une fois dans l’histoire.

Le même mot, pas la même voix

Dans son texte, il y a cette phrase :

向之所欣,俛仰之間,已為陳跡。
(xiàng zhī suǒ xīn, fǔyǎng zhī jiān, yǐ wéi chénjì.)

Ce qui nous réjouissait naguère, le temps de baisser puis de lever la tête, est déjà devenu trace ancienne. 

俛仰之間 (fǔyǎng zhī jiān) : l’espace d’un regard, le geste qu’on fait pour embrasser ce qui nous entoure. 

Entre les deux, l’instant est passé.

Et, un peu plus loin :

修短隨化,終期於盡。
(xiū duǎn suí huà, zhōng qī yú jìn.)

Longue ou brève, la vie suit la transformation, et va vers sa fin. 

Wang Xizhi n’était pas un philosophe taoïste. 

C’était un lettré de son siècle, dans un monde intellectuel profondément travaillé par le Zhuangzi. 

On en retrouve la trace jusque dans son vocabulaire. 

化 (huà), la transformation, est l’un de ces mots qui circulent entre les deux textes. 

Mais il ne le répète pas. 

Il parle depuis son jardin, depuis ses amis, depuis cette journée dont il sait déjà qu’elle ne reviendra pas.

Où est votre Pavillon des Orchidées ?

Il y a peut-être, dans votre vie, quelque chose qui ressemble à ce soir-là. 

Pas forcément de l’écriture, pas forcément de l’art. 

Une décision prise un matin, dans une clarté qui n’est pas revenue. 

Une conversation qui avait trouvé son ton, et que vous n’avez jamais retrouvée. 

Un geste juste, venu tout seul, un jour où vous n’y pensiez pas. 

Vous y repensez, parfois.

Peut-être avez-vous essayé de le refaire, et senti aussitôt que ce n’était pas ça.

Vous ne sauriez sans doute pas dire ce qui était là, ce jour-là.

Wang Xizhi non plus. 

Il a essayé de le retrouver, longtemps, et il ne l’a pas retrouvé.

Il le savait peut-être dès les premières tentatives.

Il n’y a pas de recette là-dedans. 

Pas d’état à provoquer, pas de méthode à appliquer. 

Simplement, il n’a pas jeté la feuille. 

Il l’a gardée, avec ses ratures.

Ce qui reste

La feuille est couverte de ratures. 

Ce sont les plus belles lignes qu’il ait jamais tracées. 

Personne, pas même lui, n’a refait cela.

修短隨化.

Charles Zhang

P.S. : Ce message a-t-il bousculé doucement votre quotidien ?

J’aimerais beaucoup savoir comment et pourquoi ces récits ont légèrement secoué votre routine.

Racontez-nous cette douce secousse en commentant ci-dessous – vos anecdotes me font toujours sourire !​

Sources

蘭亭集序 (Lántíng Jí Xù, « Avant-propos du Recueil du Pavillon des Orchidées »), Wang Xizhi (王羲之), 353. Prose lyrique (散文) de la période Jin, d’où sont tirés les deux passages cités (向之所欣… et 修短隨化…). L’original est perdu depuis le VIIe siècle ; le texte nous est connu par des copies des Tang, dont la plus fidèle, attribuée à Feng Chengsu (馮承素), est conservée au Musée du Palais de Pékin (故宮博物院) et reproduit jusqu’aux corrections de la main de Wang Xizhi.
Stephen Owen, Readings in Chinese Literary Thought, Harvard University Press, 1992. Traduction anglaise de référence du Lanting Xu, accompagnée d’un commentaire. Les rendus français proposés ici s’appuient sur le texte chinois et sur cette lecture ; aucune traduction française n’y a valeur de version canonique.
Zhuangzi (莊子). Source de la figure du charron Bian (輪扁), au chapitre « La Voie du Ciel » (天道), et du terme 化, la transformation. Pour le chinois, l’édition commentée par Guo Xiang (郭象) ; en traduction, Burton Watson (The Complete Works of Chuang Tzu, 1968) et André Lévy.
André Lévy (dir.), Dictionnaire de littérature chinoise, PUF, 2000. Notice sur Wang Xizhi et le Lanting Xu.

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