Cher(e) ami(e) du Tao,
Vingt-trois heures.
Vous auriez dû dormir il y a une heure, mais la conversation a dérapé.
Un sujet ancien est remonté, de ceux qu’on croyait rangés, et le voilà de nouveau sur la table, immense, insoluble.
Le ton est monté d’un cran.
Un mot est allé un peu trop loin.
Une certitude s’installe, lourde comme la fatigue : « ça ne s’arrangera jamais entre nous. »
Vous vous couchez là-dessus.
Vous dormez mal.
Et le lendemain matin, en préparant le café, le même problème est encore là.
Mais plus petit.
Étrangement plus petit.
Vous ne comprenez pas comment, quelques heures plus tôt, il avait pu vous sembler la fin du monde.
Et si le problème, à vingt-trois heures, n’était pas le problème ?
Et si c’était l’heure ?
Le proverbe qui savait déjà
Nous traitons la journée comme une surface plate.
Vingt-quatre cases identiques, interchangeables, où l’on pourrait faire n’importe quoi à n’importe quel moment, pourvu qu’il reste un peu d’énergie dans le réservoir.
On répond aux mails à sept heures ou à vingt-trois heures,
on tranche une question grave le matin ou en pleine nuit,
on lance une discussion difficile quand on trouve un créneau.
L’heure ne compterait pas ; seule compterait la volonté.
La lumière électrique a beaucoup fait pour cette illusion.
Elle a effacé la forme du jour.
Avant elle, la nuit imposait sa loi : on ne pouvait pas faire grand-chose une fois le soleil couché.
Aujourd’hui, on peut tout, tout le temps.
Et à force de pouvoir, on a oublié que le jour a un relief, des pentes, des heures qui montent et des heures qui descendent.
Pourtant, une trace de ce savoir survit dans la langue.
« La nuit porte conseil. »
On le dit sans y penser.
Mais interrogez la formule : pourquoi la nuit porterait-elle conseil ?
Justement parce qu’on n’est pas censé décider la nuit.
Le proverbe ne dit pas de « bien réfléchir le soir », mais de « laisser passer la nuit, et attends le matin pour voir clair. »
Il encode, sans le savoir, tout ce dont parle cette lettre.
Ce que le soleil fait à votre journée
Le jour a une forme, et cette forme ressemble à l’arc du soleil.
Il se lève, il monte, il culmine, il redescend, il se couche.
Votre énergie fait la même chose.
La médecine chinoise a deux mots pour nommer ce mouvement, et c’est ici, dans cette lettre, qu’ils entrent en scène pour ne plus vous quitter.

Le Yang, c’est tout ce qui monte : la lumière, la chaleur, l’activité, l’élan qui pousse vers l’extérieur et vers l’avant.
Le Yin, c’est tout ce qui descend : l’ombre, le repos, l’intériorité, le mouvement qui ramène vers le dedans et vers le calme.
Le matin est l’heure où le Yang émerge.
Le corps s’active, l’esprit s’éclaire, la volonté se tend.
C’est le moment naturel de l’élan, de la décision, de l’action ; l’heure où l’on part, où l’on tranche, où l’on ose.
Le soir est l’heure où le Yin prend le relais.
Tout se pose, se ralentit, se tourne vers l’intérieur.
Ce n’est pas l’heure de partir ; c’est l’heure de rentrer, de se relier, de faire le bilan doux de ce qui a eu lieu, de relâcher ce qui a été tenu toute la journée.
Deux forces, deux moitiés du jour.
Aucune n’est meilleure que l’autre.
Elles ne sont simplement pas faites pour les mêmes choses.
La médecine chinoise ne voit pas là une simple idée, mais un mouvement du corps.
Une histoire de marée
Pensez à un port, avec ses bateaux.
Le matin, la marée est haute.
L’eau porte les coques, le port est plein, et l’on peut sortir, prendre le large, entreprendre le voyage.
Tout est possible parce que l’eau soulève.
Le soir, la marée se retire.
Les bateaux se posent doucement sur le sable, immobiles, penchés sur le flanc.
Et personne, dans un port, ne s’en alarme.
Personne ne se dit que les bateaux sont en panne.
C’est marée basse, voilà tout.
Ce n’est pas l’heure de partir ; c’est l’heure de réparer les filets, de compter ce que la mer a rapporté, de rentrer chez soi.
Maintenant, imaginez quelqu’un qui voudrait absolument appareiller à marée basse.
Qui pousserait sur la coque échouée, s’épuiserait à vouloir la mettre à l’eau alors qu’il n’y a pas d’eau.
C’est exactement ce qu’on fait quand on veut trancher une question grave à vingt-trois heures.
On pousse sur un bateau posé sur le sable.
On dépense une énergie folle pour un départ qui n’aura pas lieu, et l’on finit par croire que c’est le bateau qui est mauvais.
À vingt-trois heures, votre marée est basse.
Le Yang s’est retiré.
Ce n’est pas le bon moment pour décider quoi que ce soit d’important, non parce que vous êtes fatigué, mais parce que ce n’est pas l’heure de ce genre de geste.
Thomas décidait le soir
Thomas a quarante-cinq ans, et pendant longtemps, il a pris ses décisions importantes la nuit.
C’était son moment, croyait-il : le calme enfin revenu, les enfants couchés, le silence.
C’est là qu’il faisait ses grands bilans, qu’il rédigeait les messages qui comptent, qu’il pesait sa vie.
Sauf que ses nuits ne lui donnaient jamais raison longtemps.
Le mail cinglant écrit à minuit, qu’il regrettait au réveil.
La lettre de démission tapée à une heure du matin, restée heureusement dans les brouillons.
Ces nuits entières passées à conclure que rien n’allait, ni son travail, ni son couple, ni sa vie, alors qu’au matin, curieusement, la plupart des choses tenaient debout.
Un jour, il a compris.
Ses certitudes nocturnes n’étaient pas des vérités ; c’étaient des lectures faites à marée basse.
La nuit, tout paraît plus grave, plus définitif, plus sombre, parce que le Yin amplifie ce qui pèse et éteint ce qui allège.
Thomas n’a pas cessé de réfléchir le soir.
Il a simplement cessé de conclure le soir.
Il laisse désormais ses décisions traverser la nuit, et il les relit au matin, quand la marée est remontée.
Souvent, elles ont changé de visage.
Et il a découvert autre chose, tout aussi utile.
Le soir était fait pour autre chose.
Pour écouter sa fille lui raconter sa journée.
Pour un vrai moment avec sa femme, sans ordre du jour.
Le soir n’est pas un deuxième bureau ; c’est l’heure du lien.
Il avait passé des années à en faire un bureau, et à manquer ce que cette heure-là avait de plus précieux à donner.
Rendre à chaque heure son geste
Vous n’avez besoin d’aucune théorie pour vous servir de cela dès demain.
Il suffit de reconnaître la marée.
La grande décision, la conversation qui tranche, le message difficile qui engage : le matin les éclaire.
C’est l’heure où le Yang vous donne la clarté et le cran de faire ce qui demande de l’élan.
« Dormir dessus » n’a rien de magique ; c’est simplement laisser une chose passer de l’heure du Yin, qui la fait paraître insurmontable, à l’heure du Yang, qui la remet à sa taille réelle.
La réconciliation, la tendresse, la conversation qui relie, le bilan apaisé de la journée : le soir les porte.
C’est son génie à lui.
À marée basse, on ne part pas, mais on se retrouve sur le rivage, et c’est précieux.
L’inverse est un contre-temps, ce mot que nous avons rencontré dans la lettre précédente.
Vouloir « avoir enfin la vraie discussion » à sept heures, dans la course du matin, entre le café et les cartables, c’est demander à la marée haute le recueillement de la marée basse.
Chaque geste posé à contre-heure coûte le double et rapporte la moitié.
La marée remonte toujours
Revenez à cette conversation de vingt-trois heures.
Aux mots qui allaient trop loin, à la certitude que rien ne s’arrangerait jamais.
Ces mots n’étaient pas plus vrais que ceux du matin.
Ils étaient dits à marée basse, à l’heure où tout paraît échoué.
Et voilà que le lendemain, sans que personne n’ait rien résolu, la marée est simplement remontée.
Le même sujet, repris à la lumière du matin, se met à bouger, à flotter de nouveau.
Il n’était pas la fin du monde. Il était à marée basse.
L’art n’est pas de ne plus jamais se parler le soir, ni de fuir la nuit.
C’est de ne pas prendre la marée basse pour un naufrage.
De savoir que l’eau reviendra, et que certaines choses attendent, simplement, qu’elle revienne.
Ces prochains jours, sans rien changer à vos habitudes, remarquez seulement à quelle heure vos décisions vous semblent claires, et à quelle heure elles vous semblent lourdes.
Vous verrez peut-être un dessin apparaître ; toujours le même.
Le jour monte, puis il descend.
Nous l’avons vu comme un grand balancier, une marée qui va et vient.
Mais si l’on regarde de plus près, ce mouvement en cache un autre, plus subtil.
La journée ne fait pas que monter et descendre : elle rejoue, en quelques heures, quelque chose de bien plus vaste.
Dans la prochaine lettre, nous verrons pourquoi le coup de fatigue de seize heures n’est pas une défaillance, mais l’automne de votre journée.
Esther Chen
P.S. : Ces mots ont-ils trouvé un écho dans un souvenir précis ?
J’adorerais savoir lequel et comment ces récits ont réveillé cette part de votre histoire.
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c’est évocateur et tellement juste,merci
Bonjour, justement j’ai remarqué cela la semaine dernière !!! Pas le moment d’une conversation qui nous triture avant de dormir, la nuit a été mauvaise..
merci beaucoup !!!